Je rentrai au Caire avec le général en chef, et je reçus immédiatement l'ordre d'en partir avec le 4e léger et deux pièces de canon, pour me rendre sur la côte et pourvoir à sa sûreté. Je devais ramener à l'obéissance les habitants de Damanhour, révoltés contre un détachement parti d'Alexandrie et forcé d'y rentrer; je devais me rendre ensuite à Rosette, assurer la défense de l'entrée de cette branche du Nil et y faire construire une batterie; mettre également en défense la presqu'île d'Aboukir, armer le fort et y ajouter un retranchement; de là venir à Alexandrie pour concourir à tout ce que demandaient les besoins de cette place; enfin revenir à Rosette pour avoir l'oeil sur toute la côte, empêcher autant que possible la communication entre les Anglais et les Arabes, et surtout l'envoi de secours en subsistances à l'escadre; en un mot, me porter partout où la présence de mes troupes serait nécessaire, en me plaçant, à Rosette, sous les ordres du général Menou, ou à Alexandrie sous ceux du général Kléber; tous les deux étaient généraux de division et chargés chacun du commandement de leur arrondissement. Je partis du Caire le 20 août, et je remplis cette mission à la satisfaction du général en chef; je vis les désastres de notre escadre, ses débris étaient encore fumants; il n'y avait plus que quelques vestiges de notre puissance maritime, elle avait entièrement disparu. Rien ne menaçait l'existence de l'armée; mais, dès ce moment, elle était complétement isolée, forcée de trouver en elle les moyens de satisfaire à tous ses besoins. Avec la disposition d'esprit des soldats, la chose paraissait difficile et l'avenir effrayant; mais les événements se succédèrent avec une telle rapidité, que nous ne fûmes pas un seul moment inoccupés; grand moyen de maîtriser les mécontents. De nouvelles combinaisons venaient constamment s'emparer des imaginations; rien d'ailleurs n'était au-dessus de la capacité et de l'autorité du chef que l'armée avait alors, et de celui qu'elle devait avoir ensuite. On avait pourvu aux premiers besoins d'Alexandrie, et cette place paraissait en sûreté; d'après mes instructions, je retournai à Rosette pour y attendre les événements. Je remarquai dans cette circonstance un phénomène bien d'accord avec l'ancien usage d'Égypte de conserver les morts; la nature semble en faire tous les frais, et l'état de l'atmosphère se charger de cette opération. Une grande quantité de cadavres avaient été jetés sur la côte d'Aboukir, et aucun d'eux n'était entré en putréfaction; une forte chaleur et un air sec les avaient desséchés, pour ainsi dire, en un moment, sans qu'aucune partie de leur peau eût été endommagée ou détruite par la corruption. Dans nos climats, au contraire, la putréfaction suit toujours de très-près la mort.

