L'ennemi attaqua simultanément Marengo et tout l'espace compris entre le village et la Bormida, ainsi que la ferme de Stortigliana; mais il le fit avec mollesse et lenteur. Un seul coup de collier vigoureux de sa part décidait la question et lui assurait le gain de la bataille. Victor résista longtemps, et, pendant plusieurs heures, repoussa toutes les attaques. Lannes entra en ligne; l'ennemi tenta de tourner sa droite en franchissant le fossé à sa partie inférieure. Castel-Ceriolo ayant été emporté, Lannes, pour couvrir sa droite, fut obligé de placer ses réserves en potence; il fit reprendre ce village, mais le reperdit bientôt.

Le ruisseau en avant du front de l'armée française avait été un grand obstacle au déploiement de l'ennemi. Il n'avait rien préparé d'avance pour le passer facilement, et se trouva pendant longtemps enfermé dans cet espace étroit dont il ne pouvait sortir; mais enfin il y parvint. D'un autre côté, il enleva la ferme de Stortigliana, tourna notre gauche, et cette partie de l'armée française fut mise dans un grand désordre. Nos troupes renoncèrent alors à la défense du fossé, se rapprochèrent de Marengo, et, se trouvant menacées sur les deux flancs, se mirent en mesure d'évacuer le village et de commencer leur retraite, qui s'opéra avec lenteur et en bon ordre: la direction fut prise sur San Giuliano et en marchant parallèlement à la grande route. Ce combat meurtrier avait réduit les bataillons au quart de leurs forces. L'artillerie avait produit de grands effets; mais, accablée par une artillerie très-supérieure, presque toutes nos pièces avaient été démontées: il n'en restait que cinq, pendant la retraite, en état de faire feu.

La soixante-douzième demi-brigade de la division Monnier présenta un beau spectacle dans le moment de cette retraite: formée en bataille dans cette plaine entièrement unie, chargée par un gros corps de cavalerie, et complétement enveloppée, elle ne montra pas la moindre crainte: les deux premiers rangs firent feu sur leur front, tandis que le troisième fit demi-tour et feu en arrière; et la cavalerie ennemie se retira sans l'avoir entamée.

Il était près de cinq heures, et la division Boudet, sur laquelle reposaient notre salut et nos espérances, n'était pas arrivée. Enfin, peu après elle nous rejoignit. Le général Desaix la précéda de quelques moments, et vint rejoindre le premier consul. Il trouvait l'affaire dans ce fâcheux état, il en avait mauvaise opinion. On tint à cheval une espèce de conseil auquel j'assistai; il dit au premier consul: «Il faut qu'un feu vif d'artillerie impose à l'ennemi, avant de tenter une nouvelle charge; sans quoi elle ne réussira pas: c'est ainsi, général, que l'on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de canon.»

