Pendant les dispositions préparatoires à notre marche, notre flottille combattait avec beaucoup de vivacité. La flottille ennemie, nombreuse, pourvue d'une artillerie bien servie, avait pour chef un Grec nommé Nicolle, très-brave homme et excellent soldat, depuis passé au service de France, que j'ai beaucoup connu, parce qu'il a été longtemps placé sous mes ordres, à la tête d'un corps composé de Cophtes. Notre flottille souffrit beaucoup pendant cet engagement; la demi-galère, engravée par le manque d'eau, abandonnée par nous, prise par l'ennemi, fut reprise ensuite; les mameluks s'étant approchés de la rivière avec de petits canons, et en mesure de se servir aussi de leurs fusils, notre flottille, dominée par les rives escarpées du fleuve et dans la situation la plus critique, allait périr, quand l'arrivée de l'armée la dégagea et la sauva.
Les mameluks restèrent à une assez grande distance, sans oser s'engager sérieusement: l'attitude de l'armée leur imposa; quatre ou cinq seulement vinrent sur une compagnie de carabiniers qui flanquait la droite de notre carré, et se ruèrent sur elle; ils furent tués, eux ou leurs chevaux; ceux qui se trouvaient seulement démontés vinrent, le sabre à la main, expirer sur les baïonnettes de cette compagnie; c'étaient des fous dont le courage égalait l'ignorance et la déraison. Voilà tout ce qui se passa dans cette journée, appelée pompeusement et assez ridiculement du nom de bataille de Chébréiss. Toutefois la mort de ces quatre ou cinq mameluks fut un événement important. Dépouillés, on trouva sur chacun d'eux cinq ou six mille francs en or, de riches habits et de belles armes. L'idée de pareilles dépouilles éveilla la cupidité des soldats, et leur rendit pour un moment toute leur bonne humeur. L'ennemi se retira et se rapprocha du Caire. Mourad-Bey, après avoir montré tant de confiance en partant, dit, pour se justifier de n'avoir rien entrepris, qu'il avait trouvé les Français liés entre eux et attachés les uns aux autres avec des cordes, et n'avait pas cru pouvoir les entamer. Nous continuâmes notre marche, prenant chaque jour position à des villages remplis de subsistances; nous étions dans l'abondance de toutes choses, excepté de pain et de vin. Le pain est tellement dans l'habitude des soldats français, et d'une nécessité si absolue pour eux, que cette privation leur parut insupportable; il y avait souffrance et mécontentement; cet état de malaise n'affectait pas seulement les soldats, mais aussi les officiers. J'avouerai que je partageai ces sensations; je le dirai naïvement, je crus avoir été quinze jours sans manger, parce que pendant ce temps je n'avais pas eu de pain; depuis, en y réfléchissant, j'ai reconnu le ridicule de cette prévention, et je suis convaincu qu'il est nécessaire de modifier les habitudes de nos soldats et de les accoutumer à se passer de pain, ou à savoir s'en procurer eux-mêmes. La chose n'est pas difficile, la volonté seule suffit; j'expliquerai plus tard mes pensées à cet égard.
Nous approchions du Caire, et aussi du moment où l'ennemi tenterait certainement le sort des armes. Nous nous arrêtâmes à Ouardan, et nous y campâmes pendant deux jours, afin de faire reposer les troupes, nettoyer les armes, et nous mettre dans le meilleur état pour combattre. Le général en chef vint visiter les camps, placés dans une situation assez agréable; il annonça notre entrée prochaine au Caire, très-douce perspective; mais personne ne crut y voir le terme de nos travaux, de nos fatigues et de nos privations.
