Le général Bonaparte m'envoya à Ferrare pour sommer le commandant. Je m'y rendis en poste, et j'annonçai l'arrivée des troupes. Il fut convenu que les portes de la ville et de la citadelle leur seraient livrées immédiatement, et on me permit, en attendant, d'inspecter la forteresse; on me fournit même l'état de l'artillerie et les approvisionnements existants. Une partie de ce matériel fut encore envoyée devant Mantoue. Il était commode d'avoir ainsi ses ennemis pour fournisseurs. Sans l'artillerie de ces deux places, nous n'aurions pas pu commencer aussitôt le siége de Mantoue. Je rejoignis le général en chef à son arrivée à Pistoja; de là il marcha sur Livourne et m'expédia à Florence auprès du grand-duc de Toscane. J'étais porteur d'une lettre pour ce souverain et chargé de lui faire connaître les motifs de notre mouvement. Je rapportai à Livourne la réponse du grand-duc. La conduite de celui-ci fut celle d'un homme qui se soumet à tout et ne veut pas avoir recours à des moyens violents. Il lui aurait été difficile, d'ailleurs, de les employer avec succès. Il engageait vivement le général Bonaparte à passer par Florence à son retour. On trouva à Livourne de grandes richesses; elles offrirent à l'armée beaucoup de ressources. Ainsi, de toutes parts, le trésor se remplissait. Depuis ce moment, la majeure partie de la solde et des appointements fut payée en argent. Il en résulta un grand changement dans la situation des officiers, et jusqu'à un certain point dans leurs moeurs.
L'armée d'Italie était alors la seule échappée à cette misère sans exemple, supportée par toutes les armées depuis si longtemps.
Le général en chef, après avoir donné ses ordres, quitta Livourne et partit pour Bologne en passant par Florence. Il s'arrêta dans cette dernière ville pour admirer tout ce qu'elle avait de curieux et voir le grand-duc. Celui-ci le reçut avec toute la distinction possible. Nous dînâmes avec lui. Singulier tableau que ces hommages rendus par le frère de l'empereur et la fille du roi de Naples à un général républicain, dont les triomphes récents étaient si opposés à leurs intérêts! En sortant de dîner chez le grand-duc, Bonaparte reçut un courrier qui lui annonçait la reddition du château de Milan. Il renvoya en toute hâte M. de Fréville, notre chargé d'affaires, chez le grand-duc pour lui en faire part. C'était mal reconnaître son hospitalité! Ce souverain est le premier avec lequel le général Bonaparte a été en contact personnel. Alors ce fut un événement pour lui; et, comme il a toujours été sensible aux souvenirs qui se rattachaient au commencement de sa carrière, il a conservé, toute sa vie, à ce prince une affection qui lui a été utile en plus d'une occasion. Tous les noms, datant de ce temps-là ou d'une époque antérieure, rappelant à la mémoire de Bonaparte des services rendus ou des témoignages d'affection ou de considération, n'ont jamais perdu leur puissance auprès de lui. La nature lui avait donné un coeur reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. Cette assertion contrariera des opinions établies, mais injustes. Sa sensibilité s'est assurément bien émoussée avec le temps; mais, dans le cours de mes récits, je raconterai des faits, je donnerai des preuves incontestables de la vérité de mon opinion.
La famille Bonaparte est originaire de Toscane; une branche y était restée, elle était alors représentée par un chanoine demeurant à San Miniato, petite ville entre Pise et Florence; nous nous y arrêtâmes et nous couchâmes chez lui; il jouissait vivement de l'éclat que son cousin donnait à son nom, mais il voyait d'un autre oeil que nous cette gloire de la terre, et il aspirait à la voir prendre ses racines dans le ciel. Un Bonaparte avait été déclaré bienheureux par je ne sais quel pape, c'était le premier pas vers la canonisation; le chanoine aspirait à le voir sanctifié; il prit le général en particulier pour le supplier d'employer son influence, supposée sans bornes, pour obtenir ce titre de gloire pour sa famille. Bonaparte rit beaucoup du désir de son cousin, qu'il ne satisfit pas, et il aima mieux obtenir du pape, dans les négociations postérieures, quelques millions et quelques tableaux de plus, que le droit de bourgeoisie dans le ciel pour un homme de sa maison.
Nous restâmes quelques jours à Bologne, où l'armistice avec le pape, bientôt convenu et signé, amena de riches tributs de toute espèce. À Bologne comme à Reggio et dans toutes les villes, on organisa une force municipale pour la sûreté du pays, de manière qu'à l'exception de Livourne, constamment occupée par une garnison française, la totalité des troupes françaises repassa le Pô.
