MARMONT À SON PÈRE.

«Quartier général d'Ober-Ingelheim, 19 septembre 1795.

«Vous êtes sans doute instruit, mon cher père, de tous nos succès. Vous savez que Manheim est à nous. La possession de cette place nous assure la plus brillante campagne. Manheim est un dépôt qui nous est confié et dont nous n'abuserons pas, mais qui nous est d'un grand secours. Cette ville nous assure un point sur la rive droite du Rhin; elle nous sert de dépôt; elle nous donne le passage du Necker; elle rompt la ligne des ennemis et les force à s'éloigner en les divisant; elle nous donne la paix.

«L'armée de Sambre-et-Meuse a fait les progrès les plus rapides; elle a constamment battu l'ennemi, dont on ne peut guère comparer la retraite qu'à celle que nous avons faite en 93, avant la bataille de Nerwinde. Le découragement le mieux prononcé est chez tous les soldats autrichiens, tandis que rien ne peut peindre le zèle et l'enthousiasme des nôtres.

«Les ennemis ont déjà évacué tout le Rhingau. Les troupes des Cercles gardent seules le fort d'Ehrenbreistein, vis-à-vis Coblentz; et, quoique sa position lui donne des moyens de défense particuliers, sa petitesse et la nature des troupes qui le défendent nous en assurent la prochaine possession.

«J'ai été avant-hier à Oppenheim, j'ai fait armer toutes les batteries, et nous aurions pu, avec vingt pièces de canon que j'y ai fait placer, forcer l'ennemi à s'éloigner de la rive droite, si nous avions eu les moyens de l'y remplacer.--Les transports nous ont manqué, et, malgré notre bonne envie, nous n'avons pas pu effectuer le passage hier. Probablement la partie sera remise à après-demain. Il doit y arriver aujourd'hui trois bateaux, demain trois autres. Avec ces six bateaux, nous formerons un pont volant qui nous transportera environ deux mille hommes par passage. Nous réaliserons ce projet, je l'espère, sans grande peine. Notre position est si brillante, nos dispositions si belles, que l'ennemi ne peut pas même avoir l'idée de se défendre: aussi n'a-t-il fait que des dispositions insignifiantes.

«Ce passage est d'une grande importance, et voici pourquoi. Pichegru n'a avec lui que fort peu de troupes, et, avant qu'il puisse descendre le Rhin, il faut qu'il reçoive des renforts.

«Jourdan arrive, et, d'après les apparences, les débris de l'armée de Clerfayt livreront bataille sur le Mein. Il est donc nécessaire de faire diversion, de l'inquiéter et de le forcer à se retirer par le pays de Darmstadt et la forêt Noire; car, s'il attendait, sa position ne serait nullement brillante. La neutralité de Francfort, garantie par les Prussiens, le force à faire une marche latérale, et, dans cinq ou six jours, il se trouverait chargé par une armée victorieuse, pris de front et de flanc par des troupes fraîches qui brûlent du désir de combattre. Le seul parti qui lui reste donc est de hâter sa retraite pour rejoindre Wurmser, qui commande quatre-vingt mille Autrichiens dans le haut Rhin, et occuper seulement la Bavière et le Brisgau.

«Le général Wurmser a, dit-on, fait un mouvement pour se rapprocher de nous. J'imagine que notre passage à Manheim va lui faire changer ses calculs, car alors les soixante mille hommes que nous avons dans le haut Rhin le suivraient bientôt. Il sort beaucoup de chevaux, de troupes et de voitures de Mayence: il est probable que les Autrichiens ou prennent le parti de l'évacuer et de n'y laisser que les troupes des Cercles, ou vont renforcer l'armée de Clerfayt.

«Quoi qu'il en soit, il est certain que Mayence sera cerné dans huit jours, et que, dans peu, nous chaufferons cette ville vigoureusement. Je parierais que, dans six semaines, nous en serons les maîtres.»