SOMMAIRE. -- Naissance de Marmont (1774). -- Sa famille. -- Ses premières années. -- Premières relations avec Bonaparte (1792). -- Admission à l'école D'artillerie. -- Foy. -- Duroc. -- Premières amours. -- Admission au 1er régiment d'artillerie. -- Lieutenant (1793). -- Camp de Tournoux. -- Premier Combat. -- Siége de Toulon. -- Bonaparte à Toulon. -- Carteaux. -- Dugommier. -- Du Teil. -- Junot. -- Attaque du Petit-Gibraltar (17 décembre 1793). -- Pillage de Toulon. -- Massacres. -- Anecdotes. -- Oneille (1794). -- Situation intérieure de la France. -- La terreur. -- 9 thermidor. -- Bonaparte accusé. -- Son opinion sur le 9 thermidor. -- Projet d'une expédition maritime contre la Toscane. -- Bonaparte quitte l'armée d'Italie. -- Siége de Mayence (1795). -- Retraite de l'armée française. -- Pichegru. -- Desaix. -- 13 Vendémiaire. -- Barras. -- Marmont aide de camp du général Bonaparte. -- Madame Tallien. -- Bal des victimes. -- Directoire. -- Dumerbion. -- Kellermann. -- Bataille de Loano (23 novembre 1795). -- Schérer. -- Hiver de 1795 à 1796 à Paris. -- Mariage de Bonaparte.
Le temps s'écoule rapidement: il y a peu d'années je touchais à la jeunesse, et déjà je me vois aux portes de la vieillesse [1]. Quinze ans se sont écoulés dans la force de l'âge et à l'apogée de mes facultés, dans le repos et dans les réflexions; si l'avenir me réserve encore quelque occasion de gloire, si quelques circonstances me permettent de nouveau d'ajouter à mon nom des souvenirs honorables, si la fortune me réserve un dernier sourire, quelque chose que je fasse pour en profiter, l'éclat passager dont je serai revêtu aura à peine la durée de la lumière qui s'éteint. Ma vie est presque écoulée; le long horizon, autrefois devant moi, s'est tristement raccourci et diminue chaque jour; celui qui reste derrière devient immense, et bientôt la seule consolation de mon existence sera de le fixer. C'est encore quelque chose, à la fin d'une longue carrière, que de pouvoir porter ses regards sur un grand espace de temps parcouru honorablement, quelquefois glorieusement, et de rappeler à sa mémoire des faits et des actions dont la vie a été remplie, ornée et embellie. Je prends la plume dans ce but; je vais, autant que je le pourrai, réveiller mes souvenirs et consigner par écrit le récit de tout ce qui m'est arrivé; si d'autres y jettent les yeux, si la publicité est un jour réservée à ces Mémoires, la postérité saura qu'il exista un homme dont le nom fut l'objet de vifs débats, qui eut des amis chauds et des ennemis violents, dont tous les mouvements du coeur eurent pour principe l'amour de la gloire et de la patrie, et dont les actions ne furent jamais réglées par l'intérêt, mais toujours par la conscience.
[Note 1:][ (retour) ] Ces Mémoires ont été commencés en 1828.
Mon nom est Viesse; ma famille est ancienne et considérée: elle est originaire des Pays-Bas et habite la Bourgogne depuis trois siècles. De tout temps elle s'est vouée au service militaire; dès le commencement du seizième siècle, sous Louis XIII, un M. Alexis Viesse était officier dans le régiment de la vieille marine [2]. Ses petits-enfants furent capitaines dans le régiment de Coislin-cavalerie et dans celui de Tavanne. Mon trisaïeul, Nicolas Viesse, qui avait servi avec distinction à la guerre près du grand Condé, reçut de ce prince la charge de prévôt des bailliages du nord de la Bourgogne. Cette partie de la province était dévastée par des nuées de brigands; en peu de temps, par son activité, son courage et son intelligence, M. Viesse les détruisit. Le grand Condé, à cette occasion, lui dit qu'il était digne et capable de commander une armée. Un de mes grands-oncles, Richard Viesse de Marmont, enseigne au régiment de Poitou, âgé seulement de quinze ans, périt, en 1713, au siége de Fribourg, d'une manière héroïque. Un coup de canon lui enleva le bras droit, et, du bras gauche, il releva le drapeau tombé. Mon père, capitaine au régiment de Hainault, eut, à vingt-huit ans, la croix de Saint-Louis, pour avoir, avec cent hommes de bonne volonté, gardé la mine pendant toute la durée du siége de Port-Mahon. Pour remplir cette tâche, il fallait être placé sur la mine ennemie et se dévouer à des chances terribles, et cela pendant quinze jours. Ce genre de courage de tous les moments, au milieu de grands dangers, est peut-être un des plus difficiles à rencontrer.
