Toutes nos espérances étaient fondées sur la faiblesse du gouvernement, sur la désunion existant dans la place, et la puissance d'opinion qui parlait en notre faveur; mais, je le répète, rien ne garantissait un succès prompt: c'était un véritable coup de dés qui pouvait et devait naturellement être contre nous. Voici quel était l'état de l'intérieur de la ville: six cents chevaliers environ s'y trouvaient rassemblés, trois cents appartenant aux langues de France, les autres, Espagnols, Allemands et Italiens. Les uns déclarèrent que leur souverain étant l'allié des Français, les autres que leur pays étant en paix avec la France, ils ne voulaient pas combattre contre nous. Les chevaliers français seuls furent d'avis de résister. Ils montrèrent, dans cette circonstance, l'énergie propre à notre nation, et, comme on le verra aussi, cette confiance, cette légèreté et cette imprudence que l'histoire a consacrées plus d'une fois, et qui, souvent, ont rendu inutiles nos plus généreuses résolutions; ceux-ci décidèrent donc et organisèrent la défense. Nous commençâmes immédiatement nos opérations. Chargé de débarquer à la calle Saint-Paul avec cinq bataillons, savoir: trois du 7e léger, et deux du 19e de ligne, je fus le premier Français qui prit terre dans l'île. Quelques compagnies du régiment de Malte, placées sur la côte, se retirèrent sans combattre; nous les suivîmes, et elles rentrèrent dans la place. Je fis l'investissement de la ville depuis la mer jusqu'à l'aqueduc, pour me lier avec le général Desaix, débarqué à l'est de la place. Je m'approchai de la ville et reconnus un ouvrage à cornes, celui de la Florianne, couvrant la place de ce côté, mais non armé. J'établis des postes aussi rapprochés que possible, pour resserrer la garnison et l'enfermer. Je venais d'exécuter ces dispositions, quand je vis baisser le pont-levis et sortir une troupe nombreuse et confuse, marchant à moi. Je réunis en un moment mes postes, et me retirai par la route en bon ordre et avec lenteur, en tirant de temps en temps des coups de fusil sur la tête de cette colonne, afin d'en ralentir le mouvement. J'envoyai l'ordre à deux bataillons du 19e, campés à une portée de canon de la ville, à droite et à gauche de la route, de s'embusquer et de se lever quand je serais arrivé à leur hauteur, et que je leur en aurais fait le commandement. Tout cela fut exécuté comme je l'avais prescrit. Les Maltais, me voyant retirer, prenaient confiance. Arrivés ainsi en masse à petite distance du 19e, ce régiment se montra et les reçut par un feu meurtrier qui les mit dans le plus grand désordre. Je courus alors sur eux avec les troupes que j'avais ramenées, et ils se mirent en déroute. Nous les suivîmes la baïonnette dans les reins; nous en tuâmes un certain nombre, et j'enlevai, de ma main, le drapeau de l'ordre, porté en tête de la colonne. Ces pauvres soldats maltais, simples paysans et ne parlant qu'arabe, firent ce raisonnement très-simple: nous combattons des Français, nous sommes commandés par des Français, et nous sommes battus; donc les Français qui nous commandent sont des traîtres. Et, dans leur colère et leur déroute, ils massacrèrent sept des chevaliers français sortis avec eux; et cependant c'étaient les chevaliers français seuls qui avaient été d'avis de se défendre. Ce traitement n'était pas encourageant; il n'y avait plus de sécurité pour eux: en conséquence, ils me firent dire, dès le lendemain, par un émissaire, que, si les négociations entamées n'amenaient pas la reddition de la ville, ils me livreraient la porte Saint-Joseph. Les négociations arrivèrent à bonne fin, et la capitulation fut signée. Ainsi eurent lieu les funérailles de l'ordre de Malte, déchu de sa gloire et de sa splendeur par son manque de courage et sa lâcheté. Les Maltais étaient furieux. Nous eûmes un moment d'inquiétude sur l'exécution de la capitulation: ces paysans soldats étaient en possession de deux forts intérieurs, composés de cavaliers très-élevés, fermés à la gorge, armés et dominant toute la ville, connus sous les noms de forts Saint-Jean et Saint-Jacques, et refusaient d'en sortir lorsque nous avions déjà passé les portes et pénétré dans l'enceinte; il n'a tenu à rien qu'ils ne fissent résistance, et Dieu sait ce qu'aurait produit ce seul obstacle dans la position où nous étions.

