Nous voilà donc avec une bonne peste, bien conditionnée, ajoutée à tous les embarras dont j'ai fait le tableau. Cela ne suffisait pas: la flotte ennemie reçut des bombardes, et, chaque jour, ou plutôt chaque nuit, elle nous lança cent cinquante bombes pendant dix jours. Ce bombardement devint un divertissement pour nous, et, au moyen de quelques précautions prises, il ne produisit aucun effet.

Nous étions absolument sans nouvelles de France, et cette ignorance était un des plus grands supplices de l'armée.

La certitude de la déclaration de guerre de la Porte ne nous était point encore acquise; et, quoique des bâtiments portant pavillon turc fissent partie de la flotte en vue, nous nous abandonnions à l'espérance que ces bâtiments de transport avaient été conduits de force par les Anglais.

Nous avions à Alexandrie une caravelle du Grand Seigneur, et le général en chef se décida à la renvoyer à Constantinople, en forçant le capitaine Idris-Bey à emmener avec lui M. Beauchamp, astronome célèbre, trouvé en Égypte à notre arrivée, revenant des bords de l'Euphrate, où il avait été voyager dans l'intérêt des sciences. Idris-Bey s'engagea avec moi, par un traité, à tenir caché M. Beauchamp, à le conduire en Chypre et de là à Constantinople; une fois sa mission remplie, il devait le renvoyer à Damiette. Son fils resta à Alexandrie, afin de servir d'otage à M. Beauchamp, et en outre un officier et dix hommes de son équipage, pour être échangé contre le consul de France à Chypre et les employés de ce consulat. Beauchamp était porteur d'une lettre pour le grand vizir, avec lequel Bonaparte cherchait à entrer en relation. Nous essayâmes à plusieurs reprises de faire partir la nuit la caravelle, au moment où les Anglais s'éloignaient de la côte, mais toujours sans succès; elle dut mettre de jour à la voile. Arrêtée et fouillée par les Anglais, Beauchamp, découvert, fut envoyé à Constantinople, comme il le demandait, mais mis au château des Sept-Tours, où peu après il termina sa vie.

D'un autre côté, Bonaparte, voulant établir des rapports avec la France par la côte de Barbarie, me chargea d'envoyer à Derne un négociant d'Alexandrie, nommé Arnault, très-brave et très-galant homme, qui parlait bien arabe et connaissait tous ces parages. Cette mission étant fort périlleuse, le général en chef craignit qu'il ne refusât de la remplir; en conséquence, il m'ordonna de l'expédier par surprise. Sous un prétexte, je le fis arriver sur le brick le Lodi, où il reçut ses ordres, ses instructions et l'argent nécessaire. Il s'y résigna sans hésiter; le pauvre homme était profondément affligé du doute montré sur son courage et son dévouement; quatre heures après son embarquement il était parti pour sa destination. Le brick avait l'ordre, après l'avoir débarqué, de rester à sa disposition; mais il s'éloigna de la côte aussitôt après l'avoir mis à terre, et ce malheureux, ainsi abandonné, fut tué par les Arabes. Sa veuve, madame Arnault, existant encore aujourd'hui en France, est un exemple de l'erreur des médecins, qui avaient cru utile l'inoculation de la peste; madame Arnault eut cette année la peste à Alexandrie; c'était la troisième fois qu'elle en était attaquée. Chaque fois, à la vérité, la maladie a été plus faible; mais il n'est cependant pas très-rare en Égypte de voir des gens mourir d'une seconde attaque.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE TROISIÈME

MARMONT À BONAPARTE.

«Alexandrie, 2 octobre 1798.

«J'ai eu, mon cher général, une entrevue avec le capitaine de la caravelle turque; il est intimement convaincu de l'amitié de la Porte pour nous, il ne croit à aucune hostilité, et il prétend que la marine turque qui est devant le port d'Alexandrie a été ramassée dans les îles de l'Archipel par les Anglais, et se trouve aujourd'hui sous leur oppression.

«Il a dit à un officier qu'il avait reçu la nouvelle de la sensation que notre entrée ici avait faite à Constantinople; que d'abord elle avait été fâcheuse; mais que, la note officielle étant parvenue, l'opinion avait changé, et que le Grand Seigneur avait expédié partout des petits bâtiments pour ordonner d'avoir des égards pour les Français; qu'il avait envoyé un bâtiment à Alexandrie pour vous porter des témoignages de bienveillance et d'amitié; que le bâtiment avait été pris par les Anglais et n'avait pu communiquer. Effectivement, on vous a rendu compte qu'il y a environ deux mois un petit bâtiment turc vint pour entrer dans le port; mais, chassé et arrêté par une frégate anglaise, il resta deux jours à Aboukir. Le capitaine de la caravelle envoya à celui qui le commandait des rafraîchissements; les Anglais les prirent, les portèrent à bord, mais empêchèrent que le canot ne communiquât.