Je lui dis que j'allais établir une batterie avec les pièces encore intactes et au nombre de cinq; en y joignant cinq pièces restées sur la Scrivia, et venant d'arriver, et, de plus, les huit pièces de sa division, j'avais une batterie de dix-huit pièces. «C'est bien, me dit Desaix; voyez, mon cher Marmont, du canon, du canon, et faites-en le meilleur usage possible.» Les dix-huit pièces furent bientôt mises en batterie. Elles occupaient la moitié de droite du front de l'armée, tant ce front était réduit. Les pièces de gauche étaient à la droite du chemin de San Giuliano. Un feu vif et subit causa d'abord de l'hésitation à l'ennemi, et ensuite l'arrêta. Pendant ce temps, la division Boudet se formait, partie en colonne d'attaque par bataillon, et partie déployée. Quand le moment fut venu, le premier consul la parcourut, et l'électrisa par sa présence et quelques paroles: après environ vingt minutes de feu de cette artillerie, l'armée se porta en avant. Ma batterie fut bientôt dépassée, et je donnai l'ordre de suivre le mouvement. Je fis faire demi-tour à mes pièces pour marcher, mais j'avais peine à l'obtenir. Les canonniers tiraient, malgré moi, par les grands intervalles de nos petits bataillons. Enfin le mouvement général s'était successivement établi pièce par pièce, et j'étais arrivé à la gauche près du chemin où étaient trois bouches à feu, deux pièces de huit, et un obusier servi par des canonniers de la garde des consuls; à force de menaces, je les mettais en mouvement, et les chevaux étaient à la hauteur des pièces, à la prolonge, pour faire le demi-tour, quand tout à coup je vis en avant de moi et à gauche la trentième demi-brigade en désordre et en fuite. Je fis remettre promptement les trois bouches à feu en batterie et charger à mitraille; mais j'attendis pour faire tirer. J'aperçus à cinquante pas de la trentième, au milieu d'une fumée épaisse et de la poussière, une masse en bon ordre; d'abord je la crus française, bientôt je reconnus que c'était la tête d'une grosse colonne de grenadiers autrichiens. Nous eûmes le temps de tirer sur elle quatre coups à mitraille avec nos trois bouches à feu, et, immédiatement après, Kellermann, avec quatre cents chevaux, reste de sa brigade, passa devant mes pièces, et fit une charge vigoureuse sur le flanc gauche de la colonne ennemie, qui mit bas les armes. Si la charge eût été faite trois minutes plus tard, nos pièces étaient prises ou retirées; et peut-être que, n'étant plus sous l'influence de la surprise causée par les coups de canon à mitraille, la colonne ennemie aurait mieux reçu la cavalerie. Il en aurait peut-être été de même si la charge eût précédé la salve; ainsi il a fallu cette combinaison précise pour assurer un succès aussi complet, et, il faut le dire, inespéré. Jamais la fortune n'intervint d'une manière plus décisive; jamais général ne montra plus de coup d'oeil, plus de vigueur et d'à-propos que Kellermann dans cette circonstance. Trois mille grenadiers autrichiens, à la tête desquels se trouvait le général Zach, quartier-maître général, chef véritable de l'armée, furent sabrés ou pris. Cette réserve de l'armée avait été mise en mouvement à l'instant où notre nouvelle résistance avait exigé un nouvel effort. Deux mille hommes de cavalerie autrichienne, placés à une demi-portée de canon, virent tout ce désordre sans tenter d'y remédier. En chargeant les quatre cents chevaux français, ils pouvaient facilement reprendre leurs prisonniers et tout réparer; leur repos couvrit de honte leur commandant.

Voilà les circonstances exactes de la crise de la bataille de Marengo. C'est sous mes yeux mêmes et à quelques pas de moi que tout cela s'est passé. On a beaucoup discuté sur cet événement; mais les choses furent telles que je viens de les raconter. Kellermann avait été mis aux ordres du général Desaix; il avait pour instruction de suivre le mouvement des troupes et de charger quand il verrait l'ennemi en désordre et l'occasion favorable. Il a reconnu, en homme habile, l'urgence des circonstances, car c'est quand le désordre commençait chez nous, et non pas chez l'ennemi, qu'il a chargé et qu'il a exécuté sa résolution avec une vigueur incomparable. Il est absurde et injuste de lui contester la gloire acquise dans cette mémorable circonstance et l'immense service qu'il a rendu. Les trois mille prisonniers faits à la fin de la journée décidèrent la question: la bataille était gagnée. L'ennemi se replia rapidement sur la Bormida; et, comme la brigade Saint-Cyr, après avoir évacué le village de Castel-Ceriolo, s'y reporta, vivement appuyée par la garde, l'ennemi, craignant de perdre les ponts nécessaires à sa retraite, accéléra sa marche pour les couvrir. Redoutant de voir tomber son canon entre nos mains, il précipita son mouvement rétrograde; et moi, avec une artillerie si inférieure en nombre, après avoir été accablé pendant toute la journée par le feu de l'ennemi, j'eus la consolation d'exercer à mon tour mes poursuites avec mes dix-huit bouches à feu contre une seule batterie restée à son arrière-garde. La nuit étant venue, et la Bormida repassée, le combat fut terminé.

