Joseph me parla de son embarras et de l'étrange condition imposée par l'Empereur, de son incertitude, et il me demanda mon avis. Je le lui donnai en conscience; et, en cela, très-probablement, je servis le projet de l'Empereur. Je lui dis qu'il devait, sans hésiter, refuser la couronne d'Italie, pour ne pas renoncer à ses droits à la couronne de France. Si, comme tout le faisait présumer, l'Empereur n'avait pas d'enfants, il était notre avenir et notre sécurité: aucun de ses frères ne pouvait lui être comparé, ni en capacité ni en réputation. La succession politique, dans une nouvelle dynastie, offre d'assez grandes difficultés; il ne faut pas l'embarrasser par des renonciations et des actes de nature à faire mettre le droit en question. Roi d'Italie, son existence serait plus que précaire si l'ordre politique était bouleversé en France, et il n'y avait de sûreté pour lui et pour nous que d'y rester pour servir l'Empereur, servir la France, se placer avantageusement dans l'opinion, et faire valoir ses droits si les circonstances l'appelaient à les réclamer. Il était vivement blessé de cette exclusion, que rien ne semblait motiver; il accusait l'affection de l'Empereur pour lui, et, dans ses griefs, il dit ces propres paroles, dont la singularité m'a assez frappé pour être restées gravées dans ma mémoire: «À tous ses mauvais procédés, dit-il, il veut ajouter celui de me faire prendre le vilain titre de roi, si odieux aux Français.» Je ne pus m'empêcher, à cette exclamation, de lui rire au nez. Certes, la réflexion de Joseph semble indiquer peu de portée d'esprit, et cependant il en a beaucoup; mais ce mot ne démontre-t-il pas aussi combien la Révolution était encore voisine, et à quel point l'atmosphère était remplie des idées qu'elle avait développées, puisque c