«Si ces pourparlers avaient lieu, il faudrait employer mesure, circonspection, politesse et fermeté.»
MENOU À MARMONT
«Rosette, 15 novembre 1798.
«Mon cher général, ne parlons plus de devoirs entre nous; ne parlons que d'amitié: je compte sur la vôtre comme vous pouvez compter sur la mienne.
«Je suis extrêmement sensible à la confiance que vous me témoignez; soyez assuré que j'en sens tout le prix et que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour y répondre.
«Mon cher général, l'estime publique vous appartient depuis longtemps, et la gloire que vous avez acquise partout où vous avez servi est un capital que vous ne perdrez jamais et qui ne fera que s'augmenter.
«Je sens combien vous devez désirer de retourner en France. Le général en chef, qui vous aime, qui vous estime, et qui depuis longtemps a des liaisons particulières avec vous, est certainement, à cet égard, du même avis que vous et moi, et vous donnera toutes les facilités qui pourront se concilier avec les circonstances et avec les besoins que la chose publique et lui ont toujours d'un homme tel que vous. Quant à moi, mon cher général, je ferai aussi entendre ma faible voix au général en chef pour tout ce qui peut vous être agréable, mais la vôtre seule suffirait. Vous êtes dans ce moment d'une utilité majeure à Alexandrie; vous seul pouvez donner à cette ville et aux troupes le ton qui convient. Je l'ai demandé au général en chef, j'espère qu'il me l'accordera; ne vous y opposez pas, et je vous donne ma parole d'honneur, mon cher général, que vous n'y resterez que le temps nécessaire pour mettre tout en ordre et pour montrer aux Anglo-Turcs un homme fait sous tous les rapports, soit pour leur en imposer, soit pour traiter avec eux.
«Je vous répète que ce n'est que momentané, et que vous ne vous fixerez à Alexandrie qu'autant de temps que la difficulté des circonstances vous promettra de la gloire à acquérir. Si, dans les événements qui vont se succéder rapidement dans ce pays-ci; si, dans les négociations qui, dans mon opinion (peut-être erronée), vont s'ouvrir, il se présentait une occasion d'aller en France porter quelque dépêche importante, ou pour envoyer au Directoire un homme qui, sous tous les rapports, servît parfaitement bien la chose publique, dressons toutes nos batteries, mon cher général, pour que vous en soyez chargé. Mais, au reste, vous connaissez mieux que moi le général en chef: vous êtes pour ainsi dire son frère d'armes; il sait que, quand il vous charge de quelque mission importante, c'est un second lui-même qui exécute.
«Je joins ici des instructions qu'il vient de m'envoyer. Je veux, en attendant que l'affaire du commandement soit arrangée, que vous soyez instruit de tout et que vous concouriez à tout; je le mande au général Mauscourt, en lui marquant que c'est mon intention formelle.
«Adieu, mon cher général, comptez à tout jamais sur ma franche amitié. Vale et ama. Pressez la construction des ouvrages.»