Pendant mon séjour à Rosette, le général Menou me proposa de faire une excursion dans l'intérieur du Delta; aucun de nous ne l'avait encore parcouru et ne le connaissait. C'est la partie la plus fertile de l'Égypte; elle est entièrement composée d'alluvions, pouvant être arrosée avec facilité par des prises d'eau sur les deux branches du Nil, à différentes hauteurs, à l'abri des incursions des Bédouins: c'est une terre de promission. Notre curiosité nous coûta cher et nous fit courir de grands risques. Nous composions une assez nombreuse caravane. Il y avait d'abord le général Menou, ses officiers et les miens, en outre plusieurs savants et artistes: Dolomieu, Denon, Delisle, botaniste, Redouté, peintre, et un nommé Joly, dessinateur. Une compagnie de carabiniers du 4e léger, forte de soixante hommes, nous servait d'escorte, et nous nous dirigeâmes sur un des principaux villages de l'intérieur du Delta, situé à quatre lieues du Nil, et nommé Caffre-Schiabasammer. Nous marchions au pas de nos chevaux en dissertant, sans nous occuper de notre escorte, et nous arrivâmes avant elle aux portes de ce village. Le Nil étant déjà fort élevé, et les inondations tendues, nous suivions une digue fort étroite, aboutissant à ce village. Après avoir achevé de la parcourir, et arrivés au commencement du plateau, fait de main d'homme, à la sommité duquel il est placé, nous aperçûmes en face de nous, et hors de ses murs, environ deux cents paysans armés, courant à nous et criant: «Erga, erga!» ce qui veut dire: «Retourne.» Et ils accompagnèrent leurs paroles de quelques coups de fusil. Notre escorte encore éloignée, nous n'avions aucun moyen de combattre; il fallut nécessairement aller la rejoindre pour revenir ensuite et punir les paysans, et c'est ce que nous nous mîmes en devoir de faire. Mais Joly, l'un de nos compagnons, éprouva une terreur telle, que toutes ses facultés l'abandonnèrent. Il se mit à crier qu'il était perdu; et, au lieu de nous suivre, il descendit de cheval, apparemment de peur d'en tomber. Je m'arrêtai, j'allai à lui, je cherchai à le rassurer, je l'engageai à remonter sur son cheval, mais ce fut vainement; je lui dis de prendre la queue du mien, que nous nous retirerions au petit trot, et qu'ainsi il échapperait. Je ne pus m'en faire entendre, il avait l'esprit égaré, et enfin il tomba comme frappé d'apoplexie. Pendant ce temps, l'ennemi s'était approché, et plusieurs paysans entrés dans l'eau allaient s'emparer de la digue; il ne me restait plus qu'un moment pour me retirer, et c'est ce que je fis. J'allai rejoindre mes compagnons, déjà très-inquiets pour moi. Notre escorte arriva, et nous attaquâmes le village, espèce de forteresse. Un mur d'enceinte, formant un carré, était flanqué par quatre tours placées aux quatre angles; l'une d'elles, beaucoup plus grande et plus haute, formait un donjon. Après avoir escaladé la muraille et incendié le village, nous fîmes le siége du réduit, et mîmes le feu à la porte; des postes extérieurs formèrent le blocus, afin de prendre la garnison; mais la résistance, qui se prolongea jusqu'au milieu de la nuit, nous coûta cher, et nous ne prîmes personne: les révoltés, profitant de l'obscurité, se sauvèrent, homme par homme, en observant le plus grand silence. Nous perdîmes vingt soldats, tués ou blessés; le général Menou eut son cheval tué sous lui. Le malheureux Joly eut la tête tranchée; nous le trouvâmes ainsi mutilé à notre retour; mais certes il ne s'aperçut pas de son supplice, ayant déjà perdu toute connaissance de lui-même à l'instant où nous l'avions quitté. Après cette belle expédition, nous rentrâmes à Rosette.

Peu de jours après, j'en partis avec ma brigade, pour aller garder le canal du Calidi et assurer l'arrivée des eaux douces à Alexandrie; ceci mérite explication. Le canal du Calidi prend naissance au Nil, à Ramanieh, et arrive à Alexandrie, autrefois canal de navigation, et depuis quelques années rendu à son ancienne destination par Méhémet-Ali; travail très-utile, parce qu'il donne les moyens d'éviter la barre du Nil, dont le passage est fort dangereux. Il n'avait alors d'autre objet que d'amener l'eau dans les citernes d'Alexandrie et d'arroser les terres riveraines. Les eaux du Nil amenant avec elles beaucoup de limon, des dépôts annuels très-considérables se forment particulièrement dans les lieux de repos, à son embouchure, où le choc continuel du courant du fleuve contre les eaux de la mer suspend son cours, et dans les canaux où l'eau est sans mouvement. Ainsi se forment les barres dans toutes les rivières; elles sont plus ou moins fortes, suivant que les eaux du fleuve sont plus ou moins chargées; à ce titre, celle du Nil est très-élevée, et la rivière a peu de profondeur à son arrivée dans la mer.

Une absence totale d'administration ayant privé le canal de tout entretien, la navigation l'avait abandonné; mais, comme il est toujours indispensable pour conduire les eaux potables à Alexandrie, qui sans cela en serait entièrement dépourvue, on avait borné les soins à remplir cet objet. La seule eau courante en Égypte est celle du Nil; il n'y pleut presque jamais: ainsi le désert est nécessairement là où les eaux du Nil n'arrivent pas, et l'importance d'Alexandrie, où est situé le seul port de cette côte, est telle, que dans tous les temps, et au milieu des plus grands désordres, les mesures ont été prises pour assurer l'arrivée des eaux douces dont cette ville ne peut se passer.