Tout étant disposé pour faire le siége de Mantoue, il fut entrepris. On croyait à tort la garnison faible, car elle était de douze mille hommes, et l'on supposait pouvoir opérer une surprise, vu le grand développement de la ville.
Mantoue, pourvue d'une bonne enceinte, est en outre couverte par deux lacs, l'un supérieur, l'autre inférieur: en avant du premier se trouve la citadelle, donnant une tête de pont d'un grand développement; en avant du deuxième, le faubourg Saint-Georges, alors non fortifié, et qui tomba entre nos mains. Du côté opposé, le lac était presque à sec, et se composait d'un courant d'eau formant une grande île avec les fossés de la place: une partie était occupée par l'ouvrage dit du T, destiné à couvrir une longue courtine de la place flanquée seulement par quelques tours et couverte par un fossé plein d'eau. L'ouvrage du T était en terre et sans revêtement, mais fraisé et palissadé; on crut, en débarquant la nuit dans l'île, surprendre l'ennemi et enlever ce poste; s'il en avait été ainsi, la première batterie à construire aurait été une batterie de brèche, et en cinq jours la place eût été à nous. Un Espagnol, nommé Canto d'Irlès, en était gouverneur. Le coup de main proposé fut tenté de la manière suivante: trois cents hommes furent habillés en Autrichiens avec l'uniforme d'un des régiments de la garnison, et mis sous les ordres d'un nommé Lahoz d'Ortitz. Cet officier, d'une bonne famille de Milan, avait servi en Autriche et ensuite déserté chez nous, à cause de ses opinions révolutionnaires; devenu aide de camp de Laharpe, et plus tard, à la mort de celui-ci, aide de camp du général Bonaparte, il montrait du courage, un caractère ardent, violent, et beaucoup d'esprit. Son ambition était sans bornes; il devint général cisalpin, et organisa les premières troupes de cette république; mais, en l'an VII, après la reprise des hostilités, il nous abandonna pour quelque mécontentement, se réunit à nos ennemis, et fut tué, en faisant le siége d'Ancône, par les troupes mêmes qu'il avait formées.
Je reviens au siége de Mantoue. Les trois cents hommes de Lahoz, habillés en Autrichiens, devaient, à l'instant où le débarquement dans l'île aurait lieu pendant la nuit, se séparer, simuler la défense de l'île, se retirer, étant pressés vivement par les Français, sur l'ouvrage du T, y entrer, en livrer la porte aux troupes qui suivraient, et ensuite faire main basse sur l'ennemi. Murat fut chargé du commandement des troupes destinées à appuyer Lahoz. L'exécution eut lieu d'une manière timide, les troupes se firent attendre; le détachement n'étant pas pressé, on ne se hâta pas de lui ouvrir la barrière; le stratagème fut reconnu, et l'opération manqua: on accusa généralement Murat d'avoir agi avec mollesse et causé cet échec; ce fut dans la nuit du 7 au 8 juillet que le coup de main fut tenté.
On prit sur-le-champ son parti, et l'on ouvrit la tranchée. Un pont fut construit devant Pietroli pour établir la communication; dès ce moment, il fallut passer par tous les détails et toutes les lenteurs d'un siége régulier. Le général Bonaparte m'attacha à ce siége, suivant mes désirs, sous les ordres du général Serrurier, et je montai la tranchée à mon tour. Nos travaux, conduits avec talent et vigueur par notre ingénieur, le colonel Chasseloup, commandant le génie de l'armée, et les batteries nécessaires établies, nous arrivâmes à la deuxième parallèle. Le front d'attaque, comme je l'ai dit, n'était pas revêtu: toutes les palissades étant brisées, les pièces de l'ennemi démontées, son feu presque éteint, il fut décidé que l'on n'attendrait pas plus longtemps pour donner l'assaut. Quatre colonnes de trois cents hommes chacune furent désignées pour assaillir les points les plus accessibles; je devais en commander une, et nous attendions la nuit du 30 juillet pour agir quand les dispositions générales de l'armée vinrent changer l'état des choses et nos projets.
Le maréchal de Wurmser, successeur de Beaulieu dans le commandement de l'armée ennemie, avait amené un fort détachement de l'armée du Rhin, et reçu d'autres renforts de l'intérieur: la force de son armée était de quarante-sept bataillons, trente-sept escadrons, formant quarante et un mille cent soixante et onze hommes d'infanterie, cinq mille sept cent soixante-six de cavalerie; son artillerie se composait de cent quatre-vingt-douze bouches à feu attelées; et tout cela indépendamment de la garnison de Mantoue, forte de douze mille hommes.