Le 21 juillet, on leva le camp de Ouardan pour marcher sur Embabéh, où était placé celui des mameluks; un retranchement d'un très-grand développement l'entourait; il était armé de quarante pièces de canon de gros calibre, et sa droite était flanquée par la flottille commandée par le Grec Nicolle. Nos cinq divisions, formées comme à Chébréiss, étaient en échiquier, la droite très-avancée. On avait marché plusieurs heures, et chaque division venait de faire halte pour se rafraîchir au milieu de ces immenses champs de pastèques dont l'Égypte est couverte, quand trois mille mameluks parurent à l'improviste et fondirent sur la division du général Desaix. Cette division, enveloppée en un moment, courut aux armes et reçut convenablement la charge. La division Régnier, à portée, soutint la division Desaix par le feu de son canon. L'ennemi échoua dans sa tentative, fit quelques pertes, et se retira, partie dans les retranchements d'Embabéh, partie en dehors et plus haut, sur le bord du Nil. Au signal de cette attaque, toute l'armée s'ébranla. La division Bon, dont je faisais partie, reçut l'ordre d'enlever de vive force les retranchements. Trois petites colonnes de trois cents hommes chacune, mises aux ordres du général Rampon, mon camarade et mon ancien, précédaient la division. Trois ou quatre cents mameluks le chargèrent pendant leur marche, mais ils furent repoussés; alors toute l'artillerie ennemie tira sur nous, sans nous faire grand mal. Mon général de division imagina assez mal à propos de s'arrêter à ce feu, de faire mettre en batterie nos six pièces de trois ou de quatre, et de répondre ainsi à l'ennemi. Je lui fis observer qu'il n'y avait aucune proportion ni dans le nombre des pièces ni dans le calibre, et que la seule chose à faire était de marcher en avant le plus vite possible: il me crut, et notre mouvement continua. Une misérable infanterie défendait ces retranchements informes, et s'enfuit; nous y pénétrâmes sans difficulté. Alors les mameluks placés encore dans l'enceinte, au nombre de deux mille environ, s'ébranlèrent pour en sortir en remontant le Nil. Il fallait passer par un défilé existant au lieu même où le retranchement aboutissait à la rivière; je m'en aperçus, et, prenant avec moi tout un côté du carré, composé d'un bataillon et demi de la quatrième légère, je me rendis au pas de course, en suivant le parapet, jusqu'à son extrémité. À notre arrivée, nous canardâmes les mameluks qui défilaient. Les hommes et les chevaux tués eurent bientôt obstrué le passage, et, comme de toute part ces malheureux étaient pressés, ils se jetèrent avec leurs chevaux dans le Nil, dans l'espoir d'atteindre le bord opposé. Quelques-uns y parvinrent, mais plus de quinze cents perdirent la vie ou s'y noyèrent.
Tout le camp tomba en notre pouvoir. Après cette destruction, la flottille ennemie, sous le feu de laquelle nous étions passés pour faire notre attaque, fut abandonnée et incendiée par ses équipages, qui se retirèrent sur la rive droite. Telle fut la bataille des Pyramides. Le général Desaix, avec sa division, se porta sur Giséh, où il s'établit. La division Bon resta sur le champ de bataille et dans le camp dont elle s'était emparée, attendant sur les bords du Nil que tout fût préparé pour notre entrée au Caire. Nous restâmes deux jours dans cette position. Pendant ce temps, les cheiks de cette ville vinrent faire leur soumission. Les bateaux nécessaires au passage étant rassemblés, nous prîmes possession de cette capitale. Pendant notre séjour sur le bord du Nil, à Embabéh, il arriva une chose digne d'être racontée.
On connaît déjà l'usage qu'avaient les mameluks de porter sur eux-mêmes presque toutes leurs richesses. Les soldats de la division Bon, après avoir dépouillé les mameluks tués à Embabéh, étaient au désespoir de perdre les trésors des noyés: un Gascon, soldat dans le 32e de ligne, imagina d'essayer de se les approprier en retirant leurs corps du fleuve. Il courba sa baïonnette et fit ainsi un crochet, une espèce d'hameçon; placé au bout d'une corde, il le traîna au fond du fleuve, et ramena à la surface un mameluk. Grande joie pour lui, et grand empressement de la part de ses camarades à l'imiter. Beaucoup de baïonnettes ayant été courbées immédiatement, la pêche fut abondante; il y eut des soldats qui déposèrent jusqu'à trente mille francs dans la caisse de leur régiment.
