Il aimait la gloire avec passion; son âme pure, son coeur droit, étaient capables d'en connaître le prix; mais il voulait qu'elle fût dignement acquise et méritée. Il était doué de la plus haute intelligence de la guerre et d'une activité constante; sobre et simple, sa simplicité était souvent poussée jusqu'à la négligence; d'un commerce doux, égal, ses manières polies sans affectation et sa politesse venaient du coeur.

Une élocution facile, assez d'instruction, et le goût d'en acquérir toujours, rendaient sa conversation agréable; il avait l'esprit observateur, un grand calme habituel et quelque chose de mélancolique dans le caractère et dans la figure; sa taille était haute et élancée. Personne n'était plus brave que lui, et de cette bravoure modeste qui n'attache pas de prix à être remarquée. Homme de conscience avant tout, homme de devoir, sévère pour lui, homme de règle pour les autres, sa bonté tempérait sa sévérité; d'une grande délicatesse sous le rapport de l'argent, mais d'une économie allant jusqu'à l'avarice; estimé de tout ce qui l'approchait, sa mort a été une grande perte pour la France. Comme il était véritablement modeste et sans ambition, il eût été entre les mains de Bonaparte un instrument utile, dont il ne se serait jamais défié; et peut-être, par la sagesse de son esprit, par la position élevée qu'il aurait eue près de lui, aurait-il exercé, dans quelques circonstances, une influence utile; mais il devait nous être enlevé à la fleur de l'âge: il avait trente-deux ans quand la mort le frappa. Une circonstance singulière a marqué sa destinée: émule du général Kléber, tous les deux, avec des facultés et des caractères si différents, ont brillé en même temps d'un semblable éclat. On pouvait comparer leurs actions et leur gloire; leurs deux noms contemporains étaient prononcés avec le même respect, et ces deux émules, ces deux rivaux, séparés depuis peu, sont morts tous les deux le même jour et à la même heure, à huit cents lieues de distance, l'un en Europe et l'autre en Afrique. Le premier consul regretta sincèrement le général Desaix.

Deux officiers, qui, depuis, ont eu différente célébrité, servaient près de lui, Savary et Rapp. Par égard pour sa mémoire, le premier consul les attacha à sa personne, et les fit ses aides de camp. J'eus l'occasion de reconnaître, en cette circonstance, le degré de sensibilité de coeur de Savary. À la fin de la bataille, au milieu de ma grande batterie, il me demanda où était le général Kellermann, auquel il portait des ordres, et je le lui indiquai. Le lendemain, causant avec lui de la mort du général Desaix: «C'était pendant que je vous parlais hier que cela s'est passé, me dit-il; quand je suis revenu et que je l'ai trouvé mort, jugez quelle a été ma sensation; et je me suis dit tout de suite: Qu'est-ce que tu vas devenir?»

Quelle naïveté et quelle candeur dans l'égoïsme! C'est à l'instant où il voit mourir son général, son protecteur, son père adoptif, son ami, un homme déjà illustre, c'est alors que toutes ses pensées et ses sensations se concentrent sur lui-même. L'impression que je reçus dans ce moment ne s'est jamais effacée, et je n'ai pas pu me refuser à la consigner ici.

L'armée autrichienne a combattu à Marengo avec quarante-cinq mille hommes, et l'armée française ne s'élevait pas au delà de vingt-huit mille. Ainsi cette bataille est, pour les temps modernes, une des plus petites, eu égard au nombre des combattants, tandis qu'elle est une des plus importantes par ses résultats. Nous avions perdu beaucoup de monde, et les Autrichiens étaient plus en mesure que nous de recommencer; mais l'opinion était restée en notre faveur, et l'opinion, pendant un temps donné, fait souvent plus que le positif sur les affaires humaines. Une bataille bien disputée est ordinairement perdue deux ou trois fois avant d'être gagnée; le dernier moment est le moment capital, c'est la fin de la partie, et presque toujours le vainqueur a employé tous ses moyens. Ainsi, dans ce cas, et quand une armée battue a encore des ressources, quand elle a le sentiment de ses forces et surtout du courage dont elle a fait preuve et de ce qu'elle vaut, rien n'est plus sage que de tenter la fortune de nouveau le lendemain; c'est un parti auquel on se résout rarement, parce que les chefs mêmes sont subjugués par la crainte; mais, s'ils savaient se mettre au-dessus de ce sentiment, ils s'en trouveraient bien et triompheraient souvent. Si les Autrichiens avaient appelé à eux toutes leurs garnisons (et elles pouvaient arriver assez à temps pour leur servir au moins de réserve), ils auraient pu livrer une seconde bataille, et nous n'étions pas en état de la soutenir. L'arrivée successive des corps de Suchet et de Masséna nous donnait, il est vrai, des chances favorables; mais, pour s'en garantir, il fallait se presser. Je doute que ces considérations aient frappé les généraux autrichiens. Toutefois leurs moyens, sur place, étaient de beaucoup supérieurs aux nôtres: ils avaient un matériel complet et en bon ordre, le nôtre était détruit, nous étions sans munitions, et les corps étaient réduits à presque rien. Attaqués de nouveau, nous aurions certainement été battus.

