Le plus grand mouvement fut imprimé aux choses militaires; on s'occupa de donner à cette armée de réserve, formée à la hâte, une bonne organisation. L'armée d'Italie, qui avait défendu Gênes et le Var, entra dans la composition de la nouvelle. On ordonna la destruction des places du Piémont, destinées à défendre le passage des Alpes du côté de la France, et, par conséquent, à nous empêcher de déboucher en Italie. Cette mesure était sage et prudente. Chassés d'Italie, ces places nous étaient d'une faible utilité, parce que leur résistance présumée ne pouvait pas égaler le temps nécessaire tout à la fois pour rétablir nos pertes et atteindre la saison favorable pour traverser les montagnes. À chaque évacuation de l'Italie, elles devaient donc tomber au pouvoir de l'ennemi et mettre ensuite obstacle à chacune de nos invasions. Après une discussion approfondie dans un conseil où j'assistai, à Milan, chez le premier consul, leur destruction fut résolue. On se contenta de former des projets pour Alexandrie et de s'occuper de rendre cette place d'une force telle, qu'on fût obligé de réunir des moyens immenses pour en entreprendre le siége, de lui donner la capacité nécessaire pour renfermer de très-grands approvisionnements de toute espèce et servir d'asile à une armée inférieure et battue. Ces bases posées, le général Chasseloup, l'ingénieur de cette grande époque, fut chargé de faire les projets et de diriger les travaux. J'aurai l'occasion de revenir sur cette vaste et belle conception militaire.

LIVRE SIXIÈME

1800-1804

Sommaire.--Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à Paris.--Brune remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de 1800 à 1801 en Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio (26 décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre 1800).--Entrée à Vérone.--Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de Trévise.--Visite au général en chef.--Le colonel Sébastiani--Démolition des places fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de Lunéville.--Davoust.--Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du culte catholique (1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion d'honneur.--Marmont inspecteur général d'artillerie.--Message du roi d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux plats.--Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de l'Empereur dans le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien d'Augsbourg.--Le général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.

Le général Masséna fut nommé général en chef de la nouvelle armée. Ce commandement lui était dû à tous les titres. Sa défense de Gênes avait été belle; il n'avait cédé qu'à la plus impérieuse nécessité et en faisant une capitulation conforme à l'intérêt public. Les troupes avaient éprouvé une disette véritable. Quoique le premier consul ait voulu rabaisser le mérite de la défense en disant que jamais les distributions n'avaient manqué, il n'est pas moins vrai que les troupes avaient beaucoup souffert. On ne pouvait pas aller plus loin; il était très-avantageux d'obtenir, dans la circonstance, que les troupes ne fussent pas prisonnières de guerre. Le général Masséna, en prenant le commandement de l'armée, conserva son général d'artillerie, le général de division la Martillière, homme très-estimé et très-considéré dans l'arme, mais fort appesanti par l'âge. Cette préférence sur moi était juste, et j'y souscrivis sans regret. Nommé général de division, je retournai en France reprendre ma place au conseil d'État. Toutefois, avant de partir, j'ordonnai à l'arsenal de Turin de grands travaux. Cet établissement, sans doute l'un des plus beaux de l'Europe, offre d'immenses ressources, et, en peu de temps, il suffit aux plus grandes créations. J'avais depuis longtemps la pensée de faire adopter en France d'autres calibres et de substituer les pièces de six aux pièces de huit et de quatre. Ce calibre étant en usage en Piémont, je profitai de la circonstance pour faire un essai, et j'ordonnai de fondre et de couler cent pièces de six dans les dimensions et d'après les tables de l'artillerie piémontaise, et de construire tous les caissons et les voitures nécessaires à cet équipage. Cette prévoyance me fut très-utile. J'en recueillis les fruits; car, revenu plus tard à l'armée, j'eus à ma disposition ce magnifique matériel, qui me servit puissamment dans la campagne suivante.

