J'eus à cette époque une grande satisfaction, une des plus vives de toute ma vie: je reçus dans ce camp même la visite de mon père. Je l'aimais beaucoup, et j'en étais adoré. Mon père avait fait la guerre, il y avait cinquante-sept ans, presque sur ce même théâtre, en Belgique et au siége de Bergop-Zoom. Ce voyage lui donnait des souvenirs de jeunesse et de gloire, et semblait créer pour lui une nouvelle vie. Après avoir placé depuis longtemps toute son existence et son avenir dans les succès de son fils, il trouvait celui-ci brillant de jeunesse et d'espérance, à la tête d'une armée superbe dont il était aimé. Établi au camp, dans ma tente, reçu et traité avec égard et respect par tous les officiers, mon père passa quinze jours près de moi, et ce furent quinze jours d'un bonheur sans mélange. Il a, je crois, éprouvé dans cette circonstance les plus douces jouissances qu'un vieillard de son âge et de sa position puisse ressentir. Il me semblait en ce moment m'acquitter en partie des dettes que j'avais contractées envers lui pendant le cours de ma jeunesse.--Un an après, il n'était plus, et j'avais jeté ainsi quelques fleurs sur sa tombe.
La saison étant devenue très-rigoureuse, les troupes quittèrent le camp de Zeist et se rendirent dans leurs quartiers, à Utrecht, à Harlem, à Amsterdam, Rotterdam, Arnhem, Nimègue et Deventer. Arrivant dans leurs garnisons, elles n'étaient occupées que de leur retour au camp au printemps suivant, tant ce séjour les avait rendues heureuses; et cette disposition d'esprit était partagée par les officiers, et même par les généraux.
Le quartier général resta à Ulrecht, mais je m'établis de ma personne à Amsterdam. Je me rendis d'abord d'Utrecht à Paris pour assister au couronnement de Napoléon, après avoir visité les troupes dans leurs quartiers et m'être assuré par moi-même que, pendant l'hiver, rien ne manquerait à leur bien-être. Un mois de séjour à Paris me rendit témoin de ce grand et magnifique spectacle d'un héros montant sur le trône aux acclamations d'un grand peuple; d'un pays dont l'organisation se complétait et se mettait en harmonie avec ses besoins et les moeurs de l'Europe, et dont la prospérité, se développant chaque jour davantage, promettait d'arriver aux limites du possible. Au moment où l'Empire fut proclamé, peut-être cette forme de gouvernement n'était-elle pas populaire; mais un temps très-court suffit pour y habituer les esprits; et, quoique cet Empire, venu brusquement, eût été précédé de circonstances tristes et sinistres, dès l'époque dont je parle, et déjà à la fin de cette année, il existait dans tous les esprits une sincère admiration pour le génie qui avait préparé et amené un ordre de choses destiné à prévenir le retour de révolutions, dont le souvenir si récent effrayait encore. Cet ordre de choses mettait d'accord les idées nouvelles, les intérêts nouveaux, et les droits de la raison avec les principes que le temps, les souvenirs et les habitudes de l'Europe ont consacrés; enfin l'arrivée du pape pour sacrer Napoléon donnait à cette époque une gravité et une grandeur auxquelles on n'était pas accoutumé. Le plus grand nom du moyen âge se présentait naturellement à tous les esprits et prêtait aux comparaisons.
Le 2 décembre eut lieu le couronnement. Rien de plus majestueux, rien de plus imposant: cette réunion des grands corps de l'État, cette assemblée de tout ce que la France possédait d'illustre et de puissant, cette élite de la nation, composée de toutes les capacités, de toutes les gloires, à la tête de laquelle se trouvait l'homme le plus marquant des temps modernes, présentaient le spectacle le plus auguste qui fût jamais. Rien ne manquait à la cérémonie: j'en ai vu depuis deux autres du même genre; elles étaient belles; mais, dans celles-ci, la gloire des armes, le triomphe de la civilisation et l'intérêt de l'humanité en faisaient à la fois l'éclat et l'ornement. J'assistai à cette solennité parmi les officiers généraux; je n'avais aucune place distincte. Mes camarades commandant les corps d'armée étaient maréchaux et portaient les honneurs; mon successeur dans l'artillerie était grand officier de l'Empire. Je n'étais rien de tout cela. J'aurais pu siéger parmi les conseillers d'État; mais un habit civil me déplaisait dans la circonstance, et je préférai me placer parmi mes camarades officiers généraux.
