Je partis bientôt pour Dijon, où mon père m'envoya pour achever mon éducation, et, malgré mon uniforme, mes épaulettes et mon épée, je fus mis en pension, avec cinq ou six jeunes gens, chez un bon chanoine de Saint-Jean, appelé l'abbé Rousselot, brave et galant homme; il avait pour soeur une vieille fille, digne personne dont la tendresse pour moi était celle d'une mère. J'achevai mes humanités au collége, sous M. l'abbé Volfius, homme d'un esprit très-étendu et depuis évêque constitutionnel. Cet abbé m'a fait des prédictions extraordinaires de fortune; elles se sont en grande partie réalisées, et il avait la plus haute idée de mon avenir.

M. Renaud, professeur de mathématiques distingué, me donna ses soins, et bientôt j'acquis l'instruction nécessaire pour me présenter à l'examen de l'artillerie; il eut lieu enfin dans les premiers jours de janvier 1792. C'est pendant mon séjour à Dijon que je vis pour la première fois l'homme extraordinaire dont l'existence a pesé sur l'Europe et sur le monde d'une manière si prodigieuse, ce météore brillant qui, après avoir paru avec tant d'éclat, devait laisser après lui tant de confusion, d'incertitude et d'obscurité. Bonaparte servait alors dans le régiment d'artillerie de la Fère, en garnison à Auxonne; un cousin germain à moi, le chevalier Lelieur de Ville-sur-Arce, son ami intime à l'école militaire de Brienne et à celle de Paris, était entré dans le même régiment; j'étais aussi destiné à y servir, et Ville-sur-Arce, qui devait y être mon mentor, venait quelquefois me voir et me recommander à mes professeurs; souvent il était accompagné par son ami. Ces souvenirs sont les plus anciens qui se rattachent à Napoléon.

Les connaissances exigées alors pour entrer dans l'artillerie étaient très-inférieures à celles qui aujourd'hui sont nécessaires; mais elles étaient très-supérieures à celles de nos devanciers: nous avions une sorte de dédain pour eux, comme sans doute les jeunes gens d'à présent en ont pour les hommes de mon époque: ainsi va le monde! tant il est vrai qu'il n'y a rien d'absolu ni dans l'ordre physique ni dans l'ordre moral; tout est relatif. Toutefois les difficultés du concours auquel je devais participer venaient du nombre des concurrents: il était très-considérable, parce que depuis plus de trois ans il n'y avait pas eu d'examen; plus de quatre cents jeunes gens, choisis parmi les plus instruits de toutes les écoles de France, venaient se disputer quarante-deux places. Pour avoir plus de chances de réussir, je fus, en 1791, à Metz, afin de recevoir les soins des professeurs attachés à l'artillerie. Mon père se chargea de me conduire lui-même dans cette grande ville de guerre; il me présenta aux généraux et aux autorités militaires. Afin de continuer la sévérité de mon éducation et de ne pas déroger à ses principes, il me fit courir à franc étrier devant sa voiture depuis Châtillon jusqu'à Metz. La vue de cette garnison et de ses troupes, le grand mouvement qui y régnait, ce spectacle nouveau pour moi, m'enflammèrent à un point difficile à exprimer, et je sentis dès lors que l'emploi de mes facultés dans le noble métier que j'embrassais, et les émotions qu'il fait naître, composeraient, pour ainsi dire, l'histoire de toute ma vie.

À cette époque eut lieu la translation de l'école de Metz à Châlons, et la création d'une grande école d'application. Je subis mon examen dans cette dernière ville. Le célèbre Laplace, alors examinateur de l'artillerie, avait un aspect grave: sa figure triste et sévère, son habit noir, ses manchettes d'effilé, son garde-vue, rendu nécessaire par l'état de ses yeux, lui donnaient l'air le plus imposant. Si l'on pense à l'importance de la circonstance d'où dépend l'avenir d'un jeune homme, à la solennité de l'assemblée, on comprendra facilement l'inquiétude et la profonde émotion qui accompagnent celui qui approche du tableau. Je l'éprouvai d'une manière extraordinaire: c'était la première fois de ma vie où un intérêt tout-puissant agissait sur moi. Dans le cours de ma carrière j'ai été mis à de bien autres épreuves, et jamais mes facultés n'en ont été altérées; au contraire, les dangers ou l'importance des choses leur ont plus habituellement donné un plus haut degré d'énergie. Dans cette première circonstance il en fut autrement: ma tête s'égara, et je ne pus pas dire mon nom à M. Laplace quand il me le demanda.

Il fut frappé de ma prodigieuse émotion, me calma, me dit qu'il cherchait des jeunes gens instruits et non ignorants, m'engagea à me remettre, et je fis un bon examen. Jamais il ne l'a oublié, il me l'a rappelé souvent depuis, et moi j'en ai conservé beaucoup de reconnaissance. Ce fait prouve combien il est important, dans l'intérêt de la jeunesse, que ceux qui sont chargés de fixer ses destinées soient sans préventions, doux et patients.

