Bernadotte avait été nommé à l'ambassade de Vienne, immédiatement après la paix. Un drapeau tricolore, établi dans sa maison, devint la cause ou le prétexte d'un mouvement populaire. D'abord on crut au renouvellement de la guerre; mais peu de jours suffirent pour convaincre que cet événement fortuit était sans importance et ne cachait aucun projet. Des excuses faites, des assurances de bienveillance données, on reprit les travaux un moment suspendus, et on s'occupa à mettre la dernière main aux préparatifs de l'expédition, déjà très-avancés. Le secret avait été si bien gardé, que l'opinion publique fut complètement trompée; on croyait généralement à une descente en Portugal ou en Irlande.
La prise de Malte avait été considérée comme un préliminaire nécessaire de l'expédition, et on résolut de s'en emparer en passant. Quelques intrigues ourdies dans la bourgeoisie de Malte, la division des chevaliers, et la faiblesse du grand maître Hompesch, semblaient autoriser l'espérance d'une prompte reddition à l'apparition de nos forces; mais c'était jouer gros jeu que de baser le succès de l'expédition sur cette conquête; le moindre retard pouvait occasionner et entraîner la destruction de l'armée, et il a tenu à bien peu de chose qu'il n'en fût ainsi. L'escadre destinée à nous porter et à nous convoyer se composait de quatorze vaisseaux de ligne, dont deux vieux, le Conquérant et le Guerrier, faiblement armés, et pour ainsi dire hors de service; de trente frégates ou bâtiments légers, et la flotte, de trois cents voiles. Les bâtiments de la Méditerranée étant en général très-petits, ce nombre immense fut indispensable. On juge d'après cela des difficultés et de la lenteur de sa marche. Une division prépara son embarquement à Civita-Vecchia; et son point de ralliement lui fut donné devant Malte. Le général Desaix commandait les troupes qui y furent embarquées. L'armée de terre formait cinq divisions commandées par les généraux Desaix, Bon, Kléber, Menou et Régnier; sa force en troupes de toute arme ne s'élevait pas au delà de vingt-quatre mille hommes. Elle emportait un matériel d'artillerie considérable, mais un très-petit nombre de chevaux. Le temps ni la grandeur des bâtiments n'avaient permis de faire les dispositions nécessaires pour en avoir davantage; l'armée n'avait en tout avec elle que mille huit, chevaux d'artillerie, de cavalerie ou d'état-major; mais les régiments de troupes à cheval emportèrent des équipages pour les chevaux au complet. Tout était embarqué le 15 mai, et, le 19, l'escadre et cette immense flotte mettaient à la voile.
Je dois raconter ici un événement dont je n'ai vu le récit nulle part: il caractérise la carrière de Napoléon, carrière de génie et de courage sans doute, mais où la fortune se trouva souvent son puissant auxiliaire. Aussi avait-il une sorte de foi dans une protection surnaturelle; cette superstition l'a décidé dans plus d'une circonstance à s'abandonner à des chances extraordinaires, qui l'ont sauvé contre tous les calculs humains. Plus tard, je n'en doute pas, il a cru sincèrement avoir une mission du ciel.
Bonaparte était arrivé à Aix en Provence, à l'entrée de la nuit, se rendant en toute hâte à Toulon. Il voyageait avec madame Bonaparte, Bourrienne, Duroc et Lavalette, dans une très-grande berline, fort haute, et sur laquelle était une vache. Voulant continuer son chemin, mais sans passer par Marseille, où il aurait été probablement retardé, il prit une route plus directe, par Roquevaire, grande route aussi, mais moins fréquentée que l'autre; les postillons n'y avaient pas passé depuis quelques jours; tout à coup la voiture, à une descente qu'elle parcourait avec rapidité, est arrêtée par un choc violent. Tout le monde est réveillé, on se hâte de sortir pour connaître la cause de cet accident; une forte branche d'arbre, avançant sur la route, et placée à la hauteur de la vache, avait barré le chemin à la voiture. À dix pas de là, au bas de la descente, un pont placé sur un torrent encaissé, qu'il fallait traverser, s'était écroulé la veille, et personne n'en savait rien; la voiture allait infailliblement y tomber, lorsque cette branche d'arbre la retint sur le bord du précipice.
