J'avais été chargé d'assurer l'arrivage du blé à Alexandrie, et aucun effort n'avait été négligé pour y parvenir; il était important d'avoir dans cette place de grands approvisionnements. La navigation créée momentanément sur le canal avait paru devoir être d'une grande ressource; mais ses effets ne se firent pas sentir longtemps. Une dilapidation horrible consommait presque tout ce qu'elle procurait, et, quand je croyais les magasins remplis, ils se trouvaient vides. Le blé avait été évidemment vendu. Je portai des plaintes, je criai bien haut, j'opposai aux états des magasins d'Alexandrie ceux des magasins de Ramanieh, dans lesquels nous avions puisé, l'état des transports effectués, et, en comparant le tout avec les consommations, dont les bases étaient connues, je trouvai qu'il y avait un grand déficit. Je demandai la mise en jugement des commissaires des guerres et des gardes-magasins. Le général Mauscourt s'y refusa et protégea les fripons presque ouvertement. Après mes vives instances et les ordres arrivés du Caire, quelques poursuites cependant eurent lieu; mais tout cela aboutit à fort peu de chose, comme il arrive ordinairement en pareil cas. Il y eut seulement un garde-magasin condamné à deux ans de galères. Ces désordres et l'importance d'Alexandrie décidèrent le général en chef à en changer le commandant, et je fus nommé à la place de Mauscourt. Il y avait de quoi employer toute mon activité. Ce poste était flatteur, et je ne négligeai rien pour justifier le choix dont je venais d'être l'objet. Tous les services étaient déjà en grande souffrance, et cependant chaque jour devait ajouter encore aux difficultés. L'escadre nous avait laissé ses débris, et le convoi une multitude d'hommes à peu près inutiles et consommant beaucoup. Vérification faite au moment où je pris le commandement, nous n'avions de subsistances pour vivre régulièrement que pour cinq jours; aucun moyen de transport par terre n'était en rapport avec nos besoins; des Arabes, en état de guerre, gênaient nos communications: voilà pour les vivres. Les troupes, la marine, étaient sans solde depuis longtemps, et les caisses sans argent. Enfin, quant à la défense de terre de cette importante ville, aucun ouvrage n'avait encore été commencé. Grâce à une volonté forte et à une activité soutenue, en quelques mois il fut pourvu à tout.
La première chose était d'avoir quelques jours de répit; c'est presque toujours le temps qui manque aux hommes; quand il échappe complétement, il n'y a aucune ressource; quand au contraire on en a devant soi et qu'on en fait un bon usage, on peut espérer, à force de soins et d'efforts, d'esprit et de caractère, parvenir à tout surmonter.
C'est en raison de cela que la prévoyance est la première qualité de l'autorité, surtout dans les circonstances difficiles, en augmentant le temps dont elle peut disposer; car, lorsque le moment d'exécuter est arrivé, si les préparatifs nécessaires sont faits d'avance, elle peut agir avec promptitude, et le temps est augmenté de tout celui que les préparatifs auraient exigé.
Je commençai par réunir les principaux habitants, et j'exigeai d'eux un emprunt de blé qui pût servir à nourrir les troupes pendant quinze jours. Ces blés existaient chez eux, et, en les leur rendant avec une plus-value considérable sur le Nil, je ne blessais en rien leurs intérêts. À cet égard j'étais en fonds, car nous avions de grands magasins à Rosette et à Ramanieh. Cette première mesure, m'assurant vingt jours de subsistances, me donna du temps et par conséquent quelque sécurité. La croisière des Anglais empêchait la navigation; il fallait donc exécuter d'abord des transports par terre. Voici ce que j'imaginai.
