«J'avais été chargé par le général de faire construire différentes batteries et de les placer de manière qu'elles battissent une partie de la vallée de Larche. On m'avait donné aussi l'ordre de faire faire des chemins de communication. J'y travaillais lorsque, le 16 juillet, je reçus une lettre du général Kercaradec, qui m'apprenait qu'il fallait que tout fût prêt pour le 17. J'employai tous les moyens imaginables, et mes travaux furent achevés dans la nuit du 17 au 18 à minuit.

«Vers une heure du matin je fis monter toutes mes pièces, et, à trois heures, un détachement de grenadiers formait l'attaque d'une montagne très-élevée et qui nous était très-importante.--La nature du pays empêchait à une nombreuse artillerie de pouvoir nous être utile; aussi, pour l'action, tout fut réduit à quatre pièces, deux de huit, qui restèrent éloignées et dont l'effet fut à peu près nul, et deux de quatre que je commandais, et qui ont sauvé notre petite armée.

«Nous étions en bataille, dans la vallée, environ deux bataillons; l'ennemi était plus nombreux que nous et était en potence devant un village nommé Maison-Méane. Il fit un mouvement et envoya un fort détachement pour s'emparer des hauteurs. Nous répondîmes par un mouvement semblable et nous avançâmes. Je fis alors prendre à mes deux pièces une position avantageuse sur la gauche. Je fis tirer quelques coups de canon sur l'ennemi immobile; il devint bientôt fort mobile et démasqua le village.

«Un détachement du régiment de Neustrie avança en prenant sur la droite; les ennemis firent marcher à eux une colonne formidable qui suivit un chemin qui sépare la montagne de la rivière; elle avançait rapidement, et avait devancé le village de trois cents pas quand je fis tirer sur elle. Les deux premiers coups frappèrent au milieu et la mirent en désordre; les coups suivants firent aussi du mal, mais de ma vie je n'ai vu courir si rapidement. Elle disparut et se retira dans un bois de sapin où le détachement de Neustrie passa la rivière pour la poursuivre.--Le village de Maison-Méane fut évacué.--Un détachement d'Aquitaine s'en empara; je dispersai avec mes pièces quelques petits postes qui tenaient encore sur la gauche. Je fis avancer mes pièces encore jusqu'à une certaine distance, et, seul, j'allai à Maison-Méane observer le local. À peine y fus-je arrivé que, de leur camp, qui est retranché, on nous tira des coups de canon dont les boulets vinrent tomber à quelques pas de moi. Je me portai à la droite; j'y vis une fusillade très-vive de nos soldats contre ceux qui étaient retirés dans les sapins. Les balles sifflaient à mes oreilles, mais ne me faisaient pas la moindre impression; elles me paraissaient un jeu d'enfant en comparaison des boulets.--Un soldat de Neustrie fut tué fort près de moi.--Alors, sentant que nos troupes un peu en désordre allaient être foudroyées par le canon de l'ennemi et par la colonne qui s'avançait sur nous parfaitement en ordre, d'ailleurs, croyant qu'en arrêtant l'ennemi de front on pouvait le tourner par la gauche et le forcer de rétrograder, j'envoyai une ordonnance pour faire arriver les pièces; je ne me servis que d'une seule, le lieu étant trop étroit. Le feu commença d'une manière très-vive. J'estime, au feu que les ennemis ont fait, qu'ils avaient six pièces de trois; à ce moment la retraite battit, je restai; les boulets arrivaient en nombre prodigieux; la colonne ennemie qui était avancée fut obligée de se replier, et elle se rallia derrière une hauteur une deuxième fois, une troisième fois enfin. Je soutins, avec ma seule pièce, son feu pendant une heure et demie; enfin elle reparut plus nombreuse encore; les troupes avaient déjà gagné du terrain en arrière quand le village fut, en grande partie, abandonné; j'ordonnai la retraite à mes canonniers; je les fis aller très-vite, et je leur montrai, à l'instant où ils partirent, la position qu'ils iraient prendre. Pour moi, ne voulant pas qu'on crût que je voulais fuir le danger, je me retirai au petit pas et à l'agréable son du sifflement des boulets qui traversaient le chemin que je parcourais.--J'arrivai à mes pièces, et, lorsque quelques pelotons ennemis voulurent suivre nos troupes, je fis faire un feu dont l'effet fut le plus heureux.--Nous restons dans cette position et maîtres de la moitié de la vallée et de la montagne que nos grenadiers avaient attaquées.--Notre perte a été peu considérable; elle se réduit à quelques hommes tués et à vingt ou trente blessés.--Le général Gouvion a eu son cheval blessé d'un boulet, et, si un quart de minute avant il n'eût pas changé de position, il était coupé en deux. Les canonniers autrichiens ont tiré sur nous parfaitement dans la direction, mais toujours trop haut, heureusement. Le combat finit à midi, après avoir duré huit heures. J'étais harassé de fatigue, et, sans le secours d'un peu d'eau-de-vie, j'aurais bien senti le besoin de manger, car, depuis la veille, je n'avais rien dans l'estomac.--Le lendemain, je reçus l'ordre du général Kercaradec d'aller sur la montagne que nous avions prise pour faire faire les travaux qui en assuraient la possession. J'y passai quarante-huit heures au bivac, et j'y fis travailler, malgré une grêle de coups de fusil qui étaient tirés de l'autre côté d'un ravin de cent pas de large.--J'y perdis un caporal, et un grenadier qui eut les reins cassés.

