Après avoir parcouru toutes les divisions de l'armée, je me rendis près du général en chef à Albenga, pour lui rendre un compte détaillé de la situation des choses; dès le lendemain, il me fit repartir pour la division Laharpe, établie aux portes de Gênes: les rapports sur les mouvements des Autrichiens dans cette partie lui donnaient des inquiétudes. Ces inquiétudes étaient fondées, la position des troupes françaises à Voltri était très en l'air, et les mettait tout à fait à la discrétion du général autrichien. D'après les instructions dont j'étais porteur, l'ennemi s'étant montré en force, nous fîmes notre retraite en nous approchant de Savone, et nous nous portâmes à Montelegino. Le général Bonaparte arrivait en même temps à Savone. Le général Beaulieu fut inepte dans ce début de campagne: au lieu d'aller parader inutilement devant Gênes, s'il avait profité de sa supériorité numérique, de ses forces et de leur réunion exécutée avant la nôtre, marché vigoureusement sur Savone par Altare, comme le général Colli le proposa (et le moindre succès l'y faisait arriver), il coupait la division Laharpe, et la forçait de se faire jour, l'épée à la main, au travers de l'armée autrichienne, ou de mettre bas les armes; elle aurait été dans la position la plus critique; mais Beaulieu eut la crainte ridicule de voir le général Bonaparte enlever Gênes, et, pour l'empêcher, il voulut couvrir cette ville et occuper Voltri.

Le 21 germinal (11 avril) ce mouvement s'était exécuté. Le 22 (12 avril), le général Argenteau se porta avec douze bataillons sur Montelegino, et se plaça en face du point extrême qu'occupait la division Masséna, point de la plus haute importance; sa conservation donnait le moyen de déboucher par les hauteurs, qui commandent la vallée de la Bormida. Ce poste retranché était défendu par un bataillon de la trente-deuxième et commandé par le colonel Rampon. L'ennemi essaya vainement de l'enlever, ses efforts furent inutiles et impuissants. Dans la nuit, toute la division Masséna arriva par Altare et Carcare, déboucha de la position occupée par Rampon, tourna l'ennemi, le culbuta à Montenotte et le poursuivit jusque sur les hauteurs de Cairo, où un nouvel engagement eut lieu. La division Laharpe, pendant ce mouvement, flanquait la droite de la division Masséna et marchait sur Sozzello, et la division Augereau, après avoir replié tous ses postes de montagne, arrivait en seconde ligne et campait à Carcare.

Renforcé de quatre bataillons piémontais, le général Argenteau prit position à Dego; il avait appelé à lui le colonel Vukassowich, venant de Sozzello avec cinq bataillons; mais cet officier, par suite d'une erreur de date dans l'ordre du mouvement, n'arriva pas le 14, jour auquel il était attendu. Cette position de Dego était bonne et couverte en partie par la Bormida: les Piémontais occupaient celle de Millesimo, et, en avant, le vieux château de Cossaria. Les divisions Masséna et Laharpe se réunirent pour attaquer les Autrichiens; j'étais à cette affaire, et je fus chargé de conduire l'attaque de l'extrême gauche, à la tête d'un bataillon de la brigade du général Causse. Nous passâmes à gué la Bormida, sous le feu de l'ennemi; nous eûmes bientôt gravi la montagne, enlevé toutes les positions et les retranchements, pris les dix-huit bouches à feu qui les défendaient et fait sept bataillons prisonniers. Ainsi le succès le plus complet couronna les efforts de cette journée, et, les troupes ayant agi avec vigueur et sans hésitation, notre perte fut très-modérée. Pendant ce temps, le général Augereau, avec sa division, avait pris position en face de l'armée piémontaise et bloqué le vieux château de Cossaria. L'ennemi avait occupé cette masure avec douze cents hommes, à la tête desquels se trouvait le lieutenant général Provera. Le général Colli, informé de la défaite du général Argenteau, lui avait donné l'ordre de la défendre à outrance. Rien ne peut justifier une pareille disposition; ce poste, isolé du reste de l'armée, nous gênait, mais ne défendait rien, et les troupes qui l'occupaient ne pouvaient y rester trois jours, puisqu'elles s'y trouvaient sans vivres, sans eau et sans munitions. Les Piémontais de Millésimo et du camp retranché de Ceva devaient, sans perdre un instant, tomber sur la division Augereau, qui couvrait notre gauche, la culbuter et venir au secours des Autrichiens, avec lesquels nous étions aux prises. Si ce mouvement, indiqué et commandé par l'évidence, eût été exécuté, il est possible que cette mémorable campagne, à juste titre l'admiration des gens du métier, et destinée à être l'étonnement de la postérité, eût échoué en naissant, car, en supposant même que les succès des Piémontais n'eussent pas été complets et décisifs, si les événements nous eussent forcés à séjourner seulement huit jours de plus dans la vallée de la Bormida, la misère et l'embarras des subsistances, dont les effets étaient portés à leur comble dès le quatrième jour et causaient les plus grands désordres, auraient détruit l'armée; elle aurait cessé d'exister; son salut dépendait donc de la célérité des mouvements et de la promptitude des succès.

