La puissance des mameluks est détruite aujourd'hui: il est bon de dire ici un mot de leur existence passée et de la composition de ce corps, formant un ordre politique et militaire différent de tout ce qui exista jamais ailleurs. La souveraineté en Égypte résidait dans le conseil des beys, au nombre de vingt-quatre; mais là, comme partout où un certain nombre d'hommes est appelé à exprimer sa volonté, ces vingt-quatre beys se divisaient en deux partis qui se balançaient, et étaient sous la direction d'un bey plus influent, dont ils soutenaient et partageaient la puissance. Chaque bey avait une province pour son apanage, et entretenait une troupe de mameluks recrutés par des esclaves achetés en Géorgie et en Circassie, de l'âge de douze à quinze ans, et choisis parmi les individus d'une grande beauté et d'une belle conformation. Une fois admis dans la maison d'un bey, ils étaient exercés tous les jours à monter à cheval et à se servir de leurs armes: les faveurs de leur maître, des gratifications, de l'avancement, récompensaient leur adresse, leur zèle et leur courage. Toutes les charges, toutes les dignités, même celle de bey, leur étaient dévolues, et, par conséquent, ils étaient appelés à partager la souveraineté de l'Égypte. Ces mameluks avaient, comme on le voit, devant eux une carrière sans limites, tandis que des corrections corporelles étaient infligées aux maladroits et aux individus dépourvus de zèle et de bravoure. On devine l'effet produit par ce mélange de récompenses et de punitions, et à quel point il stimulait le zèle et l'ambition. Des esclaves étrangers et achetés pouvaient seuls composer le corps des mameluks; le fils d'un bey ne pouvait y entrer; et, chose singulière! cette milice, dont la formation remonte au temps de Saladin, composée uniquement d'esclaves, conservait constamment, d'une manière exacte, et avec défiance, au profit d'autres esclaves qu'elle ne connaissait pas, le pouvoir viager qu'elle tenait de ses devanciers; et la crainte de voir ce pouvoir changer de nature et devenir l'apanage héréditaire d'une race empêchait tout homme né en Égypte d'être admis parmi eux. Cette loi singulière, dont tout le bénéfice était pour des individus à naître de personnes et de familles inconnues, a toujours été fidèlement exécutée, et ce corps est arrivé jusqu'à nous dans la pureté de son institution. Un mameluk se considérait comme le fils du bey qui l'avait acheté. Il s'établissait entre eux, du jour de l'admission, des devoirs réciproques de protection, de fidélité et de dévouement à la vie et à la mort. Une place de bey devenait-elle vacante, le divan, c'est-à-dire la réunion des beys, choisissait, parmi les mameluks, le plus brave, mais presque toujours sur la recommandation d'un bey prépondérant. Le nouvel élu, quoique partageant le droit légal des autres beys, conservait pour son ancien maître, celui dans la maison duquel il avait passé sa jeunesse et fait sa carrière, un sentiment de dévouement et de déférence qui ne se démentait presque jamais. Ainsi, quand un bey avait fourni plusieurs beys, pris dans sa maison, sa puissance tendait toujours à s'accroître. La maison de Mourad-Bey ou celles qui en ressortissaient avaient donné le plus grand nombre de beys existant alors: aussi Mourad-Bey était-il le plus puissant; celle d'Ibrahim avait fourni presque tous les autres, et Ibrahim était son rival et son compétiteur. Le nombre de tous les mameluks réunis s'élevait à huit mille: cinq mille obéissaient à Mourad, et les trois mille autres à Ibrahim. Mourad passait pour un soldat d'une valeur extraordinaire; Ibrahim, pour un homme d'une intelligence supérieure et possédant de grands trésors. Tels étaient les mameluks sous le rapport politique et militaire. Cette cavalerie, nécessairement très-brave et très-redoutable, ne fuyait jamais: tant que son chef était à sa tête, aucun mameluk n'était capable de l'abandonner. Le caractère particulier des barbares est d'être beaucoup plus soumis aux influences personnelles qu'aux lois; ils s'attachent facilement à un homme, c'est le premier lien qui peut les unir; il faut déjà quelques lumières pour porter du respect à la règle et s'attacher à cette puissance morale, placée hors de l'action de nos sens. Le défaut de cette cavalerie était de posséder seulement de l'instruction individuelle, et d'ignorer complétement celle dont l'objet est d'organiser et de mouvoir les masses, celle enfin qu'on appelle la tactique, et dont les manoeuvres sont les éléments.