Le dépôt annuel du limon des eaux ayant successivement élevé le fond du canal, il était plus haut que la campagne environnante dans une grande partie de son développement. Quelquefois cette élévation dépassait dix pieds: dans cet état de choses, la moindre ouverture faite à une digue s'élargit promptement par la pression de l'eau, et à cause du peu de ténacité des terres dont elle est formée: une ouverture d'un pouce devient une ouverture d'un pied dans un quart d'heure, et de vingt pieds dans quelques heures. Les possesseurs des terres voisines du canal étaient très-intéressés à avoir des arrosements, seul moyen d'obtenir des récoltes. On leur en donnait d'une manière régulière, et on faisait entre eux la distribution des eaux aussitôt après avoir rempli les immenses citernes d'Alexandrie; mais jusque-là il fallait les leur refuser. De leur côté, il n'y avait sorte de moyens qu'ils n'employassent pour en obtenir par surprise: c'était une lutte établie entre les riverains et l'autorité, et il fallait, de la part de celle-ci, la plus grande surveillance. Sous le gouvernement des mameluks, un bey était chargé d'y camper tout le temps nécessaire chaque année. On me donna cette tâche, et je posai mon camp contre ce canal, auprès d'un village nommé Léloua. J'établis des postes de surveillance à des distances déterminées, des dépôts d'outils, de fascines et d'approvisionnements de toute espèce, pour réparer les brèches qui seraient faites, et des patrouilles entre ces stations allaient continuellement à la rencontre les unes des autres. De fréquentes entreprises furtives eurent lieu contre le canal par les riverains; mais, tout étant réparé promptement, Alexandrie reçut son approvisionnement d'eau.

Pendant ce temps, l'armée avait grand besoin de munitions de guerre; toutes étaient déposées à Alexandrie, et Alexandrie avait besoin du blé déposé à Rosette et sur le Nil. Les Anglais bloquant le port et les bouches du Nil, aucun bateau ne pouvait les franchir sans un imminent danger: j'imaginai de faire servir le canal à la navigation pendant le temps de la haute crue du Nil, et j'y réussis. Le canal passe tout à côté du lac de Madieh, lac d'eau salée communiquant avec la mer [5]; il est sans profondeur; aussi les pêcheurs sont-ils obligés d'employer de très-petites barques, et, pour la plupart, tirant moins d'eau que la profondeur du canal. Je fis transporter à bras, et dans l'espace de deux jours, trente de ces barques: elles firent voile sur-le-champ pour Alexandrie; elles y chargèrent des munitions de guerre qu'elles transportèrent à Ramanieh, où elles échangèrent ces munitions contre des blés qu'elles portèrent à Alexandrie; elles continuèrent jour et nuit à opérer ces doubles transports. Un succès complet couronna donc cette invention, dont l'usage dura environ trois semaines.

[Note 5:][ (retour) ] Ce lac a été desséché depuis par Méhémet-Ali; une digue le sépare de la mer et le met à l'abri de son envahissement. L'emplacement qu'il occupait est aujourd'hui couvert de sel cristallisé que l'on exploite. (Note de l'Éditeur.)

Cette navigation me donna l'occasion de faire des observations assez curieuses sur les causes du débordement du Nil. On attribue en général le débordement annuel aux pluies de l'Éthiopie; ces pluies ont une certaine influence, sans doute; la couleur des eaux du Nil à cette époque, le limon qu'elles charrient, le prouvent d'une manière suffisante; mais ces pluies n'en sont pas la seule cause. À partir du printemps et jusqu'en automne, les vents de nord-ouest règnent dans la Méditerranée d'une manière constante. Tous les jours, la brise de mer s'élève de neuf à dix heures, et elle va toujours croissant jusqu'au soir. Ce vent bienfaisant diminue beaucoup l'inconvénient de la chaleur; constamment frais, il donne le moyen de respirer et de supporter l'ardeur du soleil. Ce même vent chasse les nuages d'Europe, et on les voit passer chaque jour avec rapidité à une grande hauteur, allant se condenser et se réduire en eau dans les montagnes de l'Abyssinie, où sont les affluents du Nil, et au coeur de l'Afrique, où sont placées ses sources. Mais ces vents rendent encore d'autres services à l'Égypte, en refoulant les eaux de la mer sur la côte; l'élévation de celles-ci soutient les eaux du fleuve, qui se gonflent et débordent. J'acquis la preuve de leur influence immédiate sur l'élévation du Nil de la manière suivante. La navigation dont j'ai rendu compte durait depuis quinze jours, lorsque tout à coup les eaux baissèrent d'un pied: ma petite flottille resta engravée en face de mon camp. Je supposai la crue finie, et je fis chercher des chameaux pour emporter le chargement des barques. C'était vers le 21 ou le 22 septembre, et le vent venait de quitter sa direction ordinaire et de passer au sud. Tout à coup, au moment où je ne pensais plus qu'au départ, le vent revint au nord-ouest, les eaux reprirent leur première hauteur, et la navigation fut rétablie encore pendant huit jours. La direction des vents et leur constance sont donc une des causes les plus directes, les plus efficaces et les plus immédiates du débordement du Nil.

