--Comment, vous n'irez pas? me dit-il.
--Non, mon général, poursuivis-je; vous me donnez là une mission d'espion, et elle n'est ni dans mes devoirs ni dans mes goûts. M. Gallois remplit une mission d'espionnage convenue, la mienne est hors des conventions reçues. Mon départ avec lui sera connu de tout Paris, et l'on saura en Angleterre que son prétendu secrétaire est un des principaux officiers de votre état-major, votre aide de camp de confiance. Hors du droit des gens, on m'arrêtera, et je serai pendu ou renvoyé honteusement. Ma vie, comme soldat, vous appartient, mais c'est en soldat que je dois la perdre. Envoyez-moi, avec vingt-cinq hussards, attaquer une place forte, certain d'y succomber, j'irai sans murmurer, parce que c'est mon métier; il n'en est pas de même ici.»
Il fut atterré de ma réponse, et me renvoya en me disant: «Je trouverai d'autres officiers plus zélés et plus dociles.»
Cette lutte hardie avec un homme si puissant, cette réponse nette, en opposition à ses volontés, firent une grande impression sur M. de Talleyrand, qui ne me connaissait pas alors, et m'en a plusieurs fois parlé depuis.
Quand MM. de Talleyrand et Gallois furent sortis, le général me rappela et me dit: «Y avez-vous pensé, de me répondre ainsi devant des étrangers?--Mon général, lui répondis-je, je sens tout ce que ma réponse a dû vous faire souffrir, tout ce qu'elle semblait avoir d'inconvenant; mais, permettez-moi de vous le dire, vous l'aviez rendue nécessaire: vous n'aviez pas craint de me faire devant eux une proposition offensante, et je ne pouvais me laver de l'injure qu'en la repoussant aussi devant eux avec indignation. Si en tête-à-tête vous m'en eussiez parlé, je l'aurais discutée avec vous dans les formes commandées par le respect que je vous porte et les sentiments que je vous dois.»
Il me comprit, mais me montra pendant très-longtemps une assez grande froideur. Duroc, auquel j'avais rendu compte de cette scène, me dit: «Je suis bien heureux que cela ne soit pas tombé sur moi, car je n'aurais jamais osé le refuser.» Sulkowsky, témoin de l'explication, et redoutant que la mission ne lui revînt, se hâta de la prévenir en lui disant: «Mon général, aucun de nous ne s'en serait chargé.» Il n'en fut plus question, et tout le monde en fut préservé.
Bonaparte se décida à voir par lui-même l'état des choses dans nos ports; en conséquence, le 10 février, il entreprit une course sur les côtes. Huit jours suffirent pour lui démontrer la disproportion existante entre le but et les moyens. Il fallait tout créer, et un temps très-considérable devait y être nécessairement consacré. Il ne trouvait pas d'ailleurs, dans le Directoire, la force et la tenue nécessaires à des travaux d'une aussi longue haleine, et, dès lors, il crut devoir y renoncer. À son retour, il me dit à peu près ces paroles: «Il n'y a rien à faire avec ces gens-là; ils ne comprennent rien de ce qui est grand; ils n'ont aucune puissance d'exécution. Il nous faudrait une flottille pour l'expédition, et déjà les Anglais ont plus de bateaux que nous. Les préparatifs indispensables pour réussir sont au-dessus de nos forces; il faut en revenir à nos projets sur l'Orient: c'est là qu'il y a de grands résultats à obtenir.»