Avant de commencer le récit de la marche et des opérations de l'armée, je dirai un mot de sa force et de son organisation. Cette armée, dont le nom, revêtu de tant d'éclat, ne périra jamais, qui a fait de si grandes choses et occupé pendant quatre ans tous les esprits en Europe; cette armée, dont les travaux ont été au moment de fonder quelque chose de durable, et qui au moins a servi à jeter les germes d'une espèce de civilisation dans cette partie du monde, était d'une faiblesse numérique difficile à croire; mais les états officiels ôtent tout doute à cet égard. Commandée par les généraux les plus illustres de l'époque, Bonaparte, Kléber, Desaix, sa force morale, il est vrai, était grande. Formée en cinq divisions d'infanterie et une de cavalerie, et composée de quarante-deux bataillons, son effectif présent sous les armes s'élevait en tout à vingt-quatre mille trois cent quarante hommes; la cavalerie avait deux mille neuf cent quinze hommes, montés ou non montés, et l'artillerie mille cinquante-cinq. L'armée partit enfin d'Alexandrie et se porta sur le Nil, au village de Ramanieh. La division du général Desaix formait l'avant-garde; soutenue par la division Régnier, elle était à une marche du reste de l'armée. Le pays traversé en partant d'Alexandrie présente à la vue une plaine sans culture et sans eau, et forme un véritable désert. Un seul et misérable puits, situé dans une localité nommée Beda, fut mis à sec par les premières troupes: les suivantes n'y trouvèrent que de la boue et des sangsues, et ce début de notre marche détruisit beaucoup d'illusions. Plus tard, on rencontra de pauvres villages sans ressources, composés de huttes éparses sur la frontière du grand désert; mais ces villages, comme je l'expliquerai plus loin, ont une culture peu étendue; elle dépend du temps nécessaire pour assurer à Alexandrie les approvisionnements d'eau, l'arrosement de leur territoire leur étant subordonné. Cette première partie de notre marche nous fit donc éprouver des privations augmentées par la chaleur brûlante du climat dans cette saison. Aussi, dès ce moment, des murmures se firent entendre dans les troupes. On nous avait annoncé comme un point de repos et de ressources Damanhour, grande ville de vingt-cinq mille âmes; on sait quelle idée donne, dans notre Europe, une ville de cette importance; aussi étions-nous impatients d'y arriver. On ne nous avait pas trompés sous le rapport de la population, mais cette population, comme celle de tous les villages que nous avions traversés, se composait uniquement d'agriculteurs; et cette ville nous offrit pour tout secours quelques subsistances, c'est-à-dire du bétail et des légumes; quant au pain, il n'y fallait pas penser, les Égyptiens n'en faisant presque aucune consommation.