La division dont je faisais partie prit possession du Caire, on s'y établit militairement; le général en chef s'occupa immédiatement de la sûreté des troupes, des moyens à prendre pour contenir cette grande population avec peu de monde, de l'isoler des mameluks et des Arabes, en empêchant les uns et les autres de pénétrer dans la ville. À cet effet, il fit mettre en état de défense la citadelle qui la commande, et construire un système de petits forts ou tours fermées à l'abri d'un coup de main, armés de canons et placés en vue les uns des autres à petite distance, et l'enveloppant de toute part. Cette ville du Caire avait alors trois cent mille habitants: elle me parut très-belle pour une ville turque. Les maisons, bâties en pierre, étant fort élevées, et les rues très-étroites, la ville paraît très-peuplée; de grandes places, sur lesquelles étaient bâties les maisons des principaux beys, l'embellissaient; enfin tout cet ensemble nous parut fort supérieur à l'idée que nous nous en étions formée. La maison du Kasnadar, trésorier d'Ibrahim-Bey, m'échut en partage. Elle était belle, et les principales pièces étaient rafraîchies par des jets d'eau, usage de ce pays et luxe rempli de charmes avec une température aussi élevée. Toutes les maisons se trouvèrent aussi bien meublées que les moeurs de l'Orient le comportent, et nous nous reposâmes avec délices de nos fatigues dans ces lieux que l'imagination des poëtes et des voyageurs a souvent représentés comme enchantés. Quoique notre existence fût devenue supportable, le mécontentement de l'armée n'en était pas moins vif, et les soldats, les officiers, et même quelques généraux, l'exprimaient souvent de la manière la plus indiscrète. Cette disposition des esprits donna quelques inquiétudes au général en chef; il s'assura secrètement des corps sur lesquels il pouvait le plus compter. Je m'occupais beaucoup de celui qui m'était confié, j'en étais fort aimé, et je lui en répondis pour toutes les circonstances; mais aucune révolte n'eut lieu, et tout se passa, comme il arrive souvent en France, en plaintes et en murmures. Les travaux du général en chef étaient immenses. Il fallait organiser et constituer le pays; achever de le conquérir et de l'occuper; créer les ressources nécessaires pour satisfaire aux besoins impérieux, urgents et journaliers de l'armée. Comme j'en ignore les détails, je ne dirai rien des dispositions administratives qui furent prises. J'ai l'intention d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, ce que j'ai été à même de mieux savoir qu'un autre, et je ne dépasserai pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même.
Au bout de quelques jours, je fis avec le général Desaix le projet d'aller visiter les pyramides célèbres à l'ombre desquelles nous venions de combattre. Cet ouvrage, le plus grand, l'un des plus anciens sortis de la main des hommes, respecté par les siècles, et qui en verra tant d'autres s'écouler encore, jusqu'à ce qu'un cataclysme bouleverse cette planète, est tout à la fois l'oeuvre de la superstition et de l'esclavage; car l'intérêt d'un avenir sans limites pouvait seul donner la pensée d'un pareil travail, comme l'esclavage, les moyens de l'exécuter. Aucun monument sur la terre ne parle davantage à l'imagination par sa masse immense. Mais mes désirs ne purent être satisfaits.
Rendus à Giséh, au jour indiqué, nous nous mîmes en route; je montais un cheval arabe pris à la bataille des Pyramides; mon cheval se cabra, se renversa; je ne fus point écrasé, mais je tombai sur la poignée de mon sabre, qui m'enfonça une côte; porté sur un bateau et transporté au Caire, souffrant beaucoup, je ne pouvais faire aucun mouvement.
