Combien de fois il m'a répété: «Il vaut mieux mériter sans obtenir qu'obtenir sans mériter.» Et il ajoutait: «Avec une volonté constante et forte, et quand on mérite, on finit toujours par obtenir.» Je me suis rappelé cet axiome dans toute ma carrière; j'ai beaucoup obtenu, mais le ciel m'est témoin que jamais je n'ai négligé les occasions qui pouvaient m'amener à mériter.

Cet amour de la gloire, dont je me sens encore la chaleur et la puissance comme dans ma jeunesse, aujourd'hui que je vais atteindre cinquante-cinq ans, après avoir fait vingt campagnes de guerre, vu tant de changements, tant de bouleversements, pu reconnaître le néant des grandeurs humaines; cet amour de la gloire était bien dans mon essence, car il s'est développé, pour ainsi dire, à ma naissance: je n'avais que trois ans, lorsque le récit d'une action d'éclat, dont les circonstances sont encore présentes à ma mémoire, fit naître en moi les émotions qui caractérisent l'enthousiasme.

Mon père, ainsi que je l'ai dit, s'occupa d'abord de me former un bon tempérament; aussi me fit-il suivre la meilleure hygiène: il résolut de me faire élever sous ses yeux, me donna un précepteur, et fit aussi concourir à me former l'éducation publique, en me faisant suivre, comme externe, mes études au collége de Châtillon. Dès l'âge de neuf ans, il me soumit progressivement aux exercices les plus violents, et, à dater de cette époque jusqu'à mon départ de la maison paternelle, je ne crois pas qu'un seul jour se soit écoulé sans avoir été à la chasse, depuis deux heures de l'après-midi jusqu'au soir; à douze ans je montais à cheval. Ces soins et ce système m'ont donné la plus forte constitution pour supporter de grandes fatigues et de grandes privations. Les souffrances qui anéantissaient les autres dans nos longues guerres étaient un jeu pour moi, et, aux blessures près, à mon âge, je suis encore à savoir ce que c'est qu'une maladie.

Mon père se rappelait les obstacles qu'il avait éprouvés dans sa carrière, qui l'avaient décidé à la quitter à trente-quatre ans, malgré son goût pour elle: aussi désirait-il m'en voir prendre une autre, qui lui paraissait plus en rapport avec ma position sociale et me promettre plus d'avantages, celle de l'administration. Il fallait entrer d'abord au parlement de Paris, pour ensuite être maître des requêtes et intendant: avec des talents et du bonheur, elle menait au ministère. Un instinct dont rien ne peut donner l'idée, une passion qui ne s'est pas démentie un seul jour, m'avait fait envisager avec effroi le projet de mon père. Je me sentais fait pour la guerre, pour ce métier qui se compose de sacrifices, nous grandit à nos propres yeux, et dont le prix et la récompense sont dans l'opinion, dans les éloges et les respects.

Je devinais les émotions sublimes qu'il cause, en nous donnant la conscience de notre importance propre et du mérite de nos actions.

J'aimais la guerre avant de l'avoir faite, presque autant que je l'ai aimée depuis que je lui ai consacré ma vie. Cette crainte d'être obligé de prendre une autre carrière m'avait donné contre celle qui m'était proposée une prévention et un éloignement dont les effets s'étendaient aux individus qui la suivaient. Les réflexions de l'âge ont seules pu les détruire. Il m'a fallu longtemps pour comprendre que, si les nations ont besoin d'être défendues, elles ont besoin aussi de voir la paix régner entre les citoyens, et qu'un magistrat sage, intègre, éclairé et laborieux, est l'honneur de son pays, le bienfaiteur de ses concitoyens, tout aussi bien que l'homme de guerre dont le sang et la vie sont consacrés à les défendre.

J'étais, au surplus, soutenu dans mes désirs par presque toute ma famille, mon père excepté. Ma mère, quoiqu'elle eût beaucoup de tendresse pour moi, désirait me voir militaire; mon oncle et ma tante formaient le même voeu: mon père céda et consentit à nos désirs, à la condition que je servirais dans l'artillerie. Il avait deux raisons pour agir ainsi: ce service offrait une carrière certaine, puisque l'avancement s'y faisait suivant l'ordre du tableau, et, dans le cas où je le quitterais, si l'état-major ou toute autre combinaison m'offrait plus de chances de fortune, j'avais toujours par devers moi les connaissances premières exigées pour l'admission dans ce service, avantage dont on trouve l'application dans tout le cours de sa vie. Je souscrivis sans peine à la condition qu'on m'avait faite, et, aussitôt le moment venu, je me livrai aux études exigées avec une grande ardeur.

À l'époque dont je parle, l'usage ne faisait pas entrer nécessairement dans l'éducation l'étude des langues étrangères, et le séjour de Châtillon aurait d'ailleurs offert peu de ressources pour s'y livrer; aussi ne m'en a-t-on enseigné aucune: souvent, dans ma carrière, je l'ai regretté et j'ai reconnu l'influence que peut avoir sur la fortune d'un jeune officier la connaissance des langues vivantes. Cette connaissance est aussi une source de jouissances pour lui. Cette omission est le seul reproche que j'aie à faire à mon père pour mon éducation. Mes études se bornèrent donc, suivant l'usage, au latin, dans lequel je n'ai jamais été très-fort, et à l'étude des mathématiques et des sciences exactes, pour lesquelles j'ai eu toujours beaucoup de facilité et un goût prononcé; au dessin et à la musique, dans laquelle j'ai réussi médiocrement, quoique j'aie fait gémir péniblement un violon pendant plusieurs années.

J'ai trouvé toujours un grand plaisir à lire, aussi ai-je de très-bonne heure assez bien su l'histoire; il m'arrivait souvent de consacrer mes récréations à l'étude d'ouvrages sérieux: il y en a un que j'ai lu très-souvent, très-jeune encore, et qui a failli déranger ma raison, l'Histoire de Charles XII, par Voltaire. Je m'étais identifié avec mon héros, je me croyais lui-même et je l'imitais dans tout ce que je faisais; j'avais obtenu, à force de prières, comme récompense, un habit, des bottes, une épée, un baudrier dans la forme de ceux qu'il portait, et, ainsi armé et monté sur mon petit cheval, je me croyais un héros invincible: j'avais alors treize ans.

Ma grand'mère maternelle, madame Chappron, était veuve depuis longues années; elle jouissait d'une assez belle fortune et se remaria; elle épousa M. le comte de Méhégan, frère de l'abbé de Méhégan, connu comme auteur. Il était maréchal de camp, et sa famille, irlandaise d'origine, avait accompagné en France le roi Jacques. C'était un brave soldat, ayant fait avec quelque distinction la guerre de Sept-Ans. Comme je n'avais pas encore les connaissances nécessaires pour entrer dans l'artillerie, que d'ailleurs il ne devait pas y avoir d'examen avant plusieurs années, il me fit donner le brevet de sous-lieutenant dans un corps de milice, le bataillon de garnison de Chartres, compagnie de Coquille, manière d'avoir des droits plus anciens pour la croix de Saint-Louis et les récompenses militaires. Ce brevet ne me donnait aucun devoir à remplir, mais le droit de porter un uniforme, et j'éprouvai un grand bonheur lorsque, à quinze ans, au commencement de 1789, je le mis pour la première fois: les premières sensations sont vives, et jamais elles ne s'effacent de la mémoire.