Telle fut la bataille de Marengo. Les troupes se conduisirent avec bravoure et constance, les généraux avec habileté et présence d'esprit, les Autrichiens avec lenteur et mollesse; mais tout ce que l'on a dit et écrit du changement de front en arrière, à gauche, de ce poste de Castel-Ceriolo conservé pendant toute la bataille, pour de là déboucher sur les derrières de l'ennemi au moment de la retraite, est pure supposition et invention faite après coup [2]. On se retira par où l'on était venu, en suivant la direction de la grande route et en bon ordre. Il aurait été beau effectivement, avec une armée inférieure en nombre, si affaiblie, se composant, à quatre heures du soir, à peine de quinze mille hommes, qui commençait un mouvement rétrograde dont on ne pouvait prévoir le terme, mouvement rétrograde de plus d'une lieue; il aurait été beau, dis-je, de laisser dans un poste ouvert comme le village de Castel-Ceriolo deux mille hommes qui se seraient trouvés séparés de l'armée par trois mille toises! Ces deux mille hommes auraient été pris, et bien plus facilement que les vingt-sept bataillons de Blenheim ne le furent à la journée de Hochstett. Il y aurait eu de la démence dans une pareille disposition, et personne, dans l'armée, n'était capable d'en avoir la pensée.

[Note 2: ][ (retour) ] À cette occasion, je conterai un fait curieux.

Le récit de cette bataille, publié dans le bulletin officiel, était, à quelques circonstances près, assez vrai. Le département de la guerre reçut l'ordre de développer cette narration et d'y joindre les plans. Cinq ans plus tard, l'Empereur se fit représenter ce travail; il en fut mécontent, le biffa, et dicta une autre relation, dans laquelle la moitié à peine était vraie, et prescrivit au Dépôt de préparer pour le Mémorial le récit d'après ces données. Enfin, trois ans après, l'Empereur voulut encore revoir ce travail: il lui déplut, et eut le sort du premier; enfin il en rédigea un autre, où tous les faits sont faux. Un ingénieur géographe, ayant gardé par devers lui les deux premières relations, les a publiées pendant la Restauration, et toutes les trois se trouvent dans le même volume du Mémorial, avec les planches. Ce document est fort curieux.(Note du duc de Raguse.)

Comme toutes les batailles longtemps disputées, perdue pendant une partie de la journée, un dernier coup de vigueur, après tant d'heures de lassitude, vers le soir, a ramené à nous la fortune et la victoire. Ce succès nous coûta le général Desaix: c'était le payer aussi cher que possible. Desaix ne prononça point les belles paroles qu'on a mises dans sa bouche: il reçut une balle au coeur et tomba roide mort sans proférer un mot. La douleur fut grande dans l'armée. On lui a attribué des pressentiments sur sa fin prochaine. Il avait dit quelques jours auparavant: «Je crains que les boulets d'Europe ne me reconnaissent plus.»

Le général Desaix était un homme bien né. Fort pauvre, élève du roi à l'école militaire d'Effiat, il n'avait pas montré dans son enfance le germe des qualités qui se sont développées chez lui. Timide et craintif en commençant sa carrière, il parut même manquer d'une sorte d'élévation et ne pas sentir le feu sacré qui le dévora plus tard, car il demanda et obtint une place d'adjoint aux commissaires des guerres, qu'il échangea contre l'épaulette, en quittant le régiment d'infanterie de Bretagne, où il était officier. Son peu de fortune en fut cause. Mais bientôt les qualités qui devaient le distinguer si éminemment se développèrent, et il revint au métier pour lequel la nature l'avait formé. Il montra activité, intelligence et bravoure, et son avancement fut rapide. Plus il s'éleva, plus il se trouva à sa place. Il était déjà général de division quand je l'ai connu.