Le général Matthieu Dumas discuta cette campagne d'Italie dans une brochure, et reprocha au général Bonaparte de s'être borné à envahir l'Italie: celui-ci me chargea de lui répondre, et je publiai une réfutation qui était facile; elle eut quelque succès dans le temps, et le général Bonaparte fut très-satisfait.

Le général Bonaparte, quelque occupé qu'il fût de sa grandeur, des intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du temps pour se livrer à des sentiments d'une autre nature; il pensait sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l'attendait avec impatience: elle, de son côté, était plus occupée de jouir des triomphes de son mari, au milieu de Paris, que de venir le joindre. Il me parlait souvent d'elle et de son amour avec l'épanchement, la fougue et l'illusion d'un très-jeune homme. Les retards continus qu'elle mettait à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était fort dans sa nature.

Dans un voyage fait avec lui à cette époque, et dont l'objet était d'inspecter les places du Piémont, remises entre nos mains, un matin, à Tortone, la glace du portrait de sa femme, qu'il portait toujours, se cassa: il pâlit d'une manière effrayante, et l'impression qu'il ressentit fut des plus douloureuses. «Marmont, me dit-il, ma femme est bien malade ou infidèle.»

Enfin elle arriva, accompagnée de Murat et de Junot. Envoyé au-devant d'elle jusqu'à Turin, je fus témoin des soins et des égards qui lui furent prodigués par la cour de Sardaigne à son passage. Une fois à Milan, le général Bonaparte fut très-heureux; car alors il ne vivait que pour elle; pendant longtemps il en a été de même, jamais amour plus pur, plus vrai, plus exclusif, n'a possédé le coeur d'un homme, et cet homme était d'un ordre si supérieur!

Le Directoire eut, à cette époque, la ridicule idée d'envoyer Kellermann en Italie et de diviser le commandement: celui-ci aurait commandé dans le nord, et Bonaparte dans le midi. On conçoit d'où venait cette pensée: c'était assurément la combinaison la plus absurde. Bonaparte ne voulut pas y souscrire; il demanda à rentrer en France si on envoyait Kellermann au delà des monts, et cette proposition n'eut pas de suite. Les troupes de l'armée des Alpes vinrent nous joindre, et de nouvelles divisions s'organisèrent successivement. Les généraux de division Vaubois et Sauret arrivèrent à l'armée, et le général Despinois fut fait général de division.

Pendant le cours de la campagne, divers armistices, faits successivement par le général Bonaparte avec les ducs de Parme et de Modène, avaient valu à l'armée beaucoup de millions et de nombreux tableaux: ces tableaux ont décoré notre musée pendant un bien petit nombre d'années, hélas! Un armistice, fait aussi avec le roi de Naples, rappela de l'armée autrichienne ses régiments de cavalerie. Restait le pape, demeurant encore en état d'hostilité. Pie VI, se croyant une puissance effective, avait fait des armements en conséquence. Pour lui faire acheter la paix, ou au moins une suspension d'armes, il fallut faire contre lui des dispositions positives. Une autre opération tenait aussi fort à coeur au gouvernement, et son utilité était sentie par tout le monde: le grand-duc de Toscane, frère de l'empereur, avait fait depuis longtemps sa paix avec la République; cette paix avait précédé même de plus d'une année notre entrée en Italie. Ainsi il n'y avait rien à lui demander; mais son port de Livourne, consacré au commerce anglais, était le point de communication des Anglais avec l'Italie et le dépôt de leurs marchandises. Leur fermer ce débouché, s'emparer de toutes leurs marchandises et occuper Livourne par des forces imposantes, fut l'objet d'une expédition dont on ne voulut pas différer d'un moment l'exécution. À cet effet, on réunit à Plaisance une division commandée par le général Vaubois, tandis que la division Augereau reçut l'ordre de se rendre à Borgoforte et de passer le Pô pour marcher sur Ferrare et Bologne.

Cependant ce mouvement fut suspendu par une insurrection qui éclata dans ce qu'on appelle les fiefs impériaux, pays situé entre Tortone et Gênes, appartenant alors à la république de Gênes. De grands exemples, faits là comme à Pavie, y rétablirent bientôt l'ordre. Ce mouvement, projeté contre Bologne et Livourne, était en ce moment sans danger. Les Autrichiens étaient loin d'avoir réparé leurs pertes; encore hors d'état de reprendre l'offensive sur l'Adige, ils ne pouvaient rien tenter sans avoir reçu de puissants renforts. L'armée du Rhin en envoya, et Wurmser les amenait en personne.

On connaissait l'époque du départ et celle de l'arrivée présumée de ces troupes.

La division Augereau marcha directement sur Bologne, et celle de Vaubois par Parme, Modène, Reggio et Pistoja. Le général en chef était avec cette division. En avant de Modène existait le fort Urbin, appartenant au pape et occupé par ses troupes. Ce fort, sans boucher le passage, puisqu'il était situé dans une plaine, gênait les communications, la grande route passant sur ses glacis. Il était donc important de s'en rendre maître. J'en fus chargé, et la chose réussit à souhait. Il n'y avait rien qu'on ne pût tenter contre les troupes du pape, comme on va le voir et comme on le verra encore plus tard.

Le général Bonaparte fit écrire de Modène au commandant de venir lui parler, et ce brave homme, instruit cependant que nous étions en guerre avec son souverain, se rendit sans défiance à cette invitation; il partit sans laisser d'instructions à ses officiers. Le général Bonaparte me prescrivit de marcher à la tête de toutes les troupes avec un faible détachement de dragons d'une quinzaine d'hommes; un autre détachement plus fort me suivait à une très-petite distance. J'avais l'ordre de passer tranquillement sur la route, comme marche un détachement allant faire les logements; et, si je voyais la porte du fort ouverte, de m'y précipiter et de sabrer la garde. Alors je serais soutenu par les troupes qui me suivraient. Arrivé à l'endroit où la route est sous le chemin couvert, je trouvai en dehors des palissades les officiers de la garnison réunis, inquiets de l'absence de leur commandant. Ils me demandèrent de ses nouvelles; je leur répondis qu'il était à cent pas derrière moi, et qu'ils allaient le rencontrer. Cette réponse les fit porter un peu plus en avant. Quelques instants après, ayant vu la porte ouverte, je m'y rendis au grand galop, sans donner le temps à la garde de fermer la barrière. Cette garde s'enfuit, et, en un moment, tout le régiment de dragons eut pénétré dans le fort. Les soldats se réfugièrent dans leurs casernes et en sortirent prisonniers. Il y avait en batterie sur les remparts plus de quatre-vingts pièces de canon, et toutes chargées. Le fort tomba ainsi entre nos mains; son artillerie fut transportée immédiatement à l'armée devant Mantoue, et servit au siége de cette place.