L'entrée de l'armée française à Milan eut beaucoup d'éclat, et fut un véritable triomphe. Une population immense, réunie sur son passage, vint admirer ces braves soldats, dont toute la parure consistait dans un teint basané, une figure martiale, et dans l'éclat de leurs actions récentes. Les idées nouvelles avaient fermenté en Italie, et il était facile de leur donner du développement. Nous nous annoncions comme les vengeurs des peuples, et ces mots n'avaient pas encore perdu leur magie, car les peuples ne connaissent l'horrible fardeau amené par la guerre qu'après en avoir fait l'expérience; les Allemands n'ont, d'ailleurs, jamais été aimés en Italie; enfin il y a toujours, dans les grandes villes, une partie de la population désireuse de changements; elle les suppose favorables, parce que, n'ayant rien à perdre, elle a tout à gagner; ainsi notre prise de possession semblait faite sous les meilleurs auspices. Des ressources immenses nous étaient présentées, des renforts étaient en marche de France, et nous allions avoir tout à la fois un nombreux personnel et un matériel bien organisé, ce qui, ajouté à la bravoure éprouvée de nos soldats, aux talents de notre chef et à la confiance universelle, était le gage d'une série non interrompue de succès.
Le jour même de notre entrée à Milan, et au moment où le général Bonaparte se disposait à se coucher, il causa avec moi sur les circonstances où nous nous trouvions, et il me dit à peu près les paroles suivantes: «Eh bien, Marmont, que croyez-vous qu'on dise de nous à Paris; est-on content?» Sur la réponse que je lui fis, que l'admiration pour lui et pour nos succès devait être à son comble, il ajouta: «Ils n'ont encore rien vu, et l'avenir nous réserve des succès bien supérieurs à ce que nous avons déjà fait. La fortune ne m'a pas souri aujourd'hui pour que je dédaigne ses faveurs: elle est femme, et plus elle fait pour moi, plus j'exigerai d'elle. Dans peu de jours nous serons sur l'Adige, et toute l'Italie sera soumise. Peut-être alors, si l'on proportionne les moyens dont j'aurai la disposition à l'étendue de mes projets, peut-être en sortirons-nous promptement pour aller plus loin. De nos jours, personne n'a rien conçu de grand: c'est à moi d'en donner l'exemple.»--Ne voit-on pas dans ces paroles le germe de ce qui s'est développé ensuite?
Loin de laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître, il fallait achever la conquête du nord de l'Italie, rejeter les Autrichiens au delà de l'Adige, et prendre Mantoue, place d'armes et dépôt de l'ennemi. Tout fut donc disposé pour continuer les opérations, et l'armée se mit en mouvement pour le Mincio, où l'ennemi était rassemblé. Elle marcha de la manière suivante: la division Augereau, par Cassano, Brescia et Desenzano; la division Masséna, par Chiari, Brescia et Montechiaro; et la division Serrurier, par Lodi et Volta. Une avant-garde, composée en grande partie de cavalerie, commandée par le général Kilmaine, fut dirigée par Brescia, Montechiaro et Castiglione. Les troupes étaient en pleine opération, et le général Bonaparte arrivait à Lodi pour aller les joindre, quand il reçut la nouvelle d'une horrible insurrection éclatée à Pavie. J'étais avec lui; nous retournâmes en toute hâte à Milan, où il prit les dispositions convenables pour la réprimer et imposer une crainte salutaire, nécessaire au repos de l'avenir.
Trente ou quarante mille paysans, soulevés à la voix des prêtres et réunis à Pavie, s'étaient portés sur Binasco, bourg situé à moitié chemin de Milan. Quelques Français, isolés et surpris, avaient péri; d'autres s'étaient réfugiés dans le château de Pavie et en avaient fermé les portes. Cet incendie pouvait embraser la Lombardie tout entière. Le général Bonaparte partit de Milan immédiatement avec deux mille hommes et six pièces de canon; il se fit accompagner par l'archevêque. En un moment, les insurgés, réunis à Binasco, furent dispersés, et ce beau village réduit en cendres. Les portes de Pavie se trouvaient fermées, et les insurgés garnissaient les murailles. Une vingtaine de coups de canon brisèrent les portes; les troupes entrèrent, et les paysans se dispersèrent sans opposer plus de résistance. Nous rendîmes la liberté au général Acquin et à quelques Français réfugiés dans le château et menacés d'une mort prochaine. La ville fut livrée au pillage, et quoique complet, les soldats n'y joignirent pas, comme il arrive souvent en pareil cas, le meurtre et d'autres atrocités. La maison du receveur de la ville était menacée, et ce malheureux croyait, en jetant son argent dans la rue, se préserver de l'entrée des soldats dans sa maison, tandis que sa conduite devait, au contraire, les y attirer. Le général Bonaparte, prévenu, me donna l'ordre de me rendre sur les lieux et d'enlever l'argent. Nous avions à cette époque une fleur de délicatesse qui me rendit l'obéissance pénible. Je craignais d'être soupçonné d'avoir fait tourner cette mission à mon profit. Je la remplis en murmurant; mais j'eus soin, en prenant et comptant le trésor, de me faire assister par tous les officiers que je pus réunir: les sommes trouvées furent donc remises avec une grande régularité. Plus tard, le général Bonaparte m'a reproché de ne pas avoir gardé cet argent pour moi, ainsi que dans une autre circonstance dont je ferai le récit, et qu'il avait saisie, me dit-il, pour m'enrichir. L'ordre rétabli à Pavie, nous nous mîmes en route pour l'armée, et, le 10 prairial (30 mai), la plus grande partie des troupes était réunie à deux lieues du Mincio.
