«C'est avec une armée de trente-quatre à trente-six mille hommes, car notre armée actuelle n'a jamais été plus forte, que nous avons ainsi chassé devant nous ou détruit une armée de soixante à soixante-dix mille hommes présents qui composaient celles des Piémontais et des Autrichiens réunis.
«C'est avec cette même armée que nous avons remporté six victoires décisives, pris quinze mille hommes aux ennemis, tué ou blessé six mille, pris deux places de guerre, forcé le roi de Sardaigne à nous ouvrir les portes de ses États, jeté les débris de l'armée des Autrichiens à trente-cinq lieues de nous.
«Cette campagne est la plus belle et la plus brillante qui ait jamais été faite. Elle doit être écrite et lue. Elle est savante: et ceux qui pourront la comprendre en tireront bien parti. Voilà, mon tendre père, le tableau fidèle de notre position.»
MARMONT À SON PÈRE.
«Peschiera, 1er juin 1796.
«Encore une victoire, mon père, mais celle-ci est la dernière. L'armée des Autrichiens, battue constamment depuis deux mois, a enfin évacué l'Italie; elle s'est retirée dans le Tyrol et occupe les montagnes de l'Allemagne. Le général Beaulieu occupait le lac de Garda, le Mincio, et avait sa gauche à Mantoue. Il se croyait inexpugnable dans cette position qui, effectivement, était belle à défendre, et cependant nous l'en avons chassé.
«Ce dernier succès appartient de la manière la plus absolue au général Bonaparte, et il le couvre de gloire. Il est le résultat de ses manoeuvres. Il a trompé complétement l'ennemi; et, tandis qu'il s'était renforcé sur un point, nous l'avons forcé sur un autre.
«Nous l'avons attaqué sur Borghetto; notre cavalerie a engagé l'affaire, et, pour la première fois, elle s'est parfaitement conduite; elle a culbuté la cavalerie ennemie, et, arrivée sur la rive droite du Mincio, notre infanterie l'a passé au gué. Elle a chassé l'ennemi de la position la plus belle et la plus formidable, et là nous nous sommes emparés du village de Valleggio. L'armée ennemie s'est trouvée coupée et séparée en deux. Une partie s'est retirée sur-le-champ dans les montagnes du Tyrol; une autre partie a passé l'Adige, et le reste s'est renfermé dans Mantoue.
«Tous les princes d'Italie viennent demander grâce. Le roi de Naples tremble. Il vient d'obtenir un armistice de dix jours, après l'arrivée du plénipotentiaire à Paris, sous les conditions que les deux mille quatre cents chevaux de ses troupes qui sont joints à l'armée impériale la quitteront sur-le-champ, et viendront cantonner en arrière de notre armée (ainsi ils sont censés prisonniers); et que les vaisseaux du roi de Naples qui sont joints à la flotte anglaise se retireront sur-le-champ dans le port de Naples.
«Tout nous sourit, nos triomphes sont constants, tout nous rapproche de la paix, elle est infaillible, et nous conserverons la Belgique. Assurément nous sommes bien payés de nos peines.»