«Toulon, 26 décembre 1793.

«Mes chers parents, vous êtes instruits de la nouvelle qui, dans ce moment-ci, occupe toutes les têtes:--Toulon est en notre pouvoir,--et nous ne pouvions guère nous flatter d'un succès aussi prompt. Il a dépendu d'un calcul tout simple, et qui ne pouvait manquer d'être fait par les Anglais, gens toujours occupés de leurs plus véritables intérêts.

«Deux points élevés dominent Toulon du côté d'Ollioules, c'est-à-dire du côté où était la majeure partie de l'armée. Ces deux points étaient occupés par deux redoutes faites avec le plus grand soin, d'une capacité immense, mais tracées sans génie, sans intelligence. L'une des deux couvrait directement la place, l'autre directement le passage de la petite à la grande rade.--Il est bon de vous faire observer que ce passage peut avoir cinq cents toises de largeur, et que des batteries, établies à chaque pointe ou seulement à l'une d'elles, le rendaient impraticable.

«Cette redoute, qui défendait l'approche de cette langue de terre appelée l'Aiguillette, était soutenue par trois autres qui étaient placées successivement sur des points élevés jusqu'à la mer.--Elle avait d'ailleurs un avantage bien réel, celui de n'être dominée par rien. Les ennemis, pour la mettre plus en sûreté, avaient multiplié les travaux. Elle était précédée de haies, de chevaux de frise, de palissades. Aussi la croyaient-ils imprenable. L'expérience leur a montré le contraire.

«Quatre de nos batteries réunissaient leurs forces pour l'accabler; deux autres, battant la mer, empêchaient les pontons de venir sur les flancs de l'Aiguillette pour nous incommoder. L'attaque disposée, tout combiné pour la rendre utile, les batteries firent pendant quarante heures un feu soutenu pour chercher à démonter celles de la redoute.--On jeta une grande quantité de bombes, qui rendirent la redoute presque inhabitable.--On assembla sept mille hommes, dont on forma trois colonnes qui attaquèrent la redoute à trois heures du matin, le 26 frimaire. Cette redoute était défendue par environ quinze à dix-huit cents hommes, la plupart Anglais. Le combat fut vif, mais ne fut pas fort long. Nous emportâmes la redoute, et il fallait être Français pour tenter et exécuter un semblable projet.--L'artillerie, à l'instant de l'attaque, devait faire peu de chose; aussi la quittai-je pour marcher à la tête d'une colonne d'infanterie, et j'eus le plaisir d'entrer dans la redoute au bruit du canon et des fusils.--Cette affaire nous a coûté deux cents hommes tués et mille ou douze cents blessés.--Les cinq ou six personnes les plus proches de moi furent tuées ou blessées.--Les ennemis ont perdu à cette affaire beaucoup de monde.--Ils se replièrent dans les autres redoutes; on aurait dû les y attaquer; mais la victoire avait désuni nos braves soldats, et il n'était guère possible de le tenter. On s'arrêta là.--La redoute était fermée; on avait beaucoup de facilité pour s'y défendre.--On me chargea d'établir les batteries qui devaient les chasser des postes qu'ils occupaient encore.--Je le fis sous le feu de leurs vaisseaux, qui tiraient environ cent coups par minute sur le point où nous travaillions.--Je perdis vingt hommes, la besogne fut achevée, et douze bouches à feu mirent la redoute en sûreté.--Les Anglais, qui occupaient la pointe de l'Aiguillette, ne s'y crurent pas en sûreté: ils se rembarquèrent, mais avec tant de finesse, qu'il fut impossible de les inquiéter dans leur retraite.

«L'attaque avait été générale et la gauche avait eu aussi des succès.--Elle s'était emparée de la montagne du Pharon, qui domine de fort près le fort qui porte le même nom et le fort Rouge.--Il était difficile que les ennemis y tinssent alors; mais, avant de l'évacuer, ils auraient pu essayer de reprendre cette montagne.

«La deuxième redoute dont j'ai parlé et qui couvre directement Toulon est dominée, quoique d'un peu loin, par le fort Rouge.--Cette raison est peut-être une de celles qui l'ont fait abandonner; mais elle n'était pas suffisante.--Le fait est que les Anglais ont fait le calcul suivant: ils ont mieux aimé abandonner Toulon que de risquer de perdre leur flotte, ou, au moins, le monde nécessaire à la défense de la place, ce qui était infaillible; car, une fois nos batteries établies à l'Aiguillette, la communication de la ville était impossible avec la pleine mer, et la retraite de la garnison absolument fermée: elle ne pouvait plus s'échapper.

«Au reste, après les échecs que les troupes combinées avaient reçus, elles pouvaient encore, quoique Toulon ne soit pas aussi fort que plusieurs de nos villes du Nord, se défendre deux mois en suivant les règles établies par l'art, et nous faire perdre quinze mille hommes. Grâce à l'heureuse étoile qui nous protége, notre but est rempli sans avoir répandu autant de sang.

«Les Anglais se sont tant pressés de partir, qu'ils ne nous ont pas fait, à beaucoup près, le mal auquel nous nous attendions, c'est-à-dire qu'il est nul ou presque nul. L'arsenal est conservé dans son entier; les bois de construction, la superbe corderie, sont tels que l'on peut désirer qu'ils soient. Le port n'est point encombré; il contient encore douze vaisseaux de ligne de cent trente, cent, et soixante-quatorze canons,--et trois frégates prêtes ou à peu près à mettre à la voile.--Les ennemis nous ont seulement brûlé deux vaisseaux, une frégate, et nous en ont coulé autant.

«Plus j'observe l'esprit de nos soldats, plus je vois celui de nos ennemis, plus je vois la supériorité du caractère français.--Il y a du plaisir à voir nos compatriotes braver les dangers et courir à la gloire avec autant d'enthousiasme; il est indubitable que l'on ne trouve point ce caractère prononcé chez les autres nations: j'ai vu assez d'exemples pour pouvoir hasarder ce jugement.»