Si le gouvernement de Malte eût fait son devoir, si les chevaliers français, après avoir mis en mouvement la défense, n'eussent pas été des insensés, ils ne fussent pas sortis, avec des milices sans instruction, pour combattre des troupes nombreuses et aguerries; ils seraient restés derrière leurs remparts, les plus forts de l'Europe, et jamais nous n'aurions pu y pénétrer. L'escadre anglaise, lancée à notre poursuite, aurait, peu de jours après notre débarquement, détruit ou mis en fuite la nôtre, et l'armée de terre, débarquée, manquant de tout, après avoir souffert pendant quelques jours l'extrémité de la faim, aurait été obligée de mettre bas les armes et de se rendre comme les trois cents Spartiates à l'île de Sphacterie. Il n'y a aucune exagération dans ce tableau, c'est la vérité tout entière; et l'on frémit en pensant à de pareils risques, si faciles à prévoir et si menaçants, courus capricieusement par une brave armée. Mais alors la main de la Providence nous conduisait, et elle nous préserva de cette catastrophe.

Huit jours suffirent à pourvoir aux besoins de l'escadre, à mettre les bâtiments de guerre de Malte en état de nous suivre. Nous nous embarquâmes ensuite, et nous continuâmes notre route pour Alexandrie, seul port de l'Égypte. Je fus élevé au grade de général de brigade, et, les troupes que j'avais eues sous mon commandement ayant reçu l'ordre de rester à Malte pour y tenir garnison, on me donna une brigade composée d'un seul régiment, le 4e léger, faisant partie de la division du général Bon. Cette nomination me rendit très-heureux; je sortais de pair, et j'étais destiné à avoir toujours des commandements.

Le général Baraguey-d'Hilliers, malgré sa haute distinction, regrettait d'être parti de France, et désirait y retourner; sa femme exerçait un grand empire sur son esprit, et il était inconsolable de l'avoir quittée. Le général Bonaparte le renvoya, et le chargea de porter au gouvernement les trophées de Malte. Il s'embarqua sur une frégate en partie désarmée, et qui, après un léger combat, tomba au pouvoir de l'ennemi.

Nous partîmes de Malte le 12 juin, en nous dirigeant sur l'île de Candie, que nous reconnûmes. Cette multitude de petits bâtiments, dont la flotte était composée, offrait un spectacle curieux. Se précipitant sur la côte dans toutes les directions, pour y chercher un abri, ils résistaient aux ordres de l'amiral, aux signaux, et bravaient les coups de canon des bâtiments d'escorte. Cette navigation des petits bâtiments de commerce de la Méditerranée est fort misérable; tout ce qui n'est pas simple cabotage les étonne et les intimide. Nous serrâmes donc beaucoup l'île de Candie, et cette circonstance contribua à sauver l'armée.

L'amiral Nelson était arrivé devant Malte, avec son escadre de quatorze vaisseaux, peu après notre départ: il reconnut cette ville occupée par les troupes françaises. Le bruit public indiquait l'Égypte pour notre destination; le seul point de débarquement étant la côte d'Alexandrie, il se dirigea sur ce point. Il marchait bien réuni et toujours prêt à combattre: quatorze vaisseaux de ligne tiennent d'ailleurs peu d'espace à la mer. Le hasard régla la marche respective des deux escadres de manière que le moment où elles furent le plus rapprochées fut celui où nous étions sous Candie. À la fin du jour, nous étions en vue de cette île, et ce fut pendant la nuit que l'escadre anglaise nous doubla. Tout notre convoi s'était rapproché de la terre, comme je l'ai dit plus haut; il se trouvait au nord, et les Anglais, naviguant au sud, n'aperçurent personne et continuèrent leur route pour l'Égypte. Ils arrivèrent devant Alexandrie, où ils n'apprirent rien et où personne n'avait de nos nouvelles. Nelson ne fit pas entrer dans ses calculs la lenteur forcée de notre marche, causée par le nombre et la nature de nos bâtiments; ne nous trouvant pas sur la côte d'Égypte, il crut faux les premiers renseignements reçus sur notre destination: il nous supposa en route pour la Syrie. Dans son impatience, il fit voile sur Alexandrette: s'il fût resté un jour devant Alexandrie, nous étions perdus. Decrès, commandant l'escadre légère, avait reçu l'ordre d'envoyer à Alexandrie une frégate pour y prendre langue, s'enquérir de l'ennemi et nous ramener le consul de France. La Junon, chargée de cette mission, arriva à Alexandrie précisément au moment où l'escadre anglaise venait d'en partir, et du haut de ses mâts on put encore l'apercevoir. Elle revint promptement, et nous apprit cette fâcheuse nouvelle: on juge de l'effet qu'elle produisit sur les esprits. Les Anglais pouvaient reparaître à chaque instant; le moindre renseignement reçu en mer pouvait les éclairer: notre salut dépendait donc d'un prompt débarquement; aussi eut-il lieu avec une célérité presque incroyable.

