L'école des élèves était composée de quarante-deux jeunes gens, en général fort distingués, et commandée par un homme respectable, M. le comte d'Agoût, colonel, M. le comte Tardy de Montravel, lieutenant-colonel, et deux capitaines. Il y avait de grandes divisions dans les chefs et dans les élèves, quant aux opinions politiques. M. d'Agoût, d'un caractère modéré, n'était pas favorable à l'émigration, mais très-opposé à ce que la Révolution avait de blâmable. M. de Tardy nous quitta bientôt pour aller joindre les princes. Les élèves se divisèrent en trois catégories: un certain nombre, fort ennemi de la Révolution, se disposait à émigrer; la majorité était royaliste constitutionnelle, et j'appartenais à cette nuance d'opinion; enfin il y avait cinq jacobins affiliés au club et professant les opinions les plus exagérées; du nombre de ces individus était Demarçai, que ses médiocres et ennuyeux discours ont rendu plus célèbre que ses batailles.

La ville de Châlons était alors fort bien habitée. Élevé dans l'habitude de la bonne compagnie, en ayant le goût, je fus admis dans les meilleures maisons. J'y rencontrai une femme charmante, dont le nom ressemblait beaucoup au mien, et dont le mari, capitaine d'artillerie, avait émigré. Elle joignait à toutes les séductions de la première jeunesse un esprit extrêmement remarquable. Aussi m'inspira-t-elle promptement une fort grande passion: c'était la première que mon coeur ressentait.

Ces amours eurent beaucoup d'éclat. La rigueur des parents et les folies qu'elle inspira à de jeunes gens bien épris contribuèrent à les rendre publiques. Une circonstance dont je ferai le récit plus tard leur donna une célébrité extraordinaire; le souvenir en existe encore chez quelques gens âgés de cette ville.

Ma belle dame détestait la Révolution, et ses excès me faisaient horreur. Il ne s'en est pas fallu de beaucoup alors que ce sentiment ou cette influence ne m'ait précipité dans les chances hasardeuses et incertaines de l'émigration. Souvent les principes de patrie et de liberté, devenus comme ma religion, ont été alors combattus dans mon esprit par l'horreur que m'inspiraient l'état de la France et l'avilissement de la couronne. J'avais pour la personne du roi un sentiment difficile à définir, et dont j'ai retrouvé la trace, et en quelque sorte la puissance, vingt-deux ans plus tard; un sentiment de dévouement avec un caractère presque religieux; un respect inné, comme dû à un être d'un ordre supérieur. Le mot de roi avait alors une magie et une puissance que rien n'avait altéré dans les coeurs droits et purs. Des gens âgés, autrefois témoins de la faiblesse des rois et de la corruption de leurs entours, avaient peut-être perdu beaucoup de cette religion de la royauté; mais elle existait encore dans la masse de la nation, et surtout parmi les gens bien nés, qui, placés à une assez grande distance du pouvoir, étaient plutôt frappés de son éclat que de ses imperfections. Vivant sous l'influence d'une éducation qui transmettait l'amour pour les souverains comme l'apanage des Français, cet amour devenait une espèce de culte. Aussi je me rappelle encore avec une sensation vive l'indignation profonde que j'éprouvai en lisant le détail de cette horrible journée du 20 juin 1792, où le pauvre Louis XVI fut insulté et avili dans son propre palais par une multitude grossière et abjecte. Si ma mémoire me sert bien, les journaux du temps racontèrent l'action d'un jeune homme qui, entraîné par les élans d'un noble dévouement, se précipita devant le roi pour le couvrir de son corps, le défendre et le sauver. Cette action me fit la plus vive impression; j'aurais voulu en être l'auteur, la mort eût-elle dû en être le prix; et, à cette occasion, j'écrivis à ma mère une lettre dont elle fut très-touchée.

Les événements se pressaient, les besoins des armées se faisaient sentir, et on ordonna l'examen de sortie des élèves pour les envoyer dans les régiments. Plusieurs de nos camarades nous avaient quittés pour émigrer: de ce nombre était Duroc, qui fit le siége de Thionville à l'armée des princes. À la fin de juillet et au commencement d'août, l'examen de sortie eut lieu.

