«C'est à force de vivre et de comparer que l'on acquiert, et c'est dans cet esprit-là que je n'aime rester ni dans le repos ni dans l'inaction.

«Il y a apparence que cette campagne ne sera pas aussi instructive que je l'avais supposé.--Si l'armée ne passe pas le Rhin, elle sera nécessairement inactive, à quelques affaires près, devant Mayence, car les dispositions de siége ne sont point faites, à ce qu'il paraît, et l'on n'agirait vigoureusement sur ce point qu'autant qu'on le ferait aussi ailleurs.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Ober-Ingelheim, 3 août 1795.

«Je suis arrivé ici, ma chère mère; ma route a été assez longue, et enfin je vois arriver un peu plus d'ordre et de méthode dans ma manière de vivre. Je vais avoir des fonctions à remplir; il faut un intérêt de devoirs, et qui agisse dans tous les moments, sans quoi une vie errante finirait par être insipide; mais me voilà satisfait, à l'exception cependant du spectacle d'une grande opération, dont, à ce que je crois, je ne jouirai pas. Il ne me paraît nullement probable que l'on passe le Rhin, quoique l'on continue de faire beaucoup de mouvements de troupes. Dans cette supposition, le siége de Mayence ne se ferait pas, et cette armée-ci ne sera destinée qu'à empêcher celle des ennemis d'agir.

«Si cette tranquillité nous amène également la paix, je la bénis, et je sacrifie volontiers l'instruction que pourrait m'offrir la marche d'une grande armée, au bonheur de l'humanité. Elle ne sera bientôt plus oppressée, ma tendre mère, par les maux qu'elle supporte depuis si longtemps, et le sage B... rendra bientôt de précieux parents à leurs enfants, et de tendres enfants à leurs familles.--Que de bénédictions il recevra! il les aura bien méritées!

«Quoi qu'il en soit, ma tendre mère, nous venons de vaincre les obstacles qui s'opposaient à notre bonheur; nous arriverons au port; l'armée a toujours cet esprit de courage, de constance, de dévouement, qui la rend si estimable.--Le tableau que l'on m'en avait fait n'était que juste, et je le reconnais tous les jours.--Vous savez tout ce que je vous ai dit des armées que j'ai déjà vues; eh bien, celle-ci est encore au-dessus par sa discipline, sa tenue et le bon ordre. Que ceux qui calomnient les soldats sont criminels! Qu'ils viennent donc les voir pour les admirer et pour apprendre à les imiter.

«Le discrédit des assignats est ici à peu près le même qu'à Strasbourg et dans les pays que je viens de parcourir; un liard vaut dix-huit ou vingt sous. Si vous me faites passer de l'argent, ainsi que je vous l'ai demandé, vous pouvez me l'adresser directement ici;--il y en arrive journellement. Le service des postes est fort bien établi. J'aurais bien également besoin de ma malle, que j'espère cependant bientôt recevoir. J'ai été dévalisé, en partie au moins, dans la nuit d'hier. Ma voiture était devant mon logement, le fidèle Joseph couchait au-dessus. Son sommeil était profond. On a percé la vache pour en retirer les effets; on avait déjà soustrait mon habit, ma redingote, une paire d'épaulettes, lorsque Joseph s'est réveillé et a arrêté l'opération; tous les efforts ont été vains; un coup de pistolet, qu'il a tiré sur les voleurs, n'a fait que les effrayer et accélérer leur fuite, sans les décider à réparer leurs torts, et ils n'ont pas moins emporté ce dont ils s'étaient emparés; j'ai porté des plaintes; à quoi tout cela aboutira-t-il?--Ma malle aura beaucoup plus de pouvoir pour réparer ce malheur.

«J'ai suivi un moment ici les bords du Rhin; rien ne m'a paru plus beau que le pays que ce fleuve arrose. Des plaines riches, vertes et fertiles, de belles communications, des moyens de transport et de commerce, de jolies villes; tout cela m'a offert un magnifique spectacle. Que ces contrées auraient de prix pour nous! Qu'il serait important que nous pussions garder cette barrière, mais que c'est beau pour tout le monde! J'ai été à Worms; c'est une ville commerçante et fort bien bâtie; elle a été l'asile des émigrés pendant longtemps. Quoique haïs là moins qu'ailleurs, ils n'y sont point aimés: il paraît que l'opinion est à peu près partout la même sur leur compte.

«J'ai vu dans cette ville un monument du système absurde dont nous avons été quelque temps les victimes: un fort beau palais a été brûlé solennellement parce que le prince de Condé l'a habité pendant quelque temps. Malgré cette circonstance, il aurait beaucoup de prix aujourd'hui pour faire un hôpital, car nos malades sont placés dans un local dont l'air est bien plus malsain que ne l'était celui qu'on a purifié par le feu.