LIVRE TROISIÈME

1798-1799

Sommaire. -- Retour du général Bonaparte à Paris. -- Sa conduite politique. -- Situation intérieure de la France. -- Première idée d'une descente en Angleterre. -- Bonaparte, nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, reconnaît l'impossibilité d'effectuer une descente. -- Mariage de Marmont. -- Projet arrêté d'une grande expédition en Égypte. -- Moyen par lequel on se procure de l'argent. -- Départ de Toulon (19 mai 1798). -- Anecdote. -- Réflexions sur l'expédition d'Égypte. -- Malte. -- Alexandrie (1er juillet). -- Les Mameluks. -- Mourad-Bey. -- Ibrahim-Bey. -- L'armée française d'Égypte. -- Marche sur le Caire. -- Les savants. -- Ramanieh (13 juillet). -- Le Nil. -- Premier engagement avec les mameluks. -- Combat de la Flottille. -- Chébréiss. -- Camp de Ouardân (19 juillet). -- Embabéh. -- Pyramides. -- Pêche aux mameluks. -- Entrée au Caire. -- Mécontentement de l'armée. -- Expédition contre Ibrahim. -- Aboukir. (1er août). -- Paroles de Bonaparte en apprenant ce désastre. -- Mission confiée au général Marmont. -- Excursion malheureuse dans le Delta. -- Le canal du Calidi. -- Influence des vents. -- Apparition d'une flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre 1798). -- Dilapidations. -- Le général Manscourt. -- Marmont nommé commandant d'Alexandrie. -- Menou. -- Son singulier caractère. -- Peste. -- Réflexions sur cette maladie. -- Bombardement sans effet contre Alexandrie. -- Idris-Bey et M. Beauchamp. -- Arnault. -- Triste situation des Français à Alexandrie.

On peut juger quelle sensation produisit l'arrivée du général Bonaparte à Paris. La paix avait donné de l'assiette au gouvernement; la tranquillité intérieure était rétablie, l'ordre commençait à régner dans l'administration, le numéraire avait reparu, et une grande considération, en Europe, était accordée aux armées françaises.

Il n'était pas un homme de bonne foi qui ne reconnût la cause d'un changement si complet dans la fortune publique.

Le mouvement imprimé par les prodigieux succès obtenus en Italie avait seul donné ce résultat: aussi, dès ce moment, Bonaparte, après avoir tout éclipsé, fut-il considéré comme le représentant de la gloire française, l'appui et le pivot de l'ordre établi.

On pressentait cependant qu'un tel homme, après avoir surgi avec tant d'éclat, dont le caractère, les talents, avaient paru si supérieurs; on pressentait bien, dis-je, que cet homme, si jeune, ne pouvait plus se contenter d'un rôle secondaire et d'une vie obscure. Si la France était sortie, comme par miracle, de la maladie violente et terrible qui avait failli la détruire, elle ressentait encore du malaise. Les dépositaires du pouvoir ne jouissaient d'aucune considération personnelle, et ni l'opinion de leurs talents ni l'idée de leurs vertus ne venaient rassurer sur l'avenir. Aussi beaucoup de bons esprits pensèrent-ils, dès ce moment, à favoriser l'ambition de Bonaparte; lui, jugeait plus sagement le temps présent et l'avenir; il savait bien que le pouvoir suprême devait être son partage, mais il sentait aussi que le moment n'en était pas arrivé. Si, aux yeux des hommes éclairés, on devait tout redouter d'un gouvernement faible, mal pondéré, et composé d'hommes corrompus, il n'y avait pas cependant assez de maux présents pour justifier, aux yeux de la multitude, une action dont l'objet aurait été de s'emparer violemment de l'autorité. Le grand nombre est conduit par la sensation du jour, et, pour le moment, il n'y avait pas de reproches graves à faire au gouvernement. En effet, la France, depuis deux ans, avait toujours marché vers un état meilleur. Le Directoire l'avait trouvée dans le chaos, dans le désordre et au milieu des défaites. Des victoires multipliées et la paix avaient changé cet état de choses, et, si on pouvait prévoir une vie fort courte pour lui, rien ne démontrait encore d'une manière absolue qu'il ne pût continuer à vivre. La grande entreprise de s'emparer du pouvoir doit, pour réussir, être provoquée par l'opinion publique, et, en quelque sorte, préalablement justifiée par l'assentiment universel; il faut que le besoin d'un changement soit généralement senti; et le général Bonaparte savait tout cela mieux que personne; il connaissait par expérience l'incapacité des directeurs, la corruption de plusieurs d'entre eux; il avait jugé combien la lutte des pouvoirs était à redouter; combien un pouvoir exécutif aussi mal constitué était faible devant les assemblées; il n'avait pas oublié que sans lui ce gouvernement débile aurait croulé, à l'époque du 18 fructidor, au milieu de ses triomphes; malgré tout cela, il recula devant les propositions qu'on lui fit de le renverser à son profit, et il eut raison. Lors du 18 brumaire, Bonaparte fut applaudi universellement, avec transport, et regardé comme le sauveur de l'État; mais, si en ce moment il eût fait la même tentative, les neuf dixièmes des citoyens se seraient retirés de lui.

