«Toulon est pris: ces trois mots suffiraient aux quatre coins de la République, au moment où l'armée républicaine eut la gloire d'entrer dans les murs de la ville rebelle. Les détails, pour être exacts, ne pouvaient venir qu'après la collection et la connaissance des faits, surtout lorsqu'ils se passaient dans des positions opposées et éloignées. J'ai vu quelques relations imprimées qui blessent la dignité républicaine et dégradent, je le dis avec regret, le mérite de nos braves frères d'armes, en publiant qu'ils n'ont trouvé, en entrant dans Toulon, que de vils troupeaux. Effaçons promptement une impression défavorable qu'un récit infidèle, dicté par la précipitation (si ce n'est par un autre motif moins excusable), a pu laisser dans l'opinion publique.

«Il n'est personne qui, connaissant Toulon et ses défenses, ne vît que son côté faible était celui d'où l'on pouvait approcher les escadres combinées et diriger sur elles des bombes et des boulets rouges; il n'est personne qui, connaissant la marine, ne sache que jamais vaisseau ne les attendit.

«La position qui nous donnait plus facilement cet avantage sur l'ennemi était sans contredit le promontoire de l'Aiguillette; les autres étaient trop couvertes par Lamalgue et les fortifications environnantes; maîtres de l'Aiguillette, nous ordonnions impérativement aux ennemis d'évacuer le port et la rade. Cette évacuation forcée répandait la consternation dans la ville; la consternation nous la livrait, et tout ce qui est arrivé est parfaitement conforme au projet déposé au comité de salut public il y a un mois. Cette mesure fut donc arrêtée par un conseil de guerre tenu à Ollioules, qui décida qu'on attaquerait la redoute anglaise, la clef du promontoire; qu'en même temps on se porterait sur Pharon, et que dans tous les autres postes républicains on simulerait à la fois des attaques qui présenteraient le plan d'une attaque générale.