Il y a quatre tribus d'Arabes qui résident à portée d'Alexandrie; elles habitent la frontière du grand désert. La plus considérable, celle des Oulad-Ali, se compose de quatre mille âmes et de mille hommes à cheval, et se tient sur la côte d'Afrique, à l'ouest d'Alexandrie; celle des Frates, plus voisine, est moins nombreuse: après elle, vient celle des Anadis. Je fis sonder ces deux dernières tribus, et j'entamai avec elles une négociation pour traiter de la paix. Je prévoyais bien le peu de durée de ces traités; mais des rapports pacifiques, même momentanés, avec les Arabes, et les secours qu'on pouvait en tirer pour les transports, ne fût-ce que pendant un mois, étaient beaucoup dans la circonstance. Les négociations eurent un plein succès, et la paix fut résolue. Les cadeaux d'usage faits, les principaux chefs vinrent manger avec moi le pain et le sel, et il fut convenu qu'ils me donneraient à loyer tous les chameaux dont j'aurais besoin, se chargeraient de transporter nos blés du Nil à Alexandrie sous leurs propres escortes, et recevraient le payement de leurs transports en blés pris à Rosette et à Ramanieh. Cet arrangement, exécuté assez promptement, nous assura des moyens de subsistance pour six semaines. Le défaut absolu d'argent se faisait sentir de la manière la plus cruelle; l'armée avait laissé à Alexandrie de fort grands approvisionnements de vin: j'eus l'idée de disposer d'une partie, et je fis un emprunt de cent cinquante mille francs aux négociants de cette ville, hypothéqués sur soixante mille pintes de vin que je leur livrai. Cette mesure créa immédiatement les moyens de satisfaire à nos premières dépenses. Mais toutes ces mesures n'étaient que momentanées et accidentelles; il fallait un système régulier. J'avais été placé sous les ordres du général Menou, dont le quartier général était à Rosette, et le commandement s'étendait au deuxième arrondissement, composé des provinces de Rosette, Bahiré et Alexandrie. Alexandrie possédant peu de ressources, et se trouvant cependant le lieu des plus grandes consommations et des plus grandes dépenses de l'Égypte, les provinces de Rosette et de Bahiré étaient destinées à satisfaire à ses besoins; il était désirable que l'homme chargé de leur administration pût apprécier notre situation: en conséquence, j'engageai mon général de division à venir voir tout par lui-même, à juger sur place de nos besoins, des travaux de défense à exécuter, enfin de toutes les mesures rendues nécessaires par les circonstances. Le général me répondit sur-le-champ d'une manière affirmative; il sentait la nécessité de ce voyage; il allait l'exécuter et m'annonçait son arrivée dans trois jours. Cette nouvelle, cause d'une grande joie pour moi, me rassurait sur l'avenir, et j'attendis avec impatience son arrivée: je me préparai à le recevoir de mon mieux. Au jour indiqué, je vais à sa rencontre à une lieue, et je l'attends à l'ombre imaginaire d'un bois de palmiers; mais j'attends vainement. Au coucher du soleil, un Arabe arrive et me remet une lettre; elle était du général Menou: une affaire importante, survenue au moment de partir, me disait-il, l'avait retenu; mais, le lendemain sans faute, il se mettra en route. Le lendemain, mêmes préparatifs et aussi inutiles. Un mois s'écoula ainsi dans les promesses, renouvelées chaque jour et chaque jour oubliées: jamais elles ne furent réalisées.