Sur ces entrefaites arriva la catastrophe du 10 août. À cette époque, tout était confusion, tout était vengeance. Le peuple de Châlons, quoique d'une nature tranquille, échauffé par quelques intrigants, et probablement par le petit nombre de nos camarades qui passaient leur vie au club des Jacobins, s'irrita contre la masse des élèves, l'accusant d'être aristocrate. Des voies de fait eurent lieu, et un jour je courus risque d'être victime de cette disposition des esprits. Par suite d'un mouvement populaire, je faillis être mis à la lanterne. Je tirai l'épée; plusieurs de mes camarades se joignirent à moi, et nous fîmes ainsi notre retraite, toujours en défense, sur le quartier.

M. d'Agoût, pour notre sûreté, nous y consigna et envoya un courrier à Paris pour prévenir le gouvernement de ce qui s'était passé. Son retour nous apporta des congés, moyen bien choisi pour nous disperser en attendant le moment où nous aurions une destination définitive.

Tous mes camarades en profitèrent; mais moi, subjugué par la passion qui me dominait, je refusai de quitter Châlons. Des devoirs positifs m'eussent seuls paru une raison suffisante pour m'empêcher de profiter du bonheur dont il m'était permis de jouir. Mon séjour à Châlons était cependant fort périlleux; mon père en fut instruit, et arriva en toute hâte pour me chercher. Je me refusai à partir; je lui en dis les motifs en lui déclarant que la guerre seule pouvait m'enlever à celle que j'adorais, et que, jusqu'à présent, aucune raison de cette nature ne m'imposait l'obligation de la quitter. Mon père avait une grande connaissance du coeur humain: il savait bien qu'on ne combat pas avec succès une passion forte en l'attaquant directement. Il eut l'air de compatir à mes douleurs et de croire aux qualités supérieures de la femme qui, dans mon esprit, était la première de son sexe. Il ne doutait pas, me disait-il, que, si elle était digne de mon amour, comme il le supposait, dans la situation des choses, elle ne m'ordonnât de m'éloigner; plus elle m'aimait, plus elle devait tenir à me faire éviter des dangers inutiles. Il me demandait seulement de m'en rapporter à elle. Ce raisonnement spécieux, ma croyance qu'elle ne se résoudrait pas à me donner un pareil conseil, enfin la déférence que je devais à mon père, me décidèrent à accepter sa proposition. Peu après, dans un doux entretien, je lui rendis compte de l'arrivée de mon père, de ses désirs, de mes refus et de la promesse faite. Après beaucoup de larmes et de sanglots, elle m'ordonna de partir.

J'étais le lendemain avec mon père à l'auberge du Palais-Royal, au moment de me mettre en route, occupé à quelques préparatifs auprès de la voiture; une femme entra précipitamment; c'était elle, dans un étrange état d'égarement. Sortie de son logis en échappant à la surveillance de ses grands parents, et bravant toutes les conséquences de sa démarche, elle venait pour me retenir. Elle se jeta aux pieds de mon père dans la cour de l'auberge, en présence de vingt personnes, en s'écriant: «Au nom du ciel, monsieur, ne me l'enlevez pas!» Je fus atterré d'une si grande imprudence; mon père la conjura de se retirer en lui répétant qu'elle se perdait. On me porta dans la voiture, plus mort que vif, et nous partîmes immédiatement pour Luxeuil, où ma mère se trouvait pour sa santé.

J'eus une forte maladie, une horrible jaunisse; une grande mélancolie s'empara de moi; mais les soins touchants de ma mère, les sages conseils de mon père, me rendirent à moi-même. Bientôt l'ordre de rejoindre le premier régiment d'artillerie, dont l'état-major était à Metz, me parvint, et, au commencement de novembre, je m'y rendis; de là je fus envoyé à Montmédy pour servir dans la compagnie d'artillerie de M. de Méras, qui y tenait garnison.