Le lendemain de l'affaire de Dego, je fus envoyé auprès du général Augereau pour le suivre dans ses opérations. Nous étions autour de Cossaria; mais Provera, s'attendant à un mouvement de son armée, et d'ailleurs ayant des ordres positifs de défendre ce mauvais poste, ne voulait pas l'évacuer. Des conférences, établies pendant une heure entre nos avant-postes et le fort, n'amenèrent aucun résultat. Il fallut tenter un coup de main, et, après avoir canonné pendant quelques instants avec nos pièces de montagne le fort dépourvu d'artillerie, les colonnes s'ébranlèrent et arrivèrent jusqu'au pied de ses murailles en ruines. Le général Brunel, brave soldat venant de l'armée des Pyrénées, fut tué: huit cents hommes furent mis hors de combat, et nous dûmes nous replier. Le lendemain, le général Provera capitula, et les douze cents hommes de belles troupes que renfermait le château furent prisonniers de guerre.

Pendant cette action, le 15 au matin, le colonel Vukassowich, qui aurait dû arriver la veille à Dego, déboucha, par Oneglia, avec cinq bataillons, et attaqua les hauteurs de Dego. Les troupes françaises étaient sans défiance: la misère avait forcé un grand nombre de soldats à se répandre dans la campagne pour y chercher des vivres, et Dego fut évacué dans le plus grand désordre; cependant l'énergie des généraux, des officiers, des soldats présents, répara promptement ce malheur. Dego fut repris et l'ennemi chassé de nouveau avec grande perte; il se retira sur Acqui, et ce fut là que Beaulieu concentra ses forces.

Les Piémontais évacuèrent successivement et presque sans combats les positions de Millesimo, le camp retranché de Ceva, et abandonnèrent le fort de Ceva à lui-même. Le général Serrurier, après avoir battu les Piémontais à Bagnasco et Ponte-Nocetto, entra dans la ville de Ceva, et fit ainsi sa jonction avec la division Augereau et le gros de l'armée.

Les Piémontais se retirèrent derrière la Corsaglia, et les Autrichiens sur Acqui; dès ce moment, la campagne était décidée: cette retraite excentrique assurait la continuation de nos succès. Laharpe, resta d'abord à Dego, puis suivit le mouvement général et se porta sur Acqui en passant par San Benedetto, de manière à ne pas cesser de nous couvrir contre les Autrichiens, pendant que nous opérions contre les Piémontais, et en restant toutefois toujours en communication avec l'armée. La division Masséna passa le Tanaro à Ceva, et alla prendre position à Lesegno, au confluent de la Corsaglia et du Tanaro.

La division Serrurier, impatiente de se distinguer, tenta à elle seule de passer la Corsaglia. Elle se battit à Saint-Michel; mais, le pillage ayant causé du désordre, l'ennemi revint sur elle, et le général Colli (le jeune), qui, depuis, a servi avec distinction dans nos rangs, força cette division à repasser la rivière, après avoir éprouvé d'assez grandes pertes. L'arrivée de la division Masséna à Lesegno détermina l'ennemi à évacuer les bords de la rivière et à se retirer dans une belle position qui couvre immédiatement Mondovi. Le général en chef, resté avec la division Masséna, me chargea de suivre les mouvements de la division Serrurier, soutenue par la cavalerie du général Stengel, qui débouchait par Lesegno.

Arrivés en face de Mondovi, nous trouvâmes environ huit mille Piémontais, occupant une belle position armée d'une assez nombreuse artillerie: Serrurier prit aussitôt la résolution de les attaquer; ses dispositions furent faites en un moment: former ses troupes en trois colonnes, se mettre à la tête de celle du centre, se faire précéder par une nuée de tirailleurs et marcher au pas de charge, l'épée à la main, à dix pas en avant de sa colonne, voilà ce qu'il exécuta. Beau spectacle que celui d'un vieux général résolu, décidé, et dont la vigueur était ranimée par la présence de l'ennemi! Je l'accompagnai dans cette attaque, dont le succès fut complet. Les actions énergiques d'un homme vénérable ont une autorité entraînante, à laquelle rien ne résiste: près de lui dans ce moment périlleux, je n'étais occupé qu'à l'admirer. L'ennemi, culbuté, nous abandonna sa nombreuse artillerie: je la fis retourner et servir immédiatement contre la ville, qui, après une canonnade de quelques moments, nous ouvrit ses portes.

La cavalerie du général Stengel, composée du 1er régiment de hussards et de dragons, appuyait notre mouvement à droite, et devait tourner la ville pour poursuivre l'ennemi; arrêtée par la cavalerie piémontaise, elle exécuta diverses charges, dont plusieurs ne furent pas à notre avantage, et Murat, qui s'y trouva, s'étant conduit avec valeur, il acquit, en cette circonstance, une certaine réputation: le général Stengel y fut blessé mortellement.