«À bord du brick l'Amitié, en rade de Toulon, 8 mars 1795.

«Nous sommes toujours embarqués, mon cher père, et nous nous consolons de notre exil. Le séjour d'un vaisseau n'est pas bien amusant, surtout lorsque l'on est dans une inactivité semblable. Cependant l'espoir de partir nous fait attendre patiemment.

«Une lettre écrite aux représentants par le ministre de France à Gênes, Villars, nous apprend que l'escadre anglaise est réduite à neuf ou dix vaisseaux; que, poussée par la nôtre, elle a été obligée de se réfugier à Livourne, où elle s'occupe à refaire ses équipages fatigués et à réparer ses vaisseaux délabrés; et qu'enfin l'escadre française qui croise devant la rade de cette place l'y tient renfermée et lui fait jouer le rôle qui a été son partage l'an passé au golfe de Juan.

«Cette nouvelle a tout le caractère de la vérité; elle assure à notre expédition des succès qui couronnent nos efforts: et bientôt, je l'espère, nous acquitterons les lettres de change tirées sur nous par les autres armées de la République.

«Toute l'armée est impatiente de voir tous ces projets s'effectuer.

«Les nouvelles de l'armée d'Italie ne sont pas aussi satisfaisantes que celles de l'escadre; on prétend que la faiblesse prodigieuse de cette armée, causée par les maladies, nous a valu quelques désavantages du côté d'Oneille; mais rien de cela n'est encore confirmé et tout se réduit à des bruits.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Toulon, 18 mars 1795.

«Plus d'expédition, ma bonne mère; un revers détruit tous nos projets, anéantit tout notre espoir. L'escadre est sortie le 11, comme je vous l'ai mandé; elle a tenu la mer pendant quelque temps. Le 17, elle a pris un vaisseau anglais de soixante-quatorze canons qui avait été démâté par un coup de vent et qui, après avoir réparé le dommage qu'il avait éprouvé, allait à Gibraltar. Le 24, elle a rencontré les ennemis entre Livourne et le cap de Corse; ils avaient eu le vent pour eux et venaient de se ravitailler. Leur escadre était composée de treize vaisseaux anglais et d'un napolitain. Le combat s'est engagé; mais l'ineptie complète, l'ignorance crasse de nos officiers de marine et les fausses manoeuvres particulièrement d'un de nos vaisseaux, ont été cause que notre ligne a été coupée plusieurs fois, et que notre escadre a été battue à plate couture. Deux de nos vaisseaux, le Ça-ira et le Censeur, ont été pris par les ennemis, qui ont eu trois vaisseaux démâtés, mais les nôtres ont aussi beaucoup souffert et se sont retirés partie ici, partie à Hyères et au golfe de Juan.

«On a d'abord présenté cette affaire comme un avantage; mais bientôt la vérité a percé, et la nouvelle de ce désastre en a été plus sensible.