Un spectacle d'équitation vint aussi s'établir et donner ses représentations dans un cirque de bois: les soldats regrettaient de ne pouvoir en jouir, et je leur procurai ce plaisir. Je fis choix, dans les dunes qui étaient derrière le camp, d'un espace circulaire assez resserré, et je fis régler la pente des montagnes de sable qui l'entouraient; on y fit des gradins où tout mon corps d'armée put trouver place, et les exercices les plus complets et les plus beaux eurent lieu devant lui. Ce spectacle rappelait, par le nombre des assistants et la disposition du lieu, les spectacles des Romains. On juge du bonheur que ressentaient des soldats vivant constamment ainsi avec leurs chefs, et devenus l'objet de pareils soins.

Les magistrats d'Amsterdam, voyant l'importance que j'avais prise dans leur pays, m'envoyèrent une députation pour me demander de venir faire un voyage à Amsterdam avec ma femme, afin de lui montrer ce que cette ville avait de curieux. Je me rendis à cette invitation, et on nous donna pendant trois jours les fêtes les plus remarquables, où la galanterie était unie à la plus grande magnificence. La population entière de la ville et des environs s'y associa. Un grand bal à l'hôtel de ville, la visite du port et de l'arsenal, une navigation avec une flotte nombreuse et pavoisée pour se rendre à Saardam et visiter ce lieu célèbre, une course à Bruk; enfin les attentions les plus délicates transformèrent, pour un moment, ces graves négociants en aimables et empressés courtisans, et le plus beau temps du monde contribua à rendre ces fêtes comparables à ce que j'ai vu de plus beau dans le cours de ma vie.

J'engageai les magistrats d'Amsterdam à venir voir le camp et les manoeuvres, et ils s'y rendirent avec empressement: une fête militaire fort belle leur fut donnée, mais un temps horrible la contraria; comme la vanité est dans la nature de ces bons bourgeois hollandais, et quoique en réalité la peine eût dépassé de beaucoup le plaisir, ils en furent tous dans le plus grand enchantement. Ils me demandèrent comme une grâce de choisir Amsterdam pour établir mon quartier général pendant l'hiver, et m'assurèrent qu'ils feraient tous leurs efforts pour m'en rendre le séjour agréable. Je le leur promis, et ils tinrent parole; il est incroyable quels soins ils employèrent et quelles dépenses ils firent pour me bien traiter pendant cinq mois que je demeurai chez eux.

La saison avançait, mais il restait encore plus d'un mois de beau temps. Nous étions si heureux dans le camp, que je ne voulais pas en abréger la durée, bien que les troupes eussent atteint le plus haut degré d'instruction. La fatigue des manoeuvres, quand l'instruction est complète, ne m'a jamais paru utile; cependant je ne voulais pas renoncer à une activité qui devait conserver aux soldats leurs forces, leur santé et leur vigueur.

J'eus l'idée de faire construire un monument durable qui rappelât aux siècles futurs notre séjour dans cette plaine, le but de notre station, et qui perpétuât le souvenir des victoires dont la France et son chef avaient déjà illustré les armes françaises. Mais de quelle nature devait être ce monument? voilà quel fut l'objet de la discussion.

Un monument élevé par une armée doit avoir un caractère particulier qui indique son origine: et d'abord il doit être le résultat de l'effort simultané d'un grand nombre d'individus; il faut qu'une armée seule ait pu l'exécuter; ensuite il doit n'avoir rien coûté à ses auteurs: en général, les gens de guerre sont pauvres; quand on leur parle d'argent, ce doit être pour leur en donner; leur en demander est un contre-sens: telle est ma doctrine. Des travaux, des efforts, des dangers, sont la monnaie dont les gens de guerre disposent, et qui compose leur richesse. Le monument doit donc être remarquable par sa masse, et non par des objets d'art. Enfin il doit élever l'âme et la porter à des idées d'avenir et de postérité. Pour cela, je pensai qu'il fallait y renfermer les noms de tous les officiers et soldats du corps d'armée qui auraient concouru à sa construction.

L'application de ces principes se trouva naturellement dans la construction d'une pyramide en terre, revêtue en gazon, et ayant des angles de quarante-cinq degrés.

Cette construction, tout à la fois la plus simple et la plus durable, est à l'abri des ravages du temps; il faudrait mettre les passions des hommes en jeu pour la détruire. Elle est appropriée aux localités: dans un pays de plaines aussi rases que la Hollande, une pyramide d'aussi grande dimension devait paraître une véritable montagne.

Après avoir calculé le temps à y consacrer, le nombre de bras qui devaient y concourir, et les moyens de toute espèce à notre portée, je trouvai, en la faisant aussi grande que possible, mais avec la certitude de pouvoir l'achever, qu'elle devait être carrée, de cent cinquante pieds de côté, et de soixante-quinze pieds de hauteur. Je fis circuler ce projet dans l'armée, et il reçut l'approbation générale. Alors je donnai l'ordre de son exécution, et j'en réglai les détails. Chaque général, chaque officier supérieur, et moi le premier, nous étions munis d'outils et nous travaillions comme le dernier soldat: ces travaux durèrent vingt-sept jours, et ce furent vingt-sept jours de fête. Je voulus consacrer ce monument par la première cérémonie de la distribution des décorations de la Légion d'honneur, et ce fut sur l'emplacement même où elle devait être construite que cette distribution eut lieu. Les troupes, formées en colonnes par division et par brigade, les têtes de colonnes rapprochées et dans trois directions différentes, formaient un fer à cheval. Après la distribution, et en présence des troupes, le tracé fut exécuté, et le lendemain on était à la besogne. On conserva, jusqu'à la moitié de la construction, un puits au milieu; et, lorsque l'on fut arrivé à ce terme, les troupes furent formées de nouveau comme le jour de la distribution des décorations. On lut devant elles un exposé historique écrit sur parchemin; on y joignit les contrôles nominatifs de chaque régiment, écrits également sur parchemin; on mit le tout avec des monnaies dans une boîte de plomb, scellée et soudée, et l'on descendit solennellement cette boîte dans le puits, qui fut comblé immédiatement. On continua les travaux avec plus de satisfaction et d'activité que jamais. Les idées de postérité, si frivoles aux yeux de tant de gens, ne sont pas au-dessus de la portée de nos soldats; j'en entendis plus d'un alors dire et répéter: «Mon nom est là, et un jour on parlera de moi.» Les grandes idées de l'avenir et d'immortalité, dont l'action était si puissante chez les anciens, ne seraient pas sans effet chez les modernes, et surtout chez les Français: on n'en fait pas assez souvent usage.

J'avais le désir de fonder un village à côté de la pyramide. Pour y parvenir je fis bâtir trois maisons rurales pour trois soldats du camp mariés avec des filles du pays. Je donnai à ces soldats des terres, des instruments aratoires et des pensions. D'autres terres furent achetées pour être distribuées à tous ceux qui voudraient s'établir dans ce lieu et bâtir à côté de ces trois maisons. Cet établissement, mis sous la tutelle des magistrats de la ville d'Amsterdam, a paru d'abord devoir prospérer; mais les événements de la Restauration l'ont ensuite détruit. Il ne reste de tout cela que la pyramide dont la durée sera éternelle, et que les habitants ont appelée de mon nom: elle est connue aujourd'hui dans le pays sous celui de Marmontberg.