«L'amitié avec laquelle vous me traitez m'autorise, mon cher général, à vous ouvrir mon coeur, et je crois pouvoir vous dire tout ce que je pense. Vous connaissez mieux que personne ma position, et vous savez que dans l'ordre des choses le destin de mes jours sera déterminé par les événements qui auront lieu d'ici à quelque temps. Si des opérations militaires doivent avoir pour théâtre l'Égypte, rien au monde ne pourrait me décider à retourner en France. Je sacrifierais ma vie et mon bonheur futur pour sauver ma gloire et mériter l'estime publique. Mais, si nous sommes destinés à être bientôt dans une paix profonde, si enfin l'honneur me permet de partir, je ferai tout au monde pour en obtenir la permission. Vous voyez, mon général, que ce n'est point l'erreur d'une passion légère qui me conduit, c'est un calcul plus sage, et le désir de prévenir des désordres domestiques qui me prépareraient des tourments éternels, qui me dirige. Je veux fixer la paix, la tranquillité et la confiance dans ma maison, et me préparer pour tous les âges un bonheur durable.--Si le général en chef me donne le commandement que votre bienveillance sollicite pour moi, ne croyez pas que je risque d'être oublié longtemps ici, et de perdre l'occasion de profiter des circonstances favorables qui peuvent se présenter.--Bonaparte me donne trop de témoignages d'amitié pour la révoquer en doute. Je crois être certain qu'il comptera pour quelque chose mon bonheur et mes vrais intérêts. Mais, mon cher général, vous connaissez les hommes, et vous savez combien il est utile de solliciter soi-même ce que l'on désire. N'est-il donc pas à craindre que les difficultés se multiplient pour moi si l'on me place ici? Je suis franc dans ce moment comme je le suis toujours. Je crois que j'y pourrais être utile, qu'en peu de temps peut-être même j'y remonterais la machine, et que mon désir de bien faire, mon zèle et vos conseils suppléeraient à ce qui me manque. Mais vous voyez ma position, assurez-moi votre appui, mon cher général, pour obtenir mon changement, lorsque vous ne me croirez plus nécessaire ici, si le général en chef me donne le commandement d'Alexandrie. Lorsqu'il n'y aura plus de danger, lorsqu'on ne pourra plus prévoir d'opération militaire, lorsque tout sera organisé, que votre amitié si franche me tende une main secourable, et je me consacre avec le plus grand plaisir à tous les travaux qui se préparent, et que vous dirigerez.

«Pardon, mon cher général, si je vous ai entretenu si longtemps de mes intérêts, mais vos bontés m'ont inspiré de la confiance, et cette confiance, mon abandon.»

MENOU À MARMONT.

«Rosette, 15 novembre 1798.

«INSTRUCTION ENVOYÉE AU COMMANDANT D'ALEXANDRIE.

«S'il se présente une ou deux frégates turques pour entrer dans le port d'Alexandrie, le général commandant les laissera entrer.

«S'il se présentait un plus grand nombre de bâtiments de guerre turcs pour entrer dans le port d'Alexandrie, le général fera connaître à celui qui les commande qu'il est nécessaire de faire part de sa demande aux chefs supérieurs: on devra même l'engager à envoyer quelqu'un au Caire, au général en chef.

«Si le commandant turc persistait à vouloir entrer avec un nombre de bâtiments qui excéderait celui de deux avant d'avoir la réponse du Caire, le général emploiera la force pour l'en empêcher.

«Si une escadre turque vient croiser devant le port, et qu'elle communique directement avec le général, celui-ci prendra d'elle toute espèce d'informations et lui fera toute espèce d'honnêtetés.

«Si cette escadre, ou tout autre commandant turc, ne voulait communiquer que par des parlementaires anglais, le général fera connaître à ces commandants turcs combien cette mesure est indécente et contraire à la dignité du Grand Seigneur; le général les engagera à communiquer directement avec lui, sans intermédiaire anglais, et il fera connaître à ces commandants qu'il regardera comme nulles toutes les lettres qui, relativement aux Turcs, lui viendraient par des parlementaires anglais.