Il faut expliquer ici ce qui compose un village d'Égypte. Une cabane, dont les murs sont faits en terre et quelquefois en briques cuites au soleil, a quatre pieds de haut; la dimension est proportionnée à la famille; on ne peut y entrer que courbé; on ne peut s'y tenir debout. Elle est surmontée habituellement par une jolie tour construite avec grâce et servant de logement à une grande quantité de pigeons; voilà la maison de presque tous les cultivateurs de l'Égypte; quelquefois elle est précédée par une petite enceinte lui servant de cour. Les récoltes restent à l'air, et d'énormes tas de lentilles, de haricots, d'oignons, etc., sont près de la maison et s'y conservent parfaitement, parce qu'il ne pleut jamais. Près de chaque village, en Égypte, il y a un bois de dattiers, arbres d'un très-grand revenu (chaque dattier rapporte par an environ sept francs); ces bois sont plus ou moins vastes, suivant la population et la richesse des villages. Ils composent les paysages les plus agréables. La touffe gracieuse qui couronne ces arbres élancés leur donne une élégance extrême. Le voyageur, harassé par la marche et un soleil brûlant, compte y trouver un asile délicieux, où le repos et la fraîcheur vont lui rendre les forces: espérance déçue, complète illusion! Ces arbres ne donnent aucun ombrage; la rareté de leurs branches et leur grande élévation permettent aux rayons du soleil de pénétrer, et l'on n'y trouve aucun abri. Cette sensation est pénible; malgré l'expérience, elle se renouvelle toujours. Si, par fortune, on trouve près de là un sycomore, ce qui est rare, on n'a plus rien à regretter: leur feuillage épais, leur grande envergure, donnent un ombrage frais, immense, et rien n'est plus délicieux que de s'y reposer.

Dans sa marche, l'armée rencontra quelques milliers d'Arabes-Bédouins qui venaient avec défiance contempler un spectacle si nouveau pour eux. S'approchant des petits détachements, ils échangeaient quelques coups de fusil et prenaient des hommes isolés; plusieurs de ceux-ci furent tués, d'autres rendus après avoir été victimes de la plus indigne et la plus brutale corruption. Les Arabes-Bédouins, plus intelligents que les paysans (fellahs), nous regardaient avec curiosité; mais les derniers ne montraient aucun étonnement et ne semblaient rien remarquer. La curiosité chez les hommes suppose le développement des facultés intellectuelles; elle est presque toujours dans la même proportion, et l'homme encore voisin de la brute n'est frappé de rien. Les fellahs voyaient passer nos régiments sans les regarder, et cependant ce spectacle était tout nouveau pour eux. N'ayant aucune idée de la valeur des monnaies autres que les leurs, paras, piastres et sequins, ils auraient préféré quelqu'une de ces pièces de peu de prix à une pièce d'or de la nôtre. Un paysan remarqua un jour le bouton d'uniforme d'un soldat; il le trouva à son gré, le lui demanda comme moyen d'échange, de préférence à un louis d'or qu'il lui offrait. Le soldat le lui donna bien vite, et, en peu d'instants, tous les habits des soldats du régiment furent privés de boutons et les boutons mis en circulation.

Un contraste quelquefois fort plaisant pouvait se remarquer chaque jour: d'un côté, le mécontentement et le dégoût de l'armée, venus si promptement, et, de l'autre, l'enthousiasme toujours croissant de nos savants. Monge nous donnait souvent ce spectacle: son imagination vive lui représentait tout ce qu'il voulait voir. Dans cette marche, nous suivîmes pendant quelque temps l'ancien canal du Calidi, servant autrefois à la navigation entre Alexandrie et le Nil, et depuis consacré seulement à y conduire les eaux douces. Monge tout à coup s'arrête, observe d'anciennes fondations, en parcourt le développement, reconnaît une cour et l'entrée d'un corps de logis avec ses divisions, et déclare que c'était une auberge située sur le canal, et où, d'après Hérodote, on buvait du vin, il y a trois mille deux cents ans, à tel prix la bouteille. Son exaltation, reçue par des rires universels, ne l'empêchait pas de renouveler fréquemment des scènes semblables.