Nous trouvâmes beaucoup de cavalerie ennemie en avant de Borghetto, et le village de Valleggio, situé sur la rive gauche, occupé par une infanterie assez nombreuse. On fit quelques prisonniers, et l'ennemi abandonna plusieurs pièces de canon. L'armée autrichienne se composait alors de quarante-deux bataillons et quarante et un escadrons, dont la force était de trente mille six cent soixante et un hommes: la moitié seulement aurait été en mesure de combattre à Borghetto, le reste étant détaché. Sa retraite s'opéra sur Dolce, après avoir porté la garnison de Mantoue à vingt bataillons faisant douze mille hommes, et de là sur Ala et Roveredo. La division Augereau passa la rivière et marcha sur Peschiera, où elle entra sans obstacle; cette ville, ayant été évacuée par les Autrichiens, fut abandonnée par eux à son approche. C'était une place vénitienne; le gouvernement vénitien n'ayant pris aucune disposition pour faire respecter sa neutralité, rien n'avait été préparé pour la défendre; aussi nous ouvrit-elle ses portes, comme elle l'avait fait à l'armée autrichienne. Le général en chef entra à Valleggio et y établit son quartier général. On avait choisi pour son logement une grande maison à peu de distance de la sortie du village, et par conséquent assez éloignée de la rivière. La division Masséna, s'étant établie près de la rive droite pendant le temps nécessaire à la réparation du pont, avait pris ce moment pour faire la soupe. Son séjour prolongé l'empêcha de se placer en avant du village aussitôt qu'elle le devait, et comme le général en chef le lui avait ordonné. Il faisait très-chaud, et tout le monde se reposait à moitié déshabillé; un coup de canon se fait entendre; en même temps quelques coups de pistolet, et des cris: «Aux armes, voilà l'ennemi!» sont répétés par des fuyards. Chacun court à son cheval; mais les chevaux étaient débridés. Je pris sur-le-champ les dispositions nécessaires pour nous sauver de ce danger, si pressant en apparence. Nous ne pouvions avoir à redouter que de la cavalerie; si déjà elle était dans ce village, le premier détachement qui passerait, voyant une porte ouverte, entrerait, nous sabrerait sans difficulté et nous prendrait. En conséquence, je courus à la grande porte, je la poussai et la tins fermée avec un de mes camarades, pendant que nos gens apprêtaient nos chevaux. Une fois tout le monde à cheval, nous sortîmes ensemble et nous aurions certainement passé sur le ventre de deux escadrons si cela avait été nécessaire. Le général Bonaparte ne se fia pas à cette combinaison, et, je crois, à tort. Il sortit à pied par la petite porte, rencontra un dragon qui fuyait, lui prit son cheval, et arriva ainsi, seul, au pont. Si l'ennemi eût été dans le village, comme on devait le supposer, il aurait été perdu. De ce jour il prit la résolution d'avoir à lui, et toujours avec lui, une forte escorte; il forma ce corps de guides qui l'accompagnait partout et a été le noyau du régiment des chasseurs de la garde impériale. Voici maintenant la cause de l'alerte: deux des quatre régiments napolitains servant dans l'armée autrichienne venaient de Goito et rejoignaient le gros de l'armée; en passant devant le village de Valleggio et marchant avec précaution, ils voulurent s'assurer si nous l'occupions, et s'en approchèrent. Des canonniers français, envoyés pour ramener quelques pièces abandonnées par l'ennemi, les voyant paraître, tirèrent un coup de canon sur eux. D'un côté, nous fûmes ainsi avertis de ce qui se passait, et, de l'autre, les Napolitains virent que Valleggio était occupé par les Français, et se retirèrent. Sans cette circonstance, l'ennemi serait probablement entré dans le village et aurait pris le général Bonaparte. Quelle conséquence n'aurait pas eue sur sa destinée, sur celle de l'Europe, sur celle du monde, un événement qui changeait sa situation et toutes les combinaisons de son avenir! Et cet événement eût été l'ouvrage d'un très-petit corps d'une très-mauvaise armée d'un très-petit souverain! Ô puissance cachée du destin, les anciens avaient bien raison de t'élever des temples!
