Le lendemain, l'ennemi se retira en toute hâte, et l'armée marcha dans différentes directions: la division Serrurier sur Fossano; la division Masséna sur Bene et Cherasco; la division Laharpe était toujours à Acqui, en observation devant Beaulieu, dont la retraite s'était opérée vers Nizza della Paglia.

La ville de Cherasco se trouvait sur la communication directe de Turin. Cette ville est fortifiée, mais ses remparts n'ont point de revêtements. Le général en chef m'ordonna d'aller en faire la reconnaissance, afin de juger ce que nous pouvions entreprendre. Cette reconnaissance fut l'occasion d'un de ces hasards singuliers dont la guerre offre beaucoup d'exemples.

La ville étant bloquée seulement en partie, et les postes d'investissement incomplets et encore assez éloignés, je ne pus m'en approcher à pied, comme on le fait ordinairement, et c'est à cheval que je résolus de remplir ma mission: un seul hussard d'ordonnance m'accompagnait. Le général Joubert, qui commandait la brigade d'avant-garde, voulant également voir par lui-même, m'aperçut; il vint se joindre à moi, suivi aussi d'une seule ordonnance: nous étions arrêtés et occupés à regarder, l'un à côté de l'autre, ayant chacun notre ordonnance derrière nous, quand un coup de canon à mitraille, parti de la place, fut tiré sur nous: la mitraille nous enveloppa sans nous faire de mal, et tua nos deux soldats ainsi que leurs chevaux.

La place de Cherasco était sans approvisionnements; rien n'avait été préparé pour sa défense; l'ennemi l'évacua aussitôt qu'il vit que nous nous préparions à l'investir, et dirigea ses troupes sur Carmagnole: le lendemain de notre entrée, des plénipotentiaires se présentèrent et proposèrent un armistice, en exprimant le désir de la paix.

Cet armistice était trop dans notre intérêt pour ne pas être accepté; mais, comme nous étions en plein succès, il était naturel de demander des garanties. Le général Bonaparte exigea la remise entre ses mains de cinq places de guerre, qui serviraient de point d'appui à son armée, protégeraient les communications et recevraient ses dépôts. Ces places étaient: Alexandrie, Tortone, Coni, Ceva et Demonte. Après une légère discussion, tout fut accordé. Il fut mis dans la convention, dont les clauses devaient être secrètes, que le roi de Sardaigne s'engageait à faire construire un pont sur le Pô à Valence pour être mis à la disposition de l'armée française. Ce n'était pas assurément dans l'intention de s'en servir: le général en chef, certain que les Autrichiens en seraient avertis, voulait les tromper et leur cacher le véritable point choisi pour le passage. Ce stratagème eut, comme on le verra plus tard, le plus grand succès.

Le général Bonaparte avait fait partir de Ceva Junot avec les nombreux drapeaux pris dans les combats de Montenotte, Dego, Mondovi, etc.--Murat fut expédié de Cherasco, en traversant le Piémont, pour porter à Paris le traité d'armistice, de manière qu'il arriva dans cette capitale avant celui de nos camarades que le général en chef avait chargé d'y présenter nos trophées.

Ce beau métier de la guerre, et de la guerre avec la victoire et les triomphes, me plaisait tellement, que j'étais loin de former le désir d'une pareille mission au milieu de l'activité de la campagne. Nous allions suivre les Autrichiens, passer le Pô; j'aurais été inconsolable de rester étranger à ces événements, qui promettaient tant de gloire à l'armée et de si belles opérations à étudier. D'ailleurs mes deux camarades avaient des grades provisoires, et, en allant à Paris, c'était un moyen pour eux d'en obtenir la confirmation. Mais cette mission leur procura de beaucoup plus grands avantages. On était dans l'ivresse à Paris: les succès de l'armée d'Italie avaient dépassé toutes les espérances. Ce début consolidait le gouvernement, et il ne marchandait pas les récompenses. En conséquence, on décida que les deux aides de camp du général Bonaparte recevraient de l'avancement. Les marques distinctives qu'ils portaient devaient indiquer leurs grades actuels; on ne chargea pas les bureaux de faire les propositions, les nominations étant faites par le Directoire lui-même. Junot fut nommé chef de brigade ou colonel, et Murat général de brigade. Quoique les avancements dans des positions analogues soient la grande affaire d'un officier, tout étant comparaison, et que, dans cette circonstance, mes intérêts fussent lésés, je n'en éprouvai aucun chagrin. D'abord, j'avais de l'amitié pour mes deux camarades, et puis je me trouvais encore mieux traité qu'eux. Tandis qu'ils étaient à Paris, occupés de plaisirs, moi je restais en face de l'ennemi, et, tous les jours, j'étais employé à ce qu'il y avait de plus important. D'ailleurs, je me reposais sans inquiétude sur l'avenir pour un avancement qui ne pouvait m'échapper.

Le général en chef m'envoya de Cherasco à Turin pour complimenter le duc d'Aoste, généralissime, et arrêter les détails du passage par le Piémont des troupes de l'armée des Alpes, destinées dès lors à nous joindre, et la première route fut ouverte par le col de l'Argentière, la vallée de la Stura et Coni.

Dans ce mémorable début de la campagne, en moins de vingt jours, deux armées, chacune presque aussi forte que la nôtre, avaient été battues et séparées; cinq places de guerre avaient ouvert leurs portes; le Piémont avait été réduit à demander la paix, et les Autrichiens forcés à repasser le Pô. Cette même armée, dépourvue de tout, que Schérer, un mois auparavant, commandait et disait être insuffisante pour la défensive dans les montagnes, était triomphante, avait dicté des lois, allait envahir le coeur de l'Italie et échanger sa misère, ses privations et ses souffrances contre l'abondance, la richesse et les jouissances de toute espèce.

À peine l'armistice de Cherasco était-il signé, que le général Bonaparte mit ses troupes en mouvement pour opérer le passage du Pô, opération difficile. Le Pô, grand fleuve, offre une véritable barrière; une artillerie nombreuse et de gros calibre, auxiliaire si nécessaire au passage des rivières, nous manquait; et, bien qu'on fît de grands efforts, tout en marchant, pour la créer, elle était peu de chose encore.