Ne semble-t-on pas voir la main manifeste de la Providence? N'est-il pas permis à Bonaparte de croire qu'elle veille sur lui? Et sans cette branche d'arbre, si singulièrement placée et assez forte pour résister, que serait devenu le conquérant de l'Égypte, le conquérant de l'Europe, celui dont, pendant quinze ans, la puissance s'exerça sur la surface du monde?
Il était impossible que les Anglais n'eussent pas l'éveil sur nos projets et notre prochaine sortie de Toulon. L'amiral Nelson avait été envoyé dans la Méditerranée avec une escadre de quatorze vaisseaux, et chaque jour pouvait la voir paraître. Puisque l'expédition était résolue, rien n'était plus pressant que de partir sans retard; aussi rien n'était négligé pour en rapprocher le moment. On signala quatre voiles de guerre, et on fit sortir en toute hâte l'escadre légère pour les reconnaître. Tout annonçait qu'elles étaient ennemies, et on se disposa au combat; quand nous fûmes à portée, elles furent reconnues pour quatre frégates espagnoles. J'étais à bord de la Diane, montée par l'amiral Decrès, commandant l'escadre légère. Le temps était gros, et je fus extrêmement malade; les dispositions du combat me guérirent en un moment du mal de mer; et j'ai toujours vu qu'une grande préoccupation d'esprit, une agitation un peu vive, garantissaient ou guérissaient de cette maladie. Elle a son siége dans le système nerveux, et elle cède à la secousse qu'il reçoit. L'escadre et la flotte sortirent enfin, et nous fîmes voile en longeant les côtes d'Italie; nous passâmes entre la Corse et la Toscane, ensuite entre la Sardaigne et la Sicile, et nous nous dirigeâmes sur Malte, où nous arrivâmes le 10 juin.
J'ai expliqué les motifs du général Bonaparte pour s'éloigner de France momentanément. Chercher des occasions de faire retentir son nom et, de se grandir dans les esprits était toute sa pensée; mais certes je n'entreprendrai pas de justifier une expédition faite avec des chances contraires si multipliées, et en présageant même de si funestes. En effet, nos vaisseaux étaient mal armés, nos équipages incomplets et peu instruits, nos bâtiments de guerre encombrés de troupes et de matériel d'artillerie qui gênaient la manoeuvre. Cette flotte immense, composée de tartanes et de bâtiments de toute espèce, aurait nécessairement été dispersée et même détruite par la seule rencontre d'une escadre ennemie. Nous ne pouvions pas compter sur une victoire navale, et une victoire même n'eût pas sauvé le convoi.
Pour que l'expédition réussît, il fallait avoir une navigation paisible, et ne faire aucune rencontre fâcheuse; mais comment compter sur un pareil bonheur avec la lenteur forcée de notre marche, et la station que nous avions à faire devant Malte? Toutes les probabilités étaient donc contre nous, il n'y avait pas une chance favorable sur cent: ainsi nous allions de gaieté de coeur à une perte presque certaine. Il faut en convenir, c'était jouer un jeu extravagant, et le succès même ne saurait le justifier.
Arrivé devant Malte, le général en chef m'appela à son bord, et me donna la mission d'aller en parlementaire demander la permission, pour l'escadre et le convoi, d'entrer dans le port sous prétexte d'y faire de l'eau. Si elle nous eût été accordée, le projet était de débarquer dans la ville et de nous en rendre maîtres par un coup de main; mais on mit à cette permission des restrictions qui la rendaient illusoire. Dès lors il fallut se disposer à débarquer dans l'île et à employer la force ouverte pour atteindre notre but.
Le bruit de nos projets sur Malte nous avait précédés, et le grand maître avait levé dans l'île des troupes pour la défense de la place. Elles consistaient environ en six mille hommes de milices assez bien organisées, en uniforme, et animées d'un très-bon esprit. Elles auraient suffi et au delà à l'objet proposé, si on avait su s'en servir avec un peu de sagesse et de bon sens. Quoi qu'on ait dit et répété, il n'y avait aucun marché de fait, aucun arrangement de pris avec le gouvernement maltais. Quelques intrigues seulement avaient été tramées dans la bourgeoisie par un nommé Poussielgue, dont la famille était établie à Malte.