Avant de finir cet article concernant le Nil, je dirai que sa situation absolue et relative a changé depuis deux mille ans d'une manière sensible. Il y a deux mille ans, le Nil avait cinq bouches, et toutes refoulaient les eaux de la mer; c'est à leur action victorieuse et continuelle que la basse Égypte, le Delta, doivent leur formation. Aujourd'hui deux véritables bouches existent seulement, et ces deux bouches ne peuvent pas en même temps soutenir les eaux de la mer. Il y a trente ou quarante ans, les eaux de la mer pénétraient à six lieues dans la branche de Damiette; des travaux exécutés donnèrent à cette branche une augmentation d'eau. Dès ce moment, les eaux de la mer ont pénétré dans la branche de Rosette. Il est donc très-probable et même certain que le Nil roule moins d'eau aujourd'hui qu'autrefois. D'un autre côté, la mer Méditerranée, sur la côte d'Égypte, s'est élevée de plus d'un pied, et j'en ai trouvé la preuve en observant d'anciens monuments. Au phare d'Alexandrie, dont la place n'a pu être changée, des ornements d'architecture sont toujours couverts par un pied d'eau de la mer; certes, quand les constructions auxquelles ils appartiennent ont été faites, ils étaient destinés à être vus et découverts. Cette observation semble être sans réplique.

La navigation du canal tirait à sa fin, quand, le 4 brumaire (26 octobre), dix-huit bâtiments anglais et turcs de diverses grandeurs parurent subitement devant Alexandrie, vinrent reconnaître la côte et observer de près nos batteries. Le général Kléber avait quitté cette ville depuis trois semaines, et s'était rendu au Caire pour y reprendre le commandement de sa division. L'autorité était, à Alexandrie, entre les mains du général Mauscourt, ancien officier d'artillerie du régiment de la Fère, homme au-dessous du médiocre, sans tête et de fort peu de courage. L'apparition de cette flotte l'effraya, et il se crut au moment d'être attaqué et perdu. Il m'envoya prévenir en toute hâte, exagérant beaucoup les dangers prétendus de sa position, et me demandant de venir à son secours. Je partis à l'instant même avec mes troupes, laissant quatre cents hommes en arrière pour escorter et conduire à Alexandrie la petite flottille chargée de grains qui naviguait encore sur le canal; mais l'empressement des fellahs à saigner le canal pour arroser leurs terres le mit sur-le-champ à sec. La flottille s'arrêta, et son chargement fut plus tard transporté sur des chameaux. Je trouvai une grande alarme à Alexandrie, et cependant il n'y avait aucun danger. Tout se réduisit, de la part de l'ennemi, à de légères tentatives contre Aboukir, où un petit débarquement fut tenté sans succès et repoussé. Je m'y étais rendu dès que j'avais vu la flotte ennemie se concentrer sur ce point; peu de jours après je revins à Alexandrie. Des fortifications étaient nécessaires pour mettre en sûreté cette place, et le général en chef me fit demander un projet dont je m'occupai. Je fis exécuter aussi quelques travaux à Aboukir, consistant dans une bonne redoute, située sur la hauteur qui commande immédiatement le fort et ferme l'entrée de l'isthme, et une autre sur une hauteur plus élevée et située entre l'isthme et le passage donnant entrée au lac Madieh; mais ce dernier ouvrage ne put jamais être conservé, les sables mouvants dont cette hauteur est formée, constamment poussés par le vent, s'accumulaient en rencontrant des obstacles, et ne cessaient de s'élever; ils couvrirent en peu de jours les palissades, comblèrent les fossés, et arrivèrent ensuite jusqu'au parapet. Là où des sables semblables existent, ce phénomène se reproduit toujours; la seule manière de les combattre, de les vaincre et de les arrêter est d'employer la culture. C'est ainsi que les canaux d'irrigation, en faisant arriver l'eau des inondations loin du Nil, assurent des conquêtes sur le désert, tandis que les sables envahissent à leur tour les terres fertiles au moment où celles-ci ne servent plus à la végétation, au moyen des arrosements périodiques. Cette seconde redoute ne put donc être d'aucune utilité. On décida pour Alexandrie la construction de deux forts sur les deux hauteurs existant dans l'intérieur de la ville. L'un fut appelé, après l'expédition de Syrie, fort Caffarelli, du nom du général illustre, commandant le génie de l'armée, qui mourut à Saint-Jean-d'Acre, et l'autre, plus tard, fort Crétin, du nom de l'ingénieur qui fut chargé des travaux d'Alexandrie, homme d'un mérite très-distingué, d'un caractère honorable, tué à la bataille d'Aboukir. On ordonna la réparation de l'enceinte, dite des Arabes, et la mise en état du fort triangulaire; enfin on arrêta la construction d'un bon retranchement du fort Crétin jusqu'à la mer. Tous ces travaux, exécutés pendant l'hiver, furent armés avec profusion et devinrent capables de faire une véritable défense.