Laharpe avait servi dans le régiment d'Aquitaine, où je l'ai connu lieutenant-colonel. Bel homme de guerre, mais ayant assez peu de tête et pas beaucoup plus de courage, il était Suisse du pays de Vaud, et cousin du célèbre Laharpe, précepteur de l'empereur Alexandre. Compromis par quelque entreprise révolutionnaire, et condamné à mort dans son pays, il était entré dans nos rangs par suite de cette circonstance; il a péri au commencement de la campagne.

Stengel avait été colonel du régiment de Chamboran, hussards, et passait pour un excellent officier de cavalerie; il a péri en entrant en campagne.

Berthier avait quarante-trois ans; l'avancement rapide qu'il avait eu par l'état-major avant la Révolution, la guerre d'Amérique qu'il avait faite avec distinction, et son âge, lui avaient donné une fort grande réputation. Berthier était d'une grande force de tempérament, d'une activité prodigieuse, passant les jours à cheval et les nuits à écrire; il avait une grande habitude du mouvement des troupes et de la triture des détails du service. Fort brave de sa personne, mais tout à fait dépourvu d'esprit, de caractère et des qualités nécessaires au commandement, à cette époque c'était un excellent chef d'état-major auprès d'un bon général.

Voilà quels étaient les hommes qui allaient avoir Bonaparte pour chef. Mais ce Bonaparte, que notre imagination nous rappelle puissant, glorieux et victorieux, n'avait jamais commandé: si son nom n'était pas inconnu à l'armée d'Italie, jamais on ne l'avait associé à l'idée du pouvoir suprême. La nature lui avait donné le génie de la guerre: quelques individus avaient pu le deviner par ses conversations, par des mémoires; mais le peuple de l'armée n'en savait rien, et ce peuple, avant d'avoir foi en ses chefs, veut les voir au grand jour. C'est par leurs actions, et surtout par les résultats, qu'il les juge, et avec raison; car, quoiqu'il y ait tout à la fois des exemples de gloire usurpée, d'actions dont le mérite n'appartient pas aux généraux auxquels on les attribue, et de gens d'un mérite supérieur dont la fortune a trahi les efforts, si on prenait, pour établir les réputations, d'autres bases que celles des résultats, on risquerait d'être encore bien plus souvent dans l'erreur; aussi les gens de guerre, soldats et officiers, attendent-ils qu'un général ait mérité leur confiance pour la lui accorder, et cependant cette confiance est un des premiers éléments du succès. Quand Bonaparte a commencé ses opérations, elles n'étaient pas entreprises avec cet appui. La confiance est le premier élément des succès, parce qu'elle est le complément de la discipline et de l'instruction. En effet, l'organisation, la discipline et l'instruction ont pour objet de faire d'une réunion d'hommes un seul individu: or les parties qui la composent ne sont pas compactes si la confiance ne vient pas donner une sorte d'énergie à ce que l'instruction et la discipline ont déjà produit. Non-seulement cette confiance, cette foi en son chef, qui décuple les moyens, n'accompagnait pas les ordres de Bonaparte, mais les rivalités et les prétentions de généraux beaucoup plus âgés et ayant depuis longtemps commandé devaient ébranler les dispositions à l'obéissance. Il faut le dire cependant: les succès vinrent si vite, ils furent si éclatants, que cet état de choses ne dura pas longtemps. Au surplus, l'attitude de Bonaparte fut, dès son arrivée, celle d'un homme né pour le pouvoir. Il était évident, aux yeux les moins clairvoyants, qu'il saurait se faire obéir; et, à peine en possession de l'autorité, on put lui faire l'application de ce vers d'un poëte célèbre:

«Des égaux? dès longtemps Mahomet n'en a plus.»

J'ai fait connaître la force de l'armée française et son état: il faut maintenant indiquer la force et la position de l'ennemi. L'armée autrichienne se composait de quarante bataillons, quatorze escadrons, cent quarante-huit pièces de canons et treize escadrons napolitains. Il y avait dans cette armée des troupes médiocres, les régiments Belgiojeso et Caprara, composés d'Italiens. Certes, ces régiments ne pouvaient pas faire deviner le parti que nous étions destinés à tirer de leurs compatriotes.

L'armée piémontaise, réunie sur ce point aux Autrichiens, s'élevait à quinze mille hommes d'infanterie, non compris vingt-cinq mille occupant les Alpes depuis le col de Tende et le mont Saint-Bernard. Le général Colli la commandait sous les ordres du duc d'Aoste, généralissime. Ces troupes, excellentes, animées de l'esprit le plus militaire, étaient parfaitement pourvues de toutes choses. Les Piémontais couvraient Ceva et Millesimo: la jonction des deux armées se faisait sur les bords de la Bormida; mais les deux armées manoeuvraient chacune pour leur compte et sans ensemble. Nous avions en outre devant nous les places dont le Piémont est hérissé et les obstacles que nous présentait le passage des montagnes; après les avoir traversées, il fallait combattre dans la plaine avec une infanterie dépourvue d'artillerie, avec une misérable cavalerie, contre des troupes de toutes armes combinées et bien organisées. En un mot, nous avions contre nous des ennemis dans la proportion de deux contre un, des positions à enlever, des places à prendre et des armées bien organisées, tandis que nous n'avions que de l'infanterie; mais nous avions un homme à notre tête, et il manquait un homme aux ennemis.

Avant d'entrer dans le détail des opérations, je veux cependant expliquer les circonstances qui nous furent favorables dans cette campagne.

L'armée, comme je l'ai dit, était très-aguerrie et composée de soldats excellents: trois campagnes faites dans ces pays difficiles, où une multitude de combats avaient été livrés, l'avaient accoutumée aux fatigues et aux dangers.

Les affaires de postes, si fort du goût du soldat français, en rapport avec son intelligence et son caractère, sont la meilleure éducation qu'on puisse donner à des troupes nouvelles: dans ce genre de guerre les troupes françaises seront toujours remarquables et supérieures aux troupes allemandes, à cause de leur activité intelligente et de l'amour-propre qui les distingue. Eh bien, cette guerre d'Italie, si célèbre, conduite avec des troupes peu manoeuvrières, ne se composa, à deux exceptions près, que d'affaires de postes, de combats partiels. Au début de la campagne, notre champ de bataille était dans des montagnes âpres; dans la Lombardie, ce fut dans les défilés dont elle est remplie par sa culture, ses rivières, ses canaux et ses irrigations. Le génie de cette guerre était dans de bonnes dispositions stratégiques, dans la rapidité des mouvements et la vivacité des attaques; et nos troupes comme leur chef étaient éminemment propres à ce genre d'opérations. Aussi tout leur réussit-il. Une guerre qui, après le passage des montagnes, eût été faite dans un pays nu et découvert, où il eût fallu manoeuvrer avec des troupes formées par ailes et par lignes, nous aurait peut-être fort embarrassés; plus tard, l'armée française est devenue très-manoeuvrière, et la plus manoeuvrière de l'Europe, et son chef, le général qui a le mieux su remuer de grandes masses; mais alors l'éducation de tout le monde était à faire, et, pour le terrain où nous devions combattre, nous possédions au plus haut degré les qualités nécessaires.