Le général Menou a acquis une réputation si tristement célèbre, en attachant son nom à la perte de l'Égypte, que je saisirai cette occasion pour le faire connaître et raconter les principaux traits de sa vie. Le général Menou avait alors quarante-huit ans; il avait joué un rôle assez honorable à l'Assemblée constituante, et montré beaucoup de modération dans les crises de la Révolution. Sans aucune espèce de talents militaires, mais non pas sans bravoure, il avait compromis, par ses mauvaises dispositions, le sort de la Convention à l'époque du 13 vendémiaire, quand Barras d'abord, et ensuite Bonaparte, lui succédèrent; il fut accusé et mis en jugement. Le général Bonaparte, connaissant son innocence, le sauva: de là sa résolution de suivre celui-ci en Égypte, où, pour le malheur de l'armée, il se trouva être le plus ancien officier général après la mort de Kléber. Pourvu d'esprit et de gaieté, il était agréable conteur, fort menteur, et ne manquait pas d'une certaine instruction: son caractère, le plus singulier du monde, approchait de la folie. D'une activité extrême pour les très-petites choses, jamais il ne pouvait se décider à rien exécuter d'important. Écrivant sans cesse, toujours en mouvement dans sa chambre, montant chaque jour à cheval pour se promener, il ne pouvait jamais se mettre en route pour entreprendre un voyage utile ou nécessaire: on a vu ce que j'ai raconté sur son voyage projeté à Alexandrie. Quand le général Bonaparte partit pour la Syrie, il lui donna le commandement du Caire: Menou arriva seulement huit jours avant le retour de Bonaparte, et l'absence de celui-ci avait été de cinq mois. Quand, après avoir perdu l'Égypte, il débarqua à Marseille, son premier soin semblait devoir être de venir se justifier, et il resta plus de quatre mois à Marseille, sans avoir rien à y faire. Quand plus tard Bonaparte, premier consul, lui donna, par une faveur insigne, l'administration du Piémont, il retarda de jour en jour son départ pendant six mois, et ne partit que parce que Maret, son ami, le plaça lui-même dans sa voiture attelée de chevaux de poste.
Après avoir montré son incapacité comme administrateur du Piémont, et en quittant cette fonction, on trouva dans son cabinet neuf cents lettres qui n'avaient pas été ouvertes. Constamment et partout le même, on ne cessa cependant de l'employer. À Venise, dont il eut le gouvernement, il devint éperdument amoureux d'une célèbre cantatrice, madame Colbran, devenue madame Rossini, dont il fut la risée, courant après elle dans toute l'Italie, arrivant toujours dans chaque ville après son départ. Il avait rêvé à Venise être grand-aigle de la Légion d'honneur et commandeur de la Couronne de fer, et il avait pris les décorations de ces ordres et les a portées pendant quinze mois. Toujours perdu de dettes, et de dettes criardes, s'élevant souvent à trois cent mille francs, et acquittées plusieurs fois par Bonaparte, il ne pouvait se résoudre à rien payer, et donnait tout ce qu'il avait. Je l'ai vu faire cadeau à un cheik arabe d'une montre marine du prix de trois mille francs, et depuis dix ans son valet de chambre était créancier de ses gages. D'un caractère violent, il tua d'un coup de bûche, à Turin, un fournisseur de sa maison venu pour lui demander de l'argent. Son mariage avec une Turque fut l'écart d'esprit le plus étrange, et le rendit la fable de l'armée et la risée du pays.
C'était un extravagant, un fou, quelquefois assez amusant, mais un fléau pour tout ce qui dépendait de lui. Incapable des plus petites fonctions, l'affection de Bonaparte pour lui et son obstination à l'employer vinrent de ce qu'à son départ de l'Égypte il lui était resté fidèle et s'était placé constamment à la tête de ses amis. Bonaparte n'oubliait jamais les preuves d'attachement qu'il avait reçues, et voilà tout le secret de son incroyable condescendance pour lui.
Je reviens à mes embarras toujours croissants. J'avais pourvu au plus pressé, en me procurant des vivres et de l'argent pour les premiers besoins du service. Mais un fléau très-redouté se déclara et vint compliquer ma position: des symptômes de peste se montrèrent dans un de nos hôpitaux. Cette nouvelle jeta une grande alarme parmi les Francs et parmi nos soldats. L'isolement et diverses mesures de prudence furent ordonnés à l'égard de cet hôpital. Les accidents devenant plus nombreux, la terreur se répandit dans tous les esprits; jusqu'aux chirurgiens, tout le monde voulut s'éloigner. Je m'y rendis plusieurs fois, et ma présence réitérée suffit pour obliger chacun à remplir ses devoirs. Mais les pestiférés ne se montraient pas seulement parmi les malades des hôpitaux; ce fut dans les casernes, chez les habitants, enfin partout.
