LIVRE DEUXIÈME
1797--1798
Sommaire. -- Masséna. -- Augereau. -- Serrurier. -- Laharpe. -- Steigel. -- Berthier. -- Montenotte (11 avril 1796). -- Dego. -- Mondovi. -- Cherasco. -- Mission de Junot et de Murat. -- Passage du Pô (16 et 17 mai). -- Lodi. -- Milan. -- Pavie. -- Borghetto. -- Valleggio: création des guides. -- Vérone. -- Mantoue investie. -- Emplacement de l'armée française. -- Anecdotes. -- Madame Bonaparte. -- Armistice avec le roi de Naples. -- Surprise du château Urbain. -- Siége de Mantoue. -- Lonato (3 août 1796). -- Anecdote. -- Castiglione (5 août). -- Roveredo. -- Trente. -- Lavis. -- Bassano. -- Cerea. -- Deux Castelli. -- Saint-Georges. -- Marmont envoyé à Paris. -- Arcole (17 novembre). -- Les deux drapeaux. -- Réflexions sur les opérations de Wurmser. -- Rivoli (15 janvier 1797). -- La Favorite (17 janvier). -- Capitulation de Mantoue (2 février). -- Expédition contre le pape Pie VI. -- Trait de présence d'esprit de Lannes. -- Prise d'Ancône. -- Singulière défense de la garnison. -- Monge et Berthollet. -- Tolentino. -- Pie VI. -- Rome. -- L'armée française entre dans les États héréditaires (10 mars 1797). -- Tagliamento (16 mars). -- Joubert dans le Tyrol. -- Neumarck (13 avril). -- Mission de Marmont auprès de l'archiduc Charles. -- Armistice de Leoben (avril 1797). -- Causes des premières ouvertures faites par Bonaparte. -- Traité préliminaire de paix avec l'Autriche (19 avril). -- Réponse de M. Vincent à Bonaparte. -- Troubles de Bergame (12 mai). -- Venise se déclare contre la France. -- Mission de Junot. -- Le général Baraguey-d'Hilliers marche sur Venise. -- Entrée des Français dans la ville. -- Création de la République transpadane. -- Alliance avec la Sardaigne.
J'arrivai à l'armée au commencement du mois de germinal (à la fin de mars), et je ne perdis pas un moment pour remplir ma mission. L'armée occupait toute la rivière du Ponent, y compris Savone; le besoin de protéger sa communication avec Gênes et d'imposer au gouvernement génois avait fait porter une brigade, commandée par le général Cervoni, jusqu'à Voltri; ce mouvement imprudent et inutile, donnant de la jalousie à l'ennemi, le fit entrer en campagne, et, par suite, nous obligea à y entrer nous-mêmes avant d'avoir achevé nos préparatifs, c'est-à-dire quelques jours plus tôt que ne l'avait calculé le général Bonaparte.
Voici en quoi consistait l'armée d'Italie: ses forces (je parle de ce qui pouvait entrer en campagne et formait la partie active et disponible de l'armée), se composaient de cinquante-neuf bataillons et vingt-neuf escadrons; l'effectif présent sous les armes de ces cinquante-neuf bataillons s'élevait à vingt-huit mille huit cent vingt hommes d'infanterie, mourant de faim et presque sans chaussures; mais ces vingt-huit mille hommes étaient de vieux soldats, braves, aguerris depuis longtemps, accoutumés au succès et vainqueurs en maints combats des mêmes ennemis qu'ils allaient combattre; vainqueurs aussi des Espagnols, qu'ils avaient forcés à conclure la paix; ils étaient encore remplis des souvenirs de la victoire de Loano. Vingt-quatre pièces de montagne composaient toute l'artillerie; les équipages consistaient en quelques centaines de mulets de bât, et la cavalerie, renvoyée en partie sur le Var, et même sur la Durance, par suite du manque de fourrage, ne comptait que quatre mille chevaux étiques. Le trésor ne s'élevait pas à trois cent mille francs en argent, et il n'y avait pas, sur le pied de la demi-ration, des vivres assurées pour un mois.
L'armée était formée en quatre divisions, commandées par les généraux Masséna, Augereau, Serrurier et Laharpe. La division Laharpe occupait Voltri, la division Masséna Savone, la division Augereau la Pietra et les positions qui la couvrent, enfin la division Serrurier Ormea.
La cavalerie était commandée par le général Stengel. Avant de commencer le récit des opérations, il convient de faire connaître les personnages qui y ont joué les principaux rôles.
