«Chargé par le général d'aller voir un mouvement des ennemis à notre droite, je suivis la rive droite de l'Adda pour y arriver plus tôt. L'armée autrichienne était en bataille sur la rive gauche, et tout entière elle tira sur moi: j'eus donc à essuyer environ trente mille coups de fusil et cinquante coups de canon. J'avais avec moi quatre dragons, deux ont été tués ainsi que deux chevaux. Que ces dangers-là ne vous effrayent pas, ma chère mère, ils sont passés, et nous allons prendre quelque repos à Milan, où nous nous rendons demain.
«Nous nous sommes emparés, avant-hier, de Crémone. L'ennemi l'avait évacué, et y avait seulement laissé un poste de cinquante hulans. Je suis arrivé avec trois cents chevaux, et nous les avons chassés; mais il est difficile de peindre le peu de courage de nos troupes à cheval. Autant l'infanterie est intrépide, autant la cavalerie l'est peu. Heureusement que nous sommes dans un pays extrêmement coupé, et qu'elle devient d'une très-petite influence.»
MARMONT À SON PÈRE.
«Milan, 15 mai 1796.
«Mon tendre père, nous sommes aujourd'hui à Milan. Hier, nous y avons fait notre entrée triomphale. Elle m'a donné l'idée de l'entrée à Rome des anciens généraux romains, lorsqu'ils avaient bien mérité de la patrie. Je doute que l'ensemble de l'action offrît un coup d'oeil, un spectacle plus beau et plus ravissant. Milan est une très-belle ville, très-grande et très-peuplée. Ses habitants aiment les Français à la folie, et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement qu'ils nous ont données.
«Les Autrichiens ont laissé deux mille cinq cents hommes dans la citadelle. Ils paraissent vouloir être les meilleures gens du monde; ils n'ont pas encore tiré un seul coup de canon, quoique nos troupes en soient tout près. Cependant c'est un siége à faire.
«L'armée s'embellit chaque jour, son courage a encore augmenté avec ses victoires; elle est aujourd'hui aussi richement pourvue de tout qu'elle était pauvre et misérable dans les montagnes. On oublie toutes les fatigues d'une guerre aussi active que celle-ci, quand la victoire en est le prix.
«Nos succès sont vraiment incroyables. Ils éternisent à jamais le nom du général Bonaparte; et on ne peut pas se faire d'illusion, nous les lui devons. Tout autre, à sa place, aurait été battu, et il n'a couru que de triomphes en triomphes.--C'est un mois juste après notre départ de Paris que la campagne a été ouverte et que nous avons remporté sur l'ennemi la première victoire.
«C'est juste un mois après l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire deux mois après notre départ de Paris, que nous sommes entrés à Milan.
«C'est avec une armée dépourvue de tout, sans habits, sans souliers, sans artillerie, souvent sans cartouches, douze jours sans pain, mais toujours avec du courage, que nous avons obtenu ces succès.