Le Directoire, au milieu du plus grand appareil, en séance publique au Petit-Luxembourg, reçut des mains du général Bonaparte le traité de paix ratifié par l'empereur d'Autriche. Cette cérémonie fut, comme il arrive toujours en pareil cas, l'occasion de discours remplis de lieux communs, prononcés par le ministre des affaires étrangères, M. de Talleyrand, par le général Bonaparte et le président du Directoire. Le public contempla avec avidité ce spectacle. Les conseils des Anciens et des Cinq-Cents se réunirent pour fêter le vainqueur de l'Italie, et un repas immense fut donné dans la grande galerie du Louvre. Cette fête fut triste; personne n'était à son aise; l'avenir était incertain, et la sécurité de l'avenir est un élément indispensable au bonheur présent.

Après ces ovations, le général Bonaparte affecta la plus grande simplicité, il évita de se montrer; et cette modestie feinte, nullement dans ses goûts, fut bien calculée, car elle augmenta sa popularité. Deux événements, peu importants, lui furent très-agréables; le premier lui procura une surprise pleine de grâce: par arrêté de l'administration de la ville de Paris, la rue Chantereine, où il demeurait, perdit son nom, et reçut celui de rue de la Victoire: il l'apprit un soir, au moment où il rentrait chez lui, en voyant les ouvriers occupés à changer l'inscription. L'autre fut sa nomination à la première classe de l'Institut, section mathématique. Il prit avec empressement ce titre, qu'il plaça en tête de ses lettres; c'était un moyen d'agir sur l'opinion. En général, rien de plus flatteur que de réunir de hautes facultés dans des genres différents. Sa capacité comme grand capitaine et homme d'État n'était pas mise en question; sa nomination à l'Institut lui donna la réputation de savant, cette nomination le mit à même de voir familièrement un grand nombre de ces hommes dont la France s'honore, devenus ses collègues. Ces hommes ont beaucoup d'influence sur les renommées, et la renommée, indépendamment de ce qu'elle a de flatteur, est un moyen puissant d'action pour ceux qui se nourrissent d'ambition: elle était donc chère à Bonaparte à double titre, car il aimait passionnément la gloire, en même temps que son ambition était sans bornes.

La guerre continuait avec l'Angleterre, et tous les efforts devaient naturellement être dirigés contre cette puissance. On prononça le mot de descente. Cet épouvantail dont on s'est servi plusieurs fois sans y croire; cette menace, souvent renouvelée sans effet, fut, quelques années plus tard, au moment d'être réalisée, et de changer probablement la face du monde. Le général Bonaparte, placé si haut dans l'opinion, pouvait seul en être chargé: aussi fut-il nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, titre ambitieux, d'où ressortit bientôt notre impuissance. Le gouvernement désigna les principaux généraux, ceux dont la réputation était la plus grande, pour être employés sous ses ordres, et on s'occupa des vastes préparatifs que ce projet exigeait. Le général en chef voulut avoir des renseignements circonstanciés sur les moyens défensifs des Anglais, sur diverses localités, ces renseignements, enfin, qu'un général habile sait toujours se procurer avant d'agir; renseignements nécessaires pour arrêter ses projets. Il lui vint une étrange idée pour se les procurer. Un M. Gallois, homme recommandable et distingué, avait une mission en Angleterre pour l'échange des prisonniers. Au moment de partir, il était venu avec M. de Talleyrand chez le général Bonaparte, rue de la Victoire. Tout à coup la porte du cabinet s'ouvre, le général Bonaparte m'appelle, et je me trouve, moi quatrième, dans ce cabinet, et il me dit: «Marmont, M. Gallois part pour l'Angleterre avec la mission de traiter de l'échange des prisonniers; vous l'accompagnerez; vous laisserez ici votre uniforme; vous passerez pour son secrétaire, et vous vous procurerez telle et telle nature de renseignements, vous ferez telles observations,» etc. Et il me détailla mes instructions. Je l'écoutai sans l'interrompre; mais, quand il eut fini, je lui répondis: «Je vous déclare, mon général, que je n'irai pas.