Peu de jours après, le général en chef se disposa à forcer Ibrahim-Bey à quitter Belbeis et Salahieh, et à se retirer dans le désert et en Syrie; il résolut de marcher sur lui avec la division Régnier, ma brigade et la cavalerie, tandis que le général Desaix entreprendrait la conquête de la haute Égypte. Mon état de souffrance rendait mon départ difficile; le général en chef vint me voir, m'annonça ce qu'il allait exécuter, m'ordonna de rester, et voulut ainsi me consoler de ne pouvoir le suivre. Mais rester, tandis que mes troupes partaient pour aller à l'ennemi, était pour moi pire que la mort. Tous les mouvements de flexion me faisaient souffrir des douleurs atroces; mais, ayant remarqué que, debout et très-droit, elles étaient supportables, j'essayai de me faire placer sur un petit cheval dont les allures étaient douces; je supportai ce mouvement, et je me mis en marche avec ma brigade. Je m'arrêtai à Matarieh, anciennement Héliopolis, lieu où le général Kléber a gagné depuis, contre le grand vizir, une bataille glorieuse pour lui et pour nos armes. Le 30 mars 1800, avec moins de dix mille hommes, il y remporta une victoire complète sur soixante mille Turcs, et cette bataille l'a placé dans l'histoire à une hauteur digne de son courage et de son esprit supérieur. De là, je fus à El-Kanka, où je restai en réserve et en observation, tandis que le général en chef, aux prises avec Ibrahim-Bey, le rejetait, le 11 août, dans le désert. Ibrahim-Bey retiré en Syrie, le général en chef se mit en route pour retourner au Caire; il s'arrêta dans ma tente pour se reposer et pour dîner. Ce fut là qu'il apprit le désastre d'Aboukir du 1er août, par les dépêches du général commandant à Alexandrie. Le général Bonaparte fut calme, et, sans se déguiser l'immensité de la perte et les conséquences graves qui en résulteraient probablement, il s'occupa sur-le-champ à diminuer l'effet qu'elles devaient faire sur les esprits, et nous tint à peu près ce discours: «Nous voilà séparés de la mère patrie sans communication assurée; eh bien, il faut savoir nous suffire à nous-mêmes! L'Égypte est remplie d'immenses ressources: il faudra les développer. Autrefois, l'Égypte, à elle seule, formait un puissant royaume: pourquoi cette puissance ne serait-elle pas recréée et augmentée des avantages qu'amènent avec elles les connaissances actuelles, les sciences, les arts et l'industrie? Il n'y a aucune limite qu'on ne puisse atteindre, de résultat qu'on ne puisse espérer. Quel appui pour la République, que cette possession offensive contre les Anglais! Quel point de départ pour les conquêtes, que l'écroulement possible de l'empire ottoman peut mettre à notre portée! Des secours partiels peuvent toujours nous être envoyés de France; les débris de l'escadre offriront des ressources importantes à l'artillerie. Nous deviendrons facilement inexpugnables dans un pays qui n'a pour frontières que des déserts et une côte plate et sans abri. La grande affaire pour nous, la chose importante, c'est de préserver l'armée d'un découragement qui serait le germe de sa destruction. C'est le moment où les caractères d'un ordre supérieur doivent se montrer: il faut élever la tête au-dessus des flots de la tempête, et les flots seront domptés. Nous sommes peut-être destinés à changer la face de l'Orient et à placer nos noms à côté de ceux que l'histoire ancienne et celle du moyen âge rappellent avec le plus d'éclat à nos souvenirs.» Et ensuite il ne perdit pas un moment pour prévenir les reproches qu'on ne pouvait manquer de lui adresser, et rejeter le blâme sur le pauvre amiral qui venait de périr. Cependant il ne trompa personne; jamais l'amiral Brueys, le fait est indubitable, n'a eu l'ordre d'aller à Corfou ni de croiser. Peut-être plus d'efforts pour faire entrer son escadre dans le port vieux d'Alexandrie, chose rigoureusement possible, auraient pu la mettre à l'abri; mais jamais Bonaparte n'a conçu ni manifesté l'intention de se séparer de son escadre. La manière même dont il accusait Brueys prouvait le peu de sincérité de son langage.