La bataille de Marengo avait eu lieu le 14 juin: à cette époque encore, et pendant quelques années depuis, on célébrait la fête du 14 juillet. Dès le commencement du Consulat, on avait proscrit toutes ces fêtes infâmes qui rappelaient les crimes et les malheurs de la Révolution, comme le 10 août, le 21 janvier, etc. Mais on regardait le 14 juillet comme le jour où les institutions anciennes, la féodalité, les priviléges, avaient été renversés, et où les idées nouvelles avaient triomphé. Il était raisonnable, dans la nuance politique d'alors, d'en consacrer le souvenir et de regarder ce jour comme un jour de triomphe; aussi Bonaparte s'est-il bien gardé de s'éloigner trop tôt en apparence de cette doctrine. Le 14 juillet, depuis l'établissement du Consulat, fut donc fêté d'une manière solennelle. On se rendit au Champ de Mars en grand cortége, et une circonstance, ménagée avec habileté, rehaussa beaucoup l'éclat de cette fête. Les drapeaux pris sur les Autrichiens à Marengo avaient été confiés à la garde des consuls: la marche de cette garde fut calculée de manière à arriver ce jour-là même. Après avoir couché à deux lieues de Paris, elle entra au Champ de Mars au milieu de la cérémonie, en belle tenue, mais encore couverte de la poussière de la bataille, portant ses trophées déployés, aux acclamations universelles. L'arrivée de cette belle troupe, venant de combattre il y avait si peu de temps, à une si grande distance, présentant l'image d'une députation de l'armée victorieuse, produisit sur les esprits le plus grand effet. J'assistais à cette fête en qualité de conseiller d'État. Une circonstance me montra combien souvent les gens les plus distingués, étrangers aux choses qu'ils n'ont pas apprises, sont ridicules en en parlant. Placé au balcon de l'École militaire, à côté d'un de mes collègues, M. Devaisnes, homme qui a eu une des plus grandes réputations d'esprit de son temps, et qui a été premier commis sous M. Turgot, et un des chefs marquants de la Société des économistes, me fit beaucoup de questions sur la bataille de Marengo, et finit par me demander si la plaine où nous avions combattu était plus grande que le Champ de Mars. Cette ineptie si forte est à peine croyable; mais, sans tomber dans une aussi grande erreur, combien de fois ne m'est-il pas arrivé d'entendre des hommes revêtus du pouvoir, gens de mérite et de capacité, trancher des questions militaires de la manière la plus décidée et la plus absurde; et jamais on n'est parvenu à leur inspirer plus de modestie et de défiance d'eux-mêmes. L'habitude de la parole, qui leur est propre, et dont les gens de guerre sont en général dépourvus, leur fait supposer ceux-ci très-inférieurs en intelligence, tandis que les facultés nécessaires au commandement des armées sont, sans contredit, les plus grandes, les plus sublimes; elles doivent être disponibles dans un temps donné; elles supposent ce mélange d'esprit et de caractère, base de la puissance de l'homme: l'esprit pour voir, la volonté pour agir. Ces fonctions sont si difficiles, que jamais général illustre ne fut exempt de commettre des fautes; les plus célèbres et les meilleurs généraux s'en rendent moins souvent coupables; leurs qualités, au surplus, ne sont complètes que lorsqu'ils réunissent le positif du métier avec une profonde connaissance du coeur humain. Par l'exercice de ces hautes fonctions, les peuples reposent en paix, et leur salut est le prix des sacrifices que font de leur sang et de leur vie les gens de guerre. Le prix de pareils services doit tout à la fois consister dans la considération accordée à l'esprit supérieur, et dans la reconnaissance méritée par le dévouement. Une classe nombreuse, influente, se refuse aujourd'hui à reconnaître ces vérités; mais le sentiment des peuples est plus d'accord avec la justice.

Je passai deux mois à Paris, occupé des travaux du conseil d'État; mais bientôt je fus rappelé à des fonctions qui étaient plus de mon goût: je fus renvoyé à l'armée. Masséna, déplacé pour quelques torts d'administration, fut remplacé par le général Brune, dont le nom, par le plus singulier caprice de la fortune, se rattachait aux victoires remportées sur les Russes et les Anglais dans la Nord-Hollande. C'était un homme médiocre et incapable; j'aurai bientôt l'occasion de le faire connaître. Il ne trouva rien de prêt en arrivant à l'armée, et cependant l'armistice conclu avec les Autrichiens était au moment de finir; l'artillerie n'avait reçu aucune organisation; tout était dans l'état où je l'avais laissé. Le général la Martillière n'ayant plus aucune activité, son remplacement parut indispensable, et le choix de son successeur tomba sur moi: je me rendis sans retard en Italie; l'armistice étant prolongé, je mis à profit le temps qui m'était accordé.

Je me félicitai beaucoup alors de ma prévoyance. Les ordres donnés en partant de Turin ayant été exécutés, j'y trouvai les éléments d'un équipage de cent bouches à feu tout neuf. En redoublant d'activité et de moyens, il fut terminé au bout d'un mois dans son ensemble et dans ses détails: je multipliai les ateliers de réparation, et, deux mois après, l'armée d'Italie avait cent soixante bouches à feu attelées, avec doubles approvisionnements, aussi attelés: un grand parc, des dépôts de munitions en échelons, cinq millions de cartouches, enfin tout ce qui est nécessaire pour livrer plusieurs grandes batailles et fournir aux consommations de la campagne la plus active. J'organisai avec le même soin un équipage de siége de cent vingt bouches à feu, commandé par le général Lacombe-Saint-Michel. Enfin je donnai à cette artillerie un tel développement, qu'après avoir pourvu aux besoins des divisions je formai une réserve de cinquante-quatre bouches à feu, vingt-quatre servies par l'artillerie à pied, et composées par moitié de pièces de douze; et trente autres servies par l'artillerie à cheval. Cette réserve, habituellement sous les ordres du célèbre Laclos, alors général de brigade d'artillerie, formait mon commandement personnel. C'était ma division, la troupe à la tête de laquelle je me réservais de combattre et d'arriver rapidement au milieu d'un engagement général, pour écraser le point contre lequel elle serait dirigée et assurer la victoire. Cette artillerie était la plus nombreuse, la plus belle et la mieux outillée qu'aucune armée française eût eue depuis le commencement de la guerre.

L'armée était organisée en quatre corps et une réserve; chaque corps composé de deux divisions assez faibles. L'artillerie de chaque division était servie par l'artillerie à pied, et la réserve du corps, indépendante de la grande réserve, se composait d'une compagnie d'artillerie à cheval, d'après ce principe que l'artillerie à cheval, pouvant se mouvoir rapidement, peut être chargée de remplir divers objets.