Et cependant, je dois en convenir, dans les intérêts généraux de l'Autriche, ils firent une chose raisonnable; ils suivirent un bon principe de guerre, celui «de tout sacrifier pour se mettre en communication avec sa frontière, et pour retrouver sa ligne d'opération naturelle quand on l'a perdue.» Mais ce principe est subordonné à la faculté de rétablir soi-même cette ligne, et ils le pouvaient. D'un autre côté, il était si important pour nous de retrouver toutes les places du Piémont, et si incertain de battre de nouveau l'armée autrichienne, qu'une transaction qui devait remettre chacun à sa place était particulièrement avantageuse à l'armée française. Aussi, aux premières propositions faites, je vis quel en serait le résultat. La négociation fut courte, on convint d'un armistice; le chemin du Mincio serait ouvert à l'armée autrichienne, et les quatorze places ou forts occupés par les Autrichiens nous seraient remis. Cette convention nous rendait maîtres de la moitié de l'Italie, et nous assurait les moyens de conquérir plus tard le reste. On peut juger de l'effet produit dans l'armée, en Italie, en France et dans toute l'Europe, par ce traité, réalisant des avantages si complets, si prompts, si étendus, que l'esprit n'avait pu ni les deviner ni les concevoir d'avance. La France avait retrouvé son rang en Europe, l'Italie son indépendance, c'est-à-dire son titre d'État indépendant; et le général Bonaparte, dans une campagne si courte et si heureuse, s'était surpassé lui-même, et couvert d'un nouvel éclat sur cette terre si féconde pour lui, le berceau de sa gloire et de sa grandeur.

Les Autrichiens crurent tellement à la victoire, que, vers les quatre heures, le général Mélas quitta le champ de bataille et abandonna la poursuite à ses lieutenants. Il rentra à Alexandrie, d'où il expédia partout des courriers avec des cris de victoire, destinés à se changer promptement en récits funestes. Sa faute fut impardonnable: il devait bien penser qu'un homme du caractère, de la réputation de Bonaparte, ne pouvait pas laisser la journée entière s'écouler sans tenter un nouvel effort. Malgré les succès obtenus depuis le matin, il ne lui était pas encore permis de regarder la bataille comme gagnée. Les événements de la guerre ont presque toujours pour cause les mouvements du coeur humain: un général habile doit toujours avoir présent à l'esprit le caractère de son ennemi et en tirer les inductions convenables pour régler sa conduite et sa manière d'agir.

L'armée autrichienne retournée sur le Mincio, les places du Piémont remises aux troupes françaises, le premier consul s'occupa du rétablissement de la République italienne: il donna une nouvelle vie à ce pays. Toute cette population éprouva une profonde joie et un véritable bonheur d'être délivrée des Autrichiens: l'avenir semblait lui promettre les plus belles et les plus vastes destinées. Le premier consul, en se refusant à les remplir, s'est ôté un appui qui, dans le malheur, ne lui aurait jamais manqué. En calculant toujours froidement les intérêts de son orgueil et leur sacrifiant tout, il s'est procuré momentanément des jouissances, mais il les a payées cher. Il a compté pour rien le voeu légitime des peuples, et plus qu'un autre il en connaissait l'efficacité; car primitivement sa puissance n'avait pas eu d'autre base. Les Italiens, si remarquables par leurs lumières, par leur esprit, par la douceur de leurs moeurs, si riches par la possession du sol le plus fertile de l'Europe, si favorisés par le plus délicieux climat, si grands par le souvenir de ce qu'ils ont été, ne formaient alors, ne forment encore qu'un voeu, qu'un désir, n'ont qu'un besoin: c'est de devenir une nation, de retrouver l'indépendance politique qu'ils ont perdue depuis tant de siècles d'oppression, et de voir réuni en un tout compact tant de parties homogènes. Leur langue est la même; les plus hautes montagnes ou la mer les environnent de toutes parts, et ils possèdent tous les moyens nécessaires à leur conservation, à leur défense, à leurs besoins. Si Bonaparte, s'élevant au-dessus d'une politique vulgaire et d'une ambition commune, avait rempli ce voeu, avait fondé sans arrière-pensée, et dans l'intérêt propre de ce pays, un grand État en Italie, la France eût trouvé en cette puissance un allié fidèle, contribuant puissamment à maintenir sa suprématie en Europe et le repos du monde. C'est dans l'intérêt et l'honneur des peuples que sont les bases véritables d'une politique durable: mais c'est un langage que Bonaparte n'a jamais compris.

En abordant ainsi d'avance cette grande question, peut-être est-ce le lieu de l'approfondir davantage et de voir quelles sont les raisons, dérivant de la nature des choses, qui s'opposent à l'exécution des voeux que forment beaucoup d'Italiens.

La division de ce pays, si ancienne, donne aux Italiens en général un esprit de localité dont le reste de l'Europe n'offre pas d'exemple au même degré. Cet esprit est un grand obstacle, on ne peut pas en disconvenir, et l'existence de plusieurs grandes villes riches, populeuses et toutes ayant des droits à peu près égaux à la suprématie et à devenir capitales, ajoute encore aux embarras. Si l'obstacle est vraiment invincible, la solution la plus raisonnable aurait peut-être été celle-ci: diviser toute l'Italie en quatre ou cinq États, de manière à en faire des portions compactes et ayant de la consistance; placer à la tête de chacun d'eux une des grandes villes que le pays possède, et lier tous les États par des devoirs politiques et une communauté d'intérêts permanents; faire ainsi de l'Italie une confédération à la tête de laquelle un protecteur se serait placé comme chef suprême, avec un titre quelconque; enfin faire quelque chose d'analogue, soit au Saint-Empire romain, soit à la Confédération germanique. Il est probable que les Italiens auraient été satisfaits: et peut-être que ce système eût mené avec le temps à l'unité. Mais il aurait fallu que le chef suprême respectât cette indépendance devenue son ouvrage, que son pouvoir n'eût rien de tyrannique et devînt essentiellement protecteur.