Je ne l'accompagnai pas dans cette tournée; alors j'avais conçu un projet dont l'exécution réussit pour le malheur de ma vie. Quelques amis eurent l'idée de me marier; on me proposa mademoiselle Perregaux, fille du banquier de ce nom, appelée à avoir une assez grande fortune. Sa famille était honorable, et mademoiselle Perregaux jolie et agréable. Elle me trouva à son goût, et, en deux mois, tout fut préparé et exécuté. J'étais fort amoureux, je l'ai été encore longtemps; mais, en l'épousant, j'ai appelé sur moi mille infortunes. Je n'avais pas vingt-quatre ans, et je devais passer ma vie à courir le monde, deux circonstances funestes en pareil cas. À vingt-quatre ans, un jeune homme n'a pas la maturité nécessaire pour sentir le prix du bonheur domestique: les passions sont trop fougueuses pour ne pas l'entraîner à le compromettre; d'un autre côté, une séparation prolongée, donnant à une jeune femme l'habitude et le goût de l'indépendance, lui fait trouver insupportable le joug d'un mari au moment où il revient, tandis que, pendant son absence, elle reste sans défense auprès de ceux qui veulent la séduire. Je parlerai peu de cette malheureuse union, le moins qu'il me sera possible, quoiqu'elle ait joué un grand rôle dans l'histoire de ma vie; souvent elle a été pour moi un obstacle en aggravant mes maux, mes chagrins, mes embarras; jamais elle ne m'a apporté de joie, de secours ou de consolation; mais elle a toujours contrarié et obscurci ma destinée. Mademoiselle Perregaux, avec une grande inégalité de caractère, avait tous les défauts d'un enfant gâté; elle n'était pas incapable de bons mouvements, mais un amour-propre excessif et beaucoup de violence en détruisaient les effets. Plus tard, les flatteurs l'ont perdue, et ses torts envers moi ont été sans mesure et de toute nature.
L'inspection des côtes avait donc fait renoncer le général Bonaparte à l'expédition d'Angleterre; mais son intérêt personnel exigeait du mouvement. Il voulait continuer à agir sur les esprits, faire prononcer de nouveau son nom avec admiration et entretenir l'enthousiasme qu'il avait inspiré. Le temps et le silence effacent le souvenir des plus grandes choses, en France surtout; et il voulait éviter pour lui ces tristes effets. Alors revint à sa pensée le projet favori de l'expédition d'Égypte, dont il s'était occupé en Italie et qui avait été si souvent l'objet de ses entretiens spéculatifs d'alors. C'était le pays des grands noms et des grands souvenirs, le berceau de toutes les croyances; aller fouiller cette terre, c'était rappeler à la vie les grands hommes qui l'avaient habitée. S'emparer de l'Égypte, c'était porter un grand coup à l'Angleterre, prendre une position menaçante contre son commerce et ses possessions, acquérir une colonie d'autant plus précieuse, que tous les genres de produits peuvent y être obtenus, et qu'une population laborieuse, docile et sobre, s'y trouve toute réunie à la disposition du maître qui y commande.
La proposition fut faite au Directoire, et lui plut; tous les avantages en furent déroulés: il y avait de la gloire et des résultats politiques importants. D'ailleurs, Bonaparte, embarrassant pour ces petites gens, avait une taille trop haute et trop grande pour le cadre dans lequel il était placé, et son éloignement satisfaisait à tout. Ou son expédition réussissait, et le gouvernement grandissait, et les talents de Bonaparte étaient mis à profit sans devenir dangereux; ou elle ne réussissait pas, et le Directoire était débarrassé de lui. Tous ces avantages réunis firent donc accepter sa proposition. L'expédition fut préparée dans tous ses détails par Bonaparte seul, et le ministre de la guerre, Schérer, ne fut même pas mis dans le secret de la destination des troupes qu'on rassemblait. Le manque d'argent présentait des obstacles: ils furent levés au moyen d'une expédition sur Rome et d'une autre sur Berne. On prétendit avoir à se plaindre des Suisses; des patriotes vaudois avaient réclamé des secours. Deux corps furent formés; l'un entra par Soleure, et l'autre par Lausanne. Un combat dispersa les forces des confédérés: on arriva à Berne, où l'on s'empara d'un trésor considérable formé par la prévoyance et l'économie, et l'ordre politique de l'Helvétie fut changé.