Il y a au fond de nos coeurs, surtout dans la jeunesse, un sentiment de droiture et de justice qui agit puissamment sur nous: je comparais mon examen à ceux de mes camarades, et je ne doutais pas de mon admission, un bonheur expansif m'imprimait un mouvement impossible à comprimer; aussi, quoiqu'il fût nuit et qu'il fît froid, je courus toutes les rues de Châlons pendant une heure pour me calmer. Ma confiance ne fut pas trompée, et je fus admis le vingtième de la promotion. Plusieurs individus de cette promotion ont acquis divers degrés et différentes natures de célébrité: j'aurai l'occasion de parler d'eux dans ces Mémoires. Mais dès ce moment j'indiquerai les deux principaux: Foy, dont l'éloquence a eu tant d'éclat, dont les services militaires ont été si brillants, et qui serait parvenu à tout, s'il eût eu moins de mobilité dans l'esprit et moins de disposition à la contradiction; quoiqu'il fût rempli d'ambition, il était souvent plus sensible aux honneurs de l'opposition qu'aux intérêts de sa fortune. Bon par nature et quelquefois mauvais par légèreté ou par faiblesse; le temps l'avait bien modifié. Si le régime impérial eût duré, il aurait rapidement réparé le temps perdu: apprécié enfin par Napoléon, il s'était tout à fait donné à lui. Sans une mort prématurée, il serait aujourd'hui en situation de jouer en France un très-grand rôle.

Un autre compagnon de cette époque, auquel une étroite amitié m'attachait, était Duroc, devenu duc de Frioul, mort en 1813 d'un coup de canon, le soir de l'affaire de Reichenbach en Lusace; homme loyal, d'un caractère droit, d'un esprit juste, il a été au comble de la faveur, a rendu de grands services, et n'a jamais fait de mal à personne; il possédait un de ces caractères que, dans l'intérêt des souverains, on devrait toujours souhaiter à ceux qui les approchent. Je pourrais citer beaucoup d'autres noms moins saillants, qui depuis ont été revêtus cependant de quelque éclat; mais je le ferai en temps et lieu, quand le cours de mes récits les rappellera à mes souvenirs.

Me voilà donc élève sous-lieutenant d'artillerie à dix-sept ans et demi, plein d'ardeur, d'espérance et d'amour de mon métier. Il faut maintenant dire dans quelle religion politique j'avais été élevé, et quels étaient les sentiments qui m'avaient été inculqués presque en naissant, et pendant toute mon éducation.

Mon père, avec un esprit très-remarquable, une instruction fort étendue, avait adopté, comme je l'ai déjà dit, les idées nouvelles; l'objet de son admiration était M. Necker. C'est dans le Compte-Rendu de cet homme tristement célèbre, premier ouvrage de cette nature, première publication qui ait mis le peuple en communication avec le gouvernement sur ses intérêts, que j'ai appris à lire: aussi mon père avait-il été très-favorable à la Révolution. Lors des assemblées de bailliages pour élire les députés aux états généraux, il fit choisir, pour la noblesse du bailliage de Châtillon, M. le comte de Chastenay, dont les opinions s'accordaient avec les siennes, de préférence au marquis d'Argenteuil, notre voisin de campagne, animé de sentiments opposés: mon père était, dans la rigueur du mot, ce que l'on a appelé depuis un patriote de 89, un homme voulant la monarchie, un gouvernement régulier, ouvrant une carrière sans bornes à tout le monde, réprimant les écarts scandaleux de la cour, rétablissant l'ordre dans l'administration et rendant à la France sa puissance et sa considération; tels étaient ses voeux, ses souhaits, ses espérances; il m'en entretenait souvent, et ces principes, dont l'action n'a jamais cessé d'agir sur moi, étaient tous dans les intérêts du pays: selon lui il fallait tout leur sacrifier, et, quand le mot de patrie avait fait palpiter mon coeur, je me rappelle encore la joie qu'il en éprouvait. Ces principes, je les ai adoptés de confiance dans mon premier âge, et, plus j'ai vieilli, plus ils ont été la règle de ma conduite et la boussole de mes actions. Le bien du pays s'est présenté en quarante ans sous des physionomies bien diverses, sous bien des apparences différentes, et j'ai cherché loyalement, et à part de tout intérêt personnel, à découvrir où il se trouvait pour m'y attacher; peut-être quelquefois me suis-je trompé, mais certes jamais mes intentions et mes désirs n'ont été équivoques. Dans tout le cours de ma vie j'ai sacrifié, encore aujourd'hui je sacrifierais sans regret, mon intérêt et mon existence à la gloire et à l'honneur de la France.

Mon éducation avait eu pour objet de m'inspirer l'amour de la gloire et de la patrie, et mon coeur me disait qu'il était un autre genre de succès auquel j'étais digne d'aspirer; aussi avais-je fait faire un cachet, dont je me suis servi constamment dans mes premières années. Peut-être paraîtra-t-il un peu ambitieux; mais il exprimait tous les voeux dont mon jeune coeur était rempli: trois couronnes entrelacées, une de lierre, une de laurier et une de myrte, avec cette devise: Je veux les mériter, le composaient. C'est dans cette disposition d'esprit que j'entrai à l'école de Châlons.