«Il fallut, en conséquence, rassembler et établir les moyens convenables au succès du plan. L'affaire du 10 frimaire, où l'on fit prisonnier le général anglais, retarda nos mesures, surtout concernant les cartouches d'infanterie, dont on fit, dans cette journée, une incroyable consommation; enfin, le 26 du même mois, nous crûmes être en état d'attaquer; l'ordre fut donné, et le feu de toutes nos batteries, dirigé par le plus grand talent, annonça à l'ennemi sa destinée. Tandis que nous faisions entendre nos dernières raisons, nos colonnes offensives s'organisaient et attendaient la nuit pour se mettre en marche; la journée fut affreuse; une pluie continuelle et toutes les contrariétés qu'entraîne le mauvais temps pouvaient attiédir l'ardeur de nos guerriers; mais tous ceux qui avaient juré sincèrement le triomphe de la République ne montraient que l'impatience d'entendre battre la charge. Ce moment arriva le 27, à une heure après minuit. Une colonne eut ordre de marcher sur l'extrémité inférieure du promontoire pour couper la double communication du camp ennemi avec la mer et avec la redoute anglaise; une autre était réservée à attaquer, par l'extrémité supérieure, le front de ladite redoute, qui, pendant la journée, avait été très-maltraitée par nos batteries. Ces deux mesures rendaient nul le feu intermédiaire de la redoute anglaise, de sa double enceinte et des autres redoutes dont elle était flanquée; elles furent négligées, ces mesures, par ces circonstances forcées si ordinaires à la guerre, et surtout dans un temps où il est assez difficile de faire exécuter tout ce qui est un peu combiné. Les deux colonnes, ou, pour mieux dire, une faible portion de ces colonnes se porta tout entière sur la redoute anglaise; pendant plus de deux heures ce fut un volcan inaccessible; tout ce que l'audace dans l'attaque, l'opiniâtreté dans la défense peut offrir en spectacle fut épuisé de part et d'autre. Mais enfin l'opiniâtreté céda à l'audace, et nos braves frères d'armes entrèrent triomphants dans la redoute. Elle était défendue par une force majeure en hommes et en armes, armée de vingt-huit canons de tout calibre et de quatre mortiers; elle était défendue par une double enceinte, un camp retranché, des chevaux de frise, des puits, des buissons épineux, et par le feu croisé de trois autres redoutes. Enfin, on peut dire avec vérité que c'était le chef-d'oeuvre de l'art, qui prouvait combien l'ennemi savait apprécier la position dont elle gardait l'entrée. Cette redoute, dominant tout le promontoire, nous en assurait la conquête, si nous y entrions. L'ennemi simula une résistance sérieuse, et couvrit adroitement sa retraite. Il égorgea dans ses postes ses chevaux et ses mulets; il abandonna une immense quantité de munitions de toute espèce, plus de cent bouches à feu, mortiers et canons, épars sur le promontoire; près de cinq cents prisonniers, des tas de cadavres, une foule de blessés, enfin l'Aiguillette en notre possession, rendirent cette action décisive. Comme on l'avait prévu, les vaisseaux se retirèrent au large, et Toulon trembla; ses redoutes Rouge, Blanche, Pornet, Malbosquet, furent successivement évacuées; les hauteurs de Pharon avaient déjà été enlevées par notre division de l'est dans l'attaque combinée; et ce double succès fit évacuer aussi de ce côté les forts Pharon, l'Artigues, Sainte-Catherine, et la redoute du cap Brun. Ces différentes positions furent aussitôt occupées par les troupes de la République. Voilà le tableau exact des journées des 27 et 28 frimaire; il n'y manque qu'un trait, que je réservais pour l'embellir et le rendre plus cher au peuple; qu'il y voie donc ses représentants donnant au milieu de la nuit la plus dure l'exemple de la constance, au milieu du combat l'exemple du dévouement. Salicetti, Robespierre, Ricors et Fréron étaient sur le promontoire de l'Aiguillette, et Barras sur la montagne du Pharon; nous étions tous alors volontaires; cet ensemble fraternel et héroïque était fait pour mériter la victoire. Elle était à nous, complète; nous l'ignorions encore, parce que la ville était toujours protégée par Lamalgue, par ses remparts soigneusement fermés et par la ligne des vaisseaux, qui faisaient bonne contenance; cependant les ennemis attendaient tous avec une douloureuse impatience la nuit pour fuir nos bombes et nos échelles; nous n'en fûmes avertis que par le feu mis à la tête du port et à quelques magasins. Nous nous approchâmes aussitôt; Lamalgue tonnait toujours et nous avertissait que l'évacuation n'était pas encore achevée; enfin les portes de la ville s'ouvrirent, et quelques habitants se disant républicains nous invitèrent à y entrer. Notre première attention se porta sur l'arsenal et les vaisseaux qu'il fallait préserver des flammes; on prit également les précautions qu'exigeaient les poudrières.

«Nous ne pouvions craindre de voir sauter la ville, comme on l'a écrit; absurdité pour ceux qui la connaissent, erreur pour les autres. Nos ennemis, saisis d'une terreur panique, s'étaient précipités dans toutes sortes d'embarcations, et trouvèrent en grande partie la mort où ils croyaient trouver leur salut. Les autres se réfugièrent aux îles d'Hyères avec leurs vaisseaux.

«Ce jour mémorable, qui a rendu à la République son plus beau port, qui a vengé la volonté générale d'une volonté partielle et gangrenée, dont le délire a causé les plus grands maux; ce jour a réellement éclairé, plus tôt qu'on ne s'y attendait, le triomphe des Français républicains et la honte de la vile coalition qu'ils ont combattue. Son trésor délaissé, un butin immense en subsistances, en munitions de guerre, rachètent au centuple quelques vaisseaux brûlés ou enlevés, quelques magasins incendiés.

«Enfin l'égalité, la liberté relevée pour toujours, dans le midi de la France, par ce grand événement, voilà ce qu'il fallait présenter à l'histoire, et non des gémissements qu'on n'a point entendus, des risques que l'on n'a point courus, des troupeaux que l'on n'a point vus; enfin des petits détails qui ont encore le malheur d'être la plupart controuvés.

«Quelques faits particuliers compléteront cette esquisse, tracée par la plus scrupuleuse exactitude, et j'ose dire par une sévère impartialité. J'en appelle à mes braves frères d'armes, qui ont vu de près le fond du canevas.»

ORDRE DU JOUR.

«Le 6 nivôse an II (26 décembre 1793).