«Nos travaux ne diminuent pas, ma chère mère; au contraire, ils augmentent; je n'en suis pas fâché, puisque je les dois à la confiance que je suis assez heureux d'inspirer et à l'opinion avantageuse que l'on veut bien avoir de mon instruction.
«Je me trouve commander l'artillerie de deux corps distants d'entre eux d'une lieue environ; c'est pour communiquer librement de l'un à l'autre que j'ai fait faire le chemin dont je vous ai parlé; il est achevé, et j'ai eu la gloire, hier, d'y faire passer quatre pièces de canon avec tout leur attirail sans aucun accident.
«Celui qui nous commande ici est un vieux militaire qui a seize campagnes par-devant lui. Il rejette les avis de tous ceux qui imaginent lui en donner; plus favorisé, il m'en a demandé, et profite presque toujours des idées que je lui donne. Il a confiance en moi; trop heureux si vraiment je la mérite; bref, il m'a chargé entièrement d'un ouvrage d'une haute importance: c'est la construction d'un camp retranché qui nous servirait de citadelle en cas d'échec. J'ai accepté; je l'ai entrepris et j'ai achevé mon tracé; il est bien vite accouru pour le voir, et il m'en a fait compliment. Il invite tous ceux qu'il rencontre à aller voir mon ouvrage. Plusieurs officiers supérieurs sont venus l'examiner, et j'ai été assez heureux pour obtenir leur approbation.
«Le travail de cette fortification n'est point une application pure et simple des principes établis dans l'artillerie. Le terrain n'était pas régulier, le site était varié: il a fallu profiter des avantages et remédier aux inconvénients. Toutes les gorges sont enfilées, tous les points sont battus: mon but est rempli. Pour vous faire voir, ma tendre mère, que cet ouvrage n'est pas un jeu, j'ajouterai que, fini, il aura plus de trois cents toises de développement. J'ai été, il y a quelques jours, à Tournoux pour voir le général Gouvion, qui commande en chef dans cette partie. C'est un homme de mérite, et qui sort de l'artillerie. Il m'a témoigné une confiance que je suis bien glorieux d'obtenir; il a bien voulu, devant plusieurs personnes, louer des talents que vraiment je n'ai pas et qu'à peine j'espère acquérir un jour.
«Ce grand ouvrage de ma fortification fini, ma tendre mère, je suis chargé d'un autre non moins important: c'est de la construction de deux redoutes, l'une sur un rocher, l'autre dans une vallée. Ces trois points, également difficiles, interceptent tous les moyens de passage. Tous les jours ma puissance augmente; je vais me trouver commander seul seize pièces de canon et cent hommes. J'espère cependant obtenir un officier qui me secondera au moins dans ce qui regarde une grossière pratique manuelle.--Vous désirez, ma tendre mère, avoir quelques détails sur ma manière de vivre ici: les voici. Je me trouve fort bien sous la toile, à une chaleur excessive près. J'ai acquis quelques petits meubles qui m'étaient absolument nécessaires: j'ai vécu quelque temps seul. J'ai fait depuis connaissance avec des officiers du régiment d'Aquitaine, qui sont fort aimables et dont je suis très-heureux de me trouver le voisin. Notre nourriture n'est pas recherchée, mais elle est saine: c'est du pain de munition, du boeuf et de la soupe. Le vin ne doit pas être oublié; car, après des fatigues aussi réelles, il est très-utile: j'ai senti son importance en essayant de m'en priver; aussi ai-je renoncé à ce projet. Je m'en trouve fort bien: il ne me manque que le bonheur de voir mes tendres parents,» etc.
MARMONT À SON PÈRE.
«Quartier général de Certamussa, 2 août 1793.
«Vous verrez par la date de cette lettre, mon cher père, que le lieu de ma résidence est changé. En voici la cause: les généraux qui commandent ici ont bien voulu me confier plusieurs opérations militaires; j'ai été assez heureux pour m'en bien acquitter, et le général Gouvion a désiré m'avoir près de lui. J'y suis venu, en lui témoignant toute ma reconnaissance, et je n'ai pas trouvé un seul instant pour vous écrire, ayant été, depuis, chargé de travaux difficiles et périlleux.
«Je viens d'être interrompu en écrivant cette lettre; les Piémontais viennent de chercher à inquiéter les travailleurs dont j'ai tracé l'ouvrage ce matin. Des coups de canon, tirés de mes batteries, nous ont annoncé ce dont il était question: j'ai quitté cette lettre pour me mettre au fait. Je suis parti avec le général Gouvion, le général Kercaradec et leur suite; nous nous sommes avancés, et la cour dorée a été saluée de trois obus qui sont venus tomber à quinze pas de nous et dont un éclat a blessé légèrement le général Gouvion à la main, et un autre le cheval d'un officier d'état-major.
«Si vous avez reçu mes dernières lettres, mon cher père, vous devez savoir que je me suis trouvé à différentes affaires: je vais vous en rendre compte.