L'Empereur me dédommagea peu après, en me nommant colonel général des chasseurs: Eugène, étant élevé à la dignité de prince français, cette place devint vacante, et je reçus ainsi le titre et le rang de grand officier de l'Empire.
Cette grande circonstance du couronnement, cette solennité si imposante à l'occasion de l'élection d'un trône, devait faire une impression profonde sur Napoléon. Il semblait que son âme ardente dût éprouver sa plus grande expansion, être enfin dans la plénitude de ses jouissances. Eh bien, il en était autrement. Son ambition était si vaste, que déjà il trouvait la terre trop petite pour lui; ce sentiment, manifesté à cette occasion, n'a jamais cessé d'agir sur son esprit avec une nouvelle force et au point de finir par lui inspirer quelque croyance à une origine céleste.
Le lendemain de son couronnement, il dit à Decrès, ministre de la marine, en causant familièrement avec lui (et celui-ci me l'a répété peu après), ces paroles: «Je suis venu trop tard; les hommes sont trop éclairés: il n'y a plus rien à faire de grand!--Comment, Sire! votre destinée me semble avoir assez d'éclat: quoi de plus grand que d'occuper le premier trône du monde, quand on est parti du rang de simple officier d'artillerie?--Oui, répondit-il, ma carrière est belle, j'en conviens, j'ai fait un beau chemin; mais quelle différence avec l'antiquité! Voyez Alexandre: après avoir conquis l'Asie et s'être annoncé aux peuples comme fils de Jupiter, à l'exception d'Olympias, qui savait à quoi s'en tenir, à l'exception d'Aristote et de quelques pédants d'Athènes, tout l'Orient le crut. Eh bien, moi, si je me déclarais aujourd'hui fils du Père éternel et que j'annonçasse que je vais lui rendre grâce à ce titre, il n'y a pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage: les peuples sont trop éclairés aujourd'hui, il n'y a plus rien de grand à faire.» Tout commentaire est superflu après un semblable récit.
Je m'étais fort lié, pendant le Consulat, avec Joseph Bonaparte: homme de moeurs douces, d'un esprit aimable et cultivé, sensible aux charmes de la littérature et des beaux-arts, il était fait pour l'amitié et peu propre aux grandes affaires. Avec beaucoup de simplicité, il eut dans le cours de sa vie d'étranges illusions dont son esprit aurait dû le garantir. Mais il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique: la tête tourne à une certaine élévation; on ne voit rien que d'une manière confuse, incertaine, et on porte souvent des jugements faux et quelquefois absurdes. Je n'en suis pas arrivé là pour Joseph: j'aurai plus tard l'occasion de le peindre sous cet aspect; je veux seulement ici citer de lui une étrange niaiserie propre à peindre l'époque.
Joseph me parlait souvent de ses affaires personnelles et de ses discussions avec son frère, avec lequel il avait été le plus tendrement lié jusqu'au moment de sa grandeur. L'érection du trône impérial rendait naturel et indispensable de changer la République italienne en royaume. Mais il s'élevait la question de savoir à qui appartiendrait cette couronne, si elle serait mise sur la tête de Napoléon ou sur celle d'un de ses frères. L'Autriche aurait désiré la voir séparée de celle de France, et le choix de Joseph lui convenait. Napoléon y consentait, mais il y mettait une condition propre à faire suspecter sa sincérité. Il voulait, à cette occasion, exiger de Joseph de renoncer à ses droits au trône impérial, lui qui venait, peu de mois auparavant, de faire accepter par la nation l'ordre de succession qui mettait Joseph en première ligne à défaut d'enfants légitimes, et lorsque le bruit de cette publication retentissait, pour ainsi dire, encore aux oreilles.
Il est arrivé souvent à Napoléon, dans le cours de sa vie, d'altérer très promptement son propre ouvrage et de le modifier de manière à en compromettre la durée; il avait dans le caractère quelque chose de vague et d'indéterminé qui l'empêchait de rien finir. Personne, plus que lui, n'a été grand dans ses dons, et cependant souvent, au moment où il venait de donner, il éprouvait le désir de reprendre. C'est le cas de le remarquer ici; cependant il est possible qu'il voulût seulement, dans cette circonstance, se faire refuser et avoir un prétexte de garder pour lui ce qu'il ne voulait pas donner à d'autres.