Masséna était âgé de trente-huit ans, dans la force de l'âge. Il avait été soldat dans le régiment Royal-Italien, et, après avoir servi quatorze ans sans pouvoir franchir le grade d'adjudant sous-officier, il avait pris son congé et s'était marié à Antibes. La formation des bataillons de volontaires réveilla son instinct belliqueux. Il fut d'abord adjudant-major dans le troisième bataillon du Var, et, s'étant distingué à l'armée d'Italie, il eut un avancement rapide, fut fait général de brigade en 1793, et général de division en 1794. Il avait combattu avec gloire devant Toulon, à l'attaque de la gauche, et, pendant toute la campagne de la rivière de Gênes, il avait joué un rôle principal. Son corps de fer renfermait une âme de feu, son regard était perçant, son activité extrême: personne n'a jamais été plus brave que lui. Il s'occupait peu de maintenir l'ordre parmi ses troupes et de pourvoir à leurs besoins; ses dispositions étaient médiocres avant de combattre; mais, aussitôt le combat engagé, elles devenaient excellentes, et, par le parti qu'il tirait de ses troupes dans l'action, il réparait bien vite les fautes qu'il avait pu commettre auparavant. Son instruction était faible, mais il avait beaucoup d'esprit naturel, une grande finesse et une profonde connaissance du coeur humain; d'une impassibilité extrême dans le danger, d'un commerce sûr, il possédait toutes les qualités d'un bon camarade; très-rarement il disait du mal des autres. Il aimait beaucoup l'argent, il était fort avide et très-avare, et s'est fait cette réputation bien longtemps avant d'être riche, parce que son avidité l'a empêché d'attendre des circonstances importantes et favorables; aussi a-t-il compromis son nom dans une multitude de petites affaires, en levant de faibles contributions. Il aimait les femmes avec ardeur, et sa jalousie rappelait celle des Italiens du quatorzième siècle. Il jouissait d'une grande considération parmi les troupes, considération justement acquise; il était dans de bons rapports avec le général Bonaparte, à la capacité duquel il rendait justice; il était loin de le croire son égal comme soldat. La nomination de celui-ci dut lui paraître pénible, cependant il n'en témoigna rien ostensiblement; seulement il considéra son obéissance comme méritoire. Masséna a eu une carrière bien remplie, d'une manière naturelle, honorable et glorieuse, et s'est fait un grand nom. Il n'y avait pas en lui les éléments nécessaires à un général en chef du premier ordre, mais jamais il n'a existé un homme supérieur à lui pour exécuter, sur la plus grande échelle, des opérations dont il recevait l'impulsion. Son esprit n'embrassait pas l'avenir, et ne savait pas prévoir et préparer; mais personne ne maniait avec plus de talent, de hardiesse et de courage ses troupes sur un terrain, dont ses yeux embrassaient le développement. Tel était Masséna.
Augereau était d'un an plus âgé que Masséna, c'est-à-dire qu'il avait trente-neuf ans en 1796. Sa vie avait été celle d'un aventurier mauvais sujet. Soldat en France et déserteur, soldat en Autriche, en Espagne, en Portugal, et déserteur de ces services, soldat à Naples et ensuite maître d'armes, la Révolution l'avait rappelé en France. Il commença à servir dans un bataillon de volontaires à l'armée des Pyrénées orientales, et parvint successivement, à cette armée, jusqu'au grade de général de division. Sa haute stature lui donnait un air assez martial, mais ses manières étaient triviales et communes, sa mise était souvent celle d'un charlatan. D'un esprit peu étendu, et cependant se rappelant assez bien ce qu'il avait vu en courant le monde, il s'occupait beaucoup de ses troupes et était bon homme dans ses rapports habituels; bon camarade et serviable; d'une bravoure médiocre, disposant bien ses troupes avant le combat, mais les dirigeant mal pendant l'action, parce qu'il en était habituellement trop éloigné. Assez hâbleur, il se croyait un grand mérite et capable de commander une grande armée: le prétendu drapeau porté sur le pont d'Arcole, raconté partout, n'a rien de vrai, ainsi que je l'expliquerai en temps et lieu. Il aimait l'argent; mais, fort généreux, il avait presque autant de plaisir à le donner qu'à le prendre; malgré son origine, il était magnifique dans ses manières: quoique son nom ait souvent été accolé à celui de Masséna, ce serait faire injure à la mémoire de celui-ci que d'établir entre eux la moindre comparaison.
Serrurier était d'un âge déjà fort avancé, et avait servi dans le régiment de Médoc, où il était parvenu au grade de lieutenant-colonel. Sa taille était haute, son air sévère et triste, et une cicatrice à la lèvre allait bien à sa figure austère. Aimant le bien, probe, désintéressé, homme de devoir et de conscience, il avait des opinions opposées à la Révolution: depuis le commencement de la guerre, constamment aux avant-postes, il s'occupait de ses devoirs et non d'intrigues, était respecté et estimé: il voyait ordinairement tous les événements en noir. Son âge et sa position sociale l'avaient fait arriver très-promptement du grade de lieutenant-colonel à celui de général de division.