Dès ce moment, et vu les besoins du service et les communications indispensables qu'ils entraînent, on put tout redouter. Dans une circonstance semblable, il y a deux choses à faire: d'abord calmer autant que possible les esprits, et faire ensuite ce qu'une sage prévoyance concilie avec les devoirs du service. J'appris par les habitants qu'un médecin vénitien, appelé Valdoni, établi au Caire depuis plusieurs années, guérissait la peste: son expérience nous serait utile, sa présence, dans tous les cas, devait rassurer, et je demandai au général en chef de me l'envoyer. À son arrivée, je réunis chez moi les principaux médecins des troupes de terre et de marine en commission. Cette espèce de charlatan, vêtu à la turque, débuta dans son discours en nous disant: «La peste? non e niente affatto.» Cette entrée en matière était singulière et plaisante: il détailla cependant les accidents de cette maladie de manière à satisfaire. Le traitement qu'il indiqua parut raisonnable aux médecins français. Les symptômes étaient une grande prostration de forces, une fièvre horrible, une grande sécheresse à la peau, et la formation d'un bubon. Quand le bubon aboutissait, le malade était sauvé; quand il ne pouvait pas percer, le malade mourait infailliblement, et la crise ne dépassait jamais le quatrième jour. Mais cette tension extraordinaire de la peau cédait souvent à une saignée; alors la crise salutaire arrivait, et on la secondait par d'autres remèdes. On suivit la méthode indiquée, et beaucoup de pestiférés furent sauvés. Les esprits se calmèrent, les soins convenables furent donnés, et tout rentra dans l'ordre accoutumé. D'un autre côté, je pris toutes les mesures préservatrices possibles: les troupes sortirent de leurs casernes et furent consignées hors de la ville, excepté quatre postes commandés; chaque bataillon fut baraqué isolément, et chaque baraque ne contenait que deux soldats; quand une baraque avait contenu des soldats pestiférés, elle était brûlée aussitôt. Chaque habitant européen s'enferma, suivant son usage, dans sa maison: ces maisons, nommées okel, sont construites pour cette circonstance, comme pour résister à une insurrection et à un désordre momentané. Ce sont de grands carrés longs, sans fenêtres extérieures au rez-de-chaussée, fermés par une espèce de porte de ville. Dans la distribution intérieure, il y a autant de parties qu'il y a de familles de la même nation, et tous ces logements communiquent par un corridor couvert, situé au premier étage et donnant sur une grande cour. Je consignai dans l'okel de France, où je demeurais, tous mes domestiques, ne voulant pas, sans motif, ajouter aux dangers que nous courions nécessairement. Nous continuâmes, moi et mes officiers, à vaquer à nos devoirs, comme dans un temps ordinaire, laissant à la fortune à disposer de nous et à régler notre destinée. Dans cette horrible maladie, dont pendant quatre mois j'ai suivi attentivement toutes les phases, j'ai constaté qu'un isolement complet garantissait certainement de ses effets. J'ai remarqué également que ceux qui la redoutaient le plus en étaient atteints plus promptement que d'autres, et, une fois attaqués, ils en mouraient toujours: ceux au contraire qui, plus courageux, n'avaient pas l'esprit inquiet, se montraient moins prédisposés à la prendre, et, quand ils l'avaient gagnée, ils en guérissaient assez souvent. Dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, la peur n'est bonne à rien. Enfin j'acquis la triste certitude que les mêmes soins, les mêmes traitements, ne produisent pas les mêmes effets: quand l'état de l'atmosphère a subi des changements notables pendant une même saison, la maladie prend alors divers caractères, ce qui la rend très-difficile à traiter.