«Les camps sont bien placés, bien aérés, bien divisés; les soldats ont un vaste espace pour se promener et ne sont point abandonnés à eux-mêmes, et cependant le nombre des malades va toujours en augmentant.
«J'ai fait augmenter le nombre des hôpitaux; je fais évacuer un local dès qu'il est entaché de peste, afin de le purifier: tout cela ne sert à rien; la terreur que la peste répand chez les officiers de santé est telle, que les malades attaqués de maladie ordinaire courraient risque de mourir faute de soins. Je dois cependant rendre justice au citoyen Masquelet, chirurgien en chef, qui montre beaucoup de zèle; il serait bien nécessaire que vous m'envoyiez ici quelqu'un pour le seconder. Le commissaire des guerres Michaud, que l'ordonnateur en chef a envoyé ici, a rendu des services par son activité et son zèle; il a fort bien organisé les services, et particulièrement celui des hôpitaux; mais ses moyens viennent d'être paralysés par le malheur qu'il vient d'éprouver: son secrétaire et son domestique viennent de mourir de la peste. L'administration sanitaire vient de le mettre en quarantaine. J'ai établi, pour le remplacer momentanément, et chargé du service le commissaire de Ramanieh, qui était traduit au conseil de guerre, mais que je crois honnête homme, et qui, probablement, n'est pas coupable.
«Personne ne sort plus d'Alexandrie sans faire quarantaine. Cette institution est sans doute indispensable; il me paraît aussi nécessaire de la modifier. Mes relations avec l'intérieur sont extrêmement difficiles; les plus petites choses rencontrent les plus grands obstacles, et, si cela durait, nous risquerions bientôt de mourir de faim. L'administration sanitaire ne voit que la peste, et n'aperçoit pas les autres branches de service qui sont aussi importantes; et, comme votre ordre du jour du 18 frimaire est très-précis, je ne puis pas le contrarier. Je vous demanderai donc, tout en laissant la quarantaine établie à Alexandrie pour les relations ordinaires, de m'autoriser à y déroger dans les occasions importantes, et notamment pour mes relations avec Damanhour, en prenant toutes les précautions imaginables pour qu'il n'y ait pas de résultat fâcheux, et ensuite ordonner qu'à Ramanieh il soit établi une quarantaine sévère pour tout ce qui viendra de Damanhour, pour que l'intérieur de l'Égypte soit entièrement préservé.
«Je n'ose vous envoyer aujourd'hui les quatre ou cinq cents matelots que je vous ai annoncés. Si je les faisais mettre en quarantaine dans un jardin, à Alexandrie, au bout de huit jours la moitié aurait échappé. Si vous adoptez la mesure que je vous propose plus haut, je les enverrai à Damanhour, où on les mettra à part pour faire quarantaine; là il leur sera impossible de déserter.
«Il n'y a pas encore eu un seul accident de peste parmi les habitants du pays.
«Nous sommes toujours sans argent; nous n'avons pas un seul acheteur pour le vin. J'attends la réponse du général Menou sur la mesure que je lui ai proposée; s'il l'adopte et qu'il réussisse, nous serons au-dessus de nos besoins.
«Le capitaine Ravaud, ingénieur des ponts et chaussées, a cherché, dans la ville d'Alexandrie, de l'eau douce; s'il n'a pas entièrement rempli son but, il en a du moins beaucoup approché. Il a trouvé, dans la presqu'île des Figuiers, de l'eau potable; il a fait faire un puits d'assez grande dimension: il peut fournir, en raison des remplacements, qui se font très-vite, à une consommation de soixante-dix mille pintes d'eau par jour. Chose bizarre! il y a un puits d'eau salée à quinze pieds de là.
«Il a trouvé, sur la place d'Alexandrie, de l'eau moins bonne que celle du Nil, mais meilleure que celle dont je vous ai parlé; il s'occupe d'en tirer parti.
«Il y a un bruit populaire qu'il existe, aux environs de la batterie des Bains, une source d'eau vive souterraine: on la recherche, et nous espérons la découvrir.
«Depuis huit jours les Anglais ont disparu; le gros temps les a forcés de s'éloigner. S'il y eût eu un jour de beau temps, la caravelle serait sortie facilement; hier, on l'avait conduite jusqu'à la passe, lorsqu'un coup de vent a forcé de mouiller: ce matin, les Anglais paraissent, et l'on est obligé de la ramener dans le port. Je ne pense pas qu'ils l'aient aperçue.»