L'armée se porta sur Vérone, excepté la division Serrurier, dirigée sur Mantoue et destinée à masquer cette place. À son arrivée à Vérone, le général Bonaparte feignit contre le gouvernement vénitien une grande colère, qu'il exprima au provéditeur Foscarini. Le prétexte de ses plaintes était l'asile donné à Louis XVIII; ce prince avait résidé, avec sa petite cour, pendant assez longtemps dans cette ville, et y avait reçu les témoignages de respect et d'intérêt que le spectacle d'une grande infortune inspire toujours. Le général Bonaparte ne pouvait désapprouver au fond du coeur une conduite motivée par un sentiment noble et généreux; mais sa conduite était commandée par sa position, et je ne doute pas qu'il n'envisageât dès lors le parti qu'il pourrait tirer, soit pour le présent, soit pour l'avenir, d'une querelle ouverte avec le gouvernement vénitien: au surplus, toutes ces menaces n'aboutirent pour le moment à rien, et on se contenta de prendre possession des forts et d'exiger des vivres pour les troupes.
La division Augereau occupa Vérone et les bords de l'Adige, en descendant jusqu'à Porto-Legnago. La division Masséna fut chargée de la défense des montagnes qui commandent la vallée de l'Adige et occupent l'espace entre ce fleuve et le lac de Garda; elle prit poste à Montebaldo et s'y retrancha. La division Serrurier, aidée et soutenue par la cavalerie commandée par le général Kilmaine, fit l'investissement de Mantoue, et on disposa tout pour commencer le siége aussitôt après l'arrivée de la grosse artillerie. Les Autrichiens s'étaient retirés à Trente; ils avaient besoin de beaucoup de temps pour se refaire, et de recevoir de grands renforts pour être en état de rentrer en campagne; ainsi nous pouvions nous reposer, et c'est ce que l'on fit, car l'armée en avait grand besoin. On s'occupa à réparer les pertes causées par une campagne si active, et à mettre l'armée sur un pied convenable pour pouvoir soutenir sa réputation et accomplir ses destinées. Le général Bonaparte crut sa présence utile à Milan; il avait à presser le siége du château et à prendre les dispositions relatives à l'administration générale; après avoir donné ses instructions à ses lieutenants, il partit pour Milan, emmenant avec lui et dans sa voiture le général Berthier et moi.
Les succès glorieux de cette campagne, les prodiges opérés en si peu de temps, et si fort au-dessus de tous les calculs, de toutes les espérances, avaient développé au plus haut degré les facultés du général Bonaparte; cette confiance en lui-même, cette confiance sans bornes qu'il inspirait aux autres, donnait à ses discours et à ses actions un aplomb, une décision capables de tout entraîner. Il lui semblait voir devant lui tous les jours un nouvel horizon; c'était le fond de son caractère, et j'en fus frappé dès cette époque. Loin de paraître s'étonner de ce qu'il avait fait, il écrivait de Vérone au Directoire que, si on lui envoyait des renforts, il traverserait le Tyrol, et prendrait l'armée autrichienne du Rhin à revers. Je fus frappé d'étonnement en lui entendant dicter cette phrase; cette proposition formelle, faite en ce moment, me parut presque de la folie. Tout le monde a pu remarquer dans le cours de sa carrière qu'il en a toujours été ainsi; à force de vaincre les obstacles, il les a toujours méprisés davantage; mais aussi, à force de les mépriser, il a fini par en accumuler une telle masse sur sa tête, qu'il en a été écrasé. Alors il était dans la mesure des choses possibles, et il y est resté encore bien longtemps; quand il en est sorti, l'orgueil avait remplacé les éclairs du génie.
Une chose remarquable à l'époque dont je parle, c'est l'esprit admirable et le zèle ardent de tout ce qui l'entourait. Chacun de nous avait le pressentiment d'un avenir sans limites, et cependant était dépourvu d'ambition et de calculs personnels; on ne pensait qu'aux résultats généraux; c'était du patriotisme dans la belle acception du mot.
Il arriva alors une chose digne d'être signalée: le général Bonaparte fut accusé de n'avoir pas assez fait, et d'avoir manqué de résolution, par un de ces militaires de plume, le fléau des militaires combattants, gens traitant souvent des questions qu'ils ne comprennent pas, qu'ils ne sont pas à portée de juger, et dont ils ignorent même presque toujours les circonstances, cause des résolutions prises.