La flotte se dirigea sur le Marabout, petite anse située à quatre lieues ouest d'Alexandrie. Arrivée au milieu de la journée du 1er juillet, toutes les chaloupes furent aussitôt mises à la mer, et le débarquement commença, malgré la mer la plus agitée et la plus houleuse. Dans le cours de la nuit, chacune des divisions de l'armée mit à terre environ quinze cents hommes, de manière que l'armée eût environ six à sept mille hommes d'infanterie en état de marcher, le 2, à la pointe du jour. Nous nous dirigeâmes immédiatement sur Alexandrie; nous rencontrâmes un petit nombre d'Arabes, qui s'éloignèrent après avoir reçu quelques coups de fusil. Les cinq divisions de l'armée étaient placées en échiquier, à distance de demi-portée de canon l'une de l'autre. La division Bon, dont je faisais partie, était à l'extrême droite et chargée d'envelopper la ville et d'intercepter, du côté de Rosette et de l'intérieur de l'Égypte, les communications par lesquelles les troupes turques pouvaient se retirer. L'enceinte d'Alexandrie, dite des Arabes, bien inférieure à celle de la ville grecque, est cependant encore très-étendue; c'est la limite que lui donna le calife Omar quand il la fit fortifier. Cette ville, où il reste encore tant de monuments de sa splendeur passée, a toujours été en diminuant. La population qui lui restait lors de notre débarquement occupait à peine l'isthme séparant les deux ports et réunissant, avec la terre ferme, l'ancienne île de Pharos, aujourd'hui la presqu'île des Figuiers; aussi y a-t-il un très-vaste espace entre les maisons habitées et l'enceinte, espace rempli par des ruines. À l'angle sud-ouest est une espèce de citadelle appelée le fort triangulaire. Il se compose de deux faces faisant partie de l'enceinte formant un angle obtus, et d'un rempart intérieur. Ce fort était occupé. Des Turcs, placés de distance en distance, dans de grandes tours carrées qui flanquaient le rempart dans tout son développement, en défendaient les approches; mais des brèches assez nombreuses donnèrent le moyen d'y pénétrer, et les troupes les eurent bientôt escaladées. Le général Menou, marchant à la gauche, fut renversé du haut de la brèche, après l'avoir gravie; le général Kléber reçut un coup de feu à la tête au moment où il commandait l'assaut: heureusement cette blessure était légère. J'arrivai, pendant ce temps, avec ma brigade, à l'autre extrémité de la ville, et j'y pénétrai, en faisant enfoncer à coups de hache, et malgré le feu de l'ennemi, la porte de Rosette, qu'il défendait. Les Turcs, forcés sur tous les points, se retirèrent dans leurs maisons, et, le cheik El Messiri s'étant présenté pour implorer la clémence du vainqueur, les hostilités cessèrent. Toute la flotte entra aussitôt dans les deux ports, et l'escadre alla mouiller dans le port d'Aboukir pour y continuer le débarquement des troupes et du matériel de terre placé à son bord. Elle devait y rester jusqu'à ce que l'on eût reconnu la possibilité de la faire entrer dans le port Vieux.

L'armée une fois mise à terre, son sort allait dépendre d'elle-même. La marine avait rempli sa tâche. Il lui fallait maintenant conquérir cette belle contrée, s'y établir, réaliser de grandes espérances de gloire et de civilisation; et le général Bonaparte sentait en lui la force nécessaire à cette mission. Nous passâmes huit jours à Alexandrie pour nous organiser, débarquer les chevaux, les munitions, les pièces de canon attelées, nous pourvoir de biscuit et nous mettre en mesure de commencer notre marche sur le Caire.

Nous n'avions trouvé aucun mameluk à Alexandrie; les habitants seuls avaient présenté une légère résistance.

Les mameluks composaient une admirable cavalerie, mais ils n'avaient aucune idée de la véritable guerre. En recevant la nouvelle de notre arrivée et de notre débarquement, Mourad-Bey demanda: «Les Français sont-ils à cheval?» On lui répondit qu'ils étaient à pied. «Eh bien, dit-il, ma maison suffira pour les détruire, et je vais couper leurs têtes comme des pastèques dans les champs.» Telle était sa confiance; mais il fut bientôt détrompé.