J'ai oublié de parler de cette troupe de savants et d'artistes embarqués avec nous: belle pensée et qui a porté ses fruits. Quoique assurément beaucoup d'entre eux fussent au-dessous de leurs fonctions et dénués de zèle, décourage et quelquefois d'instruction, leurs recherches en général ont été utiles et leurs travaux profitables: le grand ouvrage de l'Institut est un monument destiné à vivre éternellement. Mais, si des hommes de premier ordre, ces flambeaux de leurs semblables, ces phares des siècles, tels que Monge, Berthollet, Fourrier, Dolomieu, etc., honoraient l'expédition, une foule de misérables écoliers ou d'artistes sans talent avaient usurpé un nom dont ils n'étaient aucunement dignes; et la qualification de savant perdit de sa considération et fut tournée en ridicule. Les soldats, attribuant l'expédition à ceux qu'on nommait ainsi, leur reprochaient leurs souffrances, et se plaisaient, pour se venger, à appeler du nom de savant les animaux si nombreux et si utiles (les ânes) dont le pays est rempli; et, habituellement, un mot était substitué à l'autre.

Nous arrivâmes à Ramanieh, et nous vîmes le Nil, ce fleuve célèbre dont les prodiges se renouvellent depuis tant de milliers d'années, créateur et bienfaiteur de cette vaste contrée, dont le cours est si étendu, que sa source a été longtemps inconnue [4], comme l'origine de ces races illustres chargées par la Providence de gouverner le monde. Ce fut une grande joie pour l'armée: nous étions assurés d'échapper au moins à une partie de nos souffrances, car notre marche ne devait pas nous éloigner de ses bords. La flottille qui le remontait arriva en même temps; plusieurs savants et non-combattants s'y embarquèrent: elle reçut l'ordre de se tenir toujours à notre hauteur et de flanquer ainsi notre marche sous notre protection. Nous étions au moment des plus basses eaux du Nil; il en résultait une marche difficile pour les plus forts bâtiments, et entre autres pour la demi-galère amenée de Malte. Cette flottille était commandée par le contre-amiral Perrée, matelot renforcé, sachant à peine lire. Nous partîmes de Ramanieh le 13 juillet pour nous rendre au Caire, en suivant la rive gauche du Nil.

[Note 4:][ (retour) ] Elle l'est encore (1856), et une expédition commandée par le comte d'Escairac de Lauture est à sa recherche.

Notre flottille nous précédait, et, marchant avec trop de confiance, avait dépassé le village de Chébréiss, quand elle rencontra la flottille ennemie, soutenue de quatre ou cinq mille mameluks, à la tête desquels était Mourad-Bey. On connaissait l'approche de l'ennemi; une rencontre avait eu lieu, deux jours auparavant, entre lui et trois cents hommes de notre cavalerie. Un nombre très-supérieur de mameluks avait attaqué ce détachement; mais on vit en cette circonstance l'avantage et la puissance résultant de l'organisation et des mouvements d'ensemble, qui rendent un corps compact, et le font mouvoir comme un seul homme. Les mameluks, infiniment mieux montés, mieux armés, composés d'hommes plus adroits, au moins aussi braves et en nombre double, ne purent pas entamer cette troupe; elle se retira en bon ordre, sans confusion et sans avoir éprouvé d'autres pertes que celles causées par le feu de l'ennemi. Le général Mireur, commandant ce détachement, un des meilleurs officiers de l'armée d'Italie, fut tué en cette circonstance.

C'était la première fois que notre infanterie rencontrait les mameluks, aussi marchâmes-nous avec la plus grande précaution: il fallait faire connaissance avec eux. On forma en un seul carré chaque division, sur six hommes de profondeur; au centre on mit la cavalerie, les ambulances, les caissons, et tous les embarras de la division. Les six pièces de canon composant toute son artillerie furent placées aux angles et extérieurement. Des compagnies de carabiniers, marchant à trois cents pas en avant, et sur les flancs, pour éloigner les tirailleurs, devaient se retirer dans le carré aussitôt que l'ennemi approcherait en force et se disposerait à charger. Les cinq divisions de l'armée, savoir: Desaix, Régnier, Bon, celle de Kléber, commandée par le général Dugua, celle de Menou, commandée par le général Vial (Kléber et Menou, blessés, étant restés à Alexandrie); ces cinq divisions, dis-je, formaient ainsi cinq carrés placés en échiquier, et marchaient en se soutenant réciproquement, l'extrême gauche appuyée au Nil.