«Depuis ce temps, j'y ai établi une batterie.--Le 27 et le 28, nous avons eu une canonnade de cinq heures. Dans peu, mon cher père, les ennemis n'occuperont plus la belle position qu'ils ont maintenant: c'est encore l'affaire de quatre jours.--Voilà, mon cher père, de bien longs détails; je désire qu'ils vous intéressent. Si je n'eusse écouté que mon amour pour vous et ma bonne mère, j'aurais rempli ces six pages des marques de mon tendre et respectueux attachement, je vous aurais encore dit tout ce que les témoignages de votre tendresse me font éprouver de bonheur.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Quartier général de Saint-Paul, 4 septembre 1793.

«Je reviens, ma bonne mère, d'une expédition où nous avons eu du succès. Il était très-important pour nous de nous emparer de trois villages que notre affaiblissement nous avait forcés d'abandonner aux Piémontais. Ces villages couvrent plusieurs ravins praticables qui aboutissent à l'important poste du col de Nave, qui, si nous n'en étions pas maîtres, nous couperait toute retraite. Ces villages étaient occupés par des Autrichiens, il fallait les en chasser; et, comme les chemins sont impraticables pour l'artillerie, j'ai demandé à y aller en faisant les fonctions d'officier d'état-major.

«Nous avons marché sur trois colonnes, et, si celle de gauche n'eût pas été arrêtée dans sa marche par des obstacles, nous aurions fait beaucoup de prisonniers. Bref, j'étais à la colonne du centre, et nous sommes arrivés jusqu'à cinquante pas du premier village. Ils venaient d'être avertis, étaient en batterie devant le village et marchaient à nous. Ils nous ont fait une décharge; nous leur avons riposté, et ils nous ont tourné le dos.--Nous les avons poursuivis, et nous en avons pris neuf, dont un cadet.--Le deuxième poste ne nous a pas attendus, il s'est retiré subitement dans les rochers. Nous les y avons suivis, et les intrépides chasseurs de l'Isère montaient par des endroits presque impraticables, malgré les coups de fusil des ennemis.--Ceux-ci se sont repliés de roche en roche, et enfin en ont occupé une, qui est vraiment inaccessible et où on trouve l'avantage d'être à l'abri.--Sentant qu'on ne pouvait pas les attaquer de front, j'ai pris deux ou trois compagnies qui étaient dans le bas, et j'ai grimpé à leur tête une haute montagne, d'où je pouvais les tourner en les prenant par leur gauche.--Ils ne nous ont pas attendus, ce qui est une grande lâcheté, car le poste était si avantageux, qu'ils pouvaient y tenir longtemps.--Au signal de la retraite, nous nous sommes repliés sur les villages, et, les grand'gardes placées, nous sommes revenus à Saint-Paul après une absence de dix heures.»

MARMONT À SON PÈRE.