[Note 2:][ (retour) ] Le régiment de la vieille marine fut formé, par le cardinal de Richelieu, des restes des compagnies franches, en 1627 et 1635. (Note de l'Éditeur.)
Ainsi ma famille me présentait des exemples à suivre, et, si la passion de la gloire et l'amour de la guerre ont rempli mon coeur pendant toute ma vie, et d'une manière presque exclusive, je n'étais pas le premier de mon sang qui eût éprouvé ces sentiments.
Je suis né à Châtillon-sur-Seine, le 20 juillet 1774. Mon père, retiré du service depuis la paix de 1763, s'occupa d'une manière particulière de mon éducation; jamais père n'a donné à son fils des soins plus éclairés et plus assidus. J'ai été, j'en ai la conviction, depuis ma naissance, le grand intérêt de sa vie. J'éprouve le besoin de proclamer tout ce que je lui dois et de reconnaître que, si j'ai possédé quelques qualités, quelques vertus, c'est lui qui les a fait naître et en a préparé le développement. De mon côté, j'ose le croire, j'ai payé en partie ses soins par ma reconnaissance et par des succès dont il a pu jouir pendant les dernières années de sa vie.
Mon père avait servi avec valeur et distinction; il aimait son métier avec ardeur; mais, à cette époque, les faveurs étaient réservées aux gens de la cour, tout ce qui n'appartenait pas à cette classe favorisée n'avait qu'un avenir fort limité. Cette situation lui donna du dégoût, et, son régiment ayant été réformé à la paix, il quitta le service: il avait fait les campagnes de Flandre sous le maréchal de Saxe, et rejoint son armée après la bataille de Fontenoy. Le marquis de Sennevoy, colonel du régiment de Boulonnois et son compatriote, lui proposa la lieutenance-colonelle de son régiment; mais son parti était pris, et il refusa. Possédant la terre de Sainte-Colombe, près Châtillon-sur-Seine, appartenant à sa famille depuis 1666, et nommé, par M. le prince de Condé, capitaine de ses chasses dans ses terres du voisinage, il put librement et exclusivement se livrer à une passion qui, chez lui, dépassait toutes les autres, l'amour de la chasse. Il avait cependant un esprit très-remarquable, beaucoup d'instruction, beaucoup d'élévation dans le caractère, d'activité et d'ardeur dans les passions. Imbu des idées nouvelles, le parti pris de la philosophie du dix-huitième siècle avait germé dans son esprit; homme de bien, il avait un véritable amour de la patrie. En 1769, à l'âge de trente-neuf ans, il se décida à se marier, et il épousa, à Paris, une fille de finance assez riche, mademoiselle Chappron, d'une grande beauté, fort vertueuse, de beaucoup de sens, mais d'un esprit peu étendu. Mon père en eut deux enfants, une fille qui mourut à douze ans, et moi, qui étais né trois ans après elle.
Mon père avait un frère, abbé commendataire, et une soeur sans enfants; ainsi je me trouvai l'enfant unique de toute la famille.
Depuis le jour de ma naissance jusqu'à quinze ans, mon père ne m'a pas perdu de vue un seul jour. Il s'appliqua à deux choses: à me donner une forte constitution et à éveiller mon ambition, non pas cette ambition soutenue par l'intrigue, mais cette ambition qui repose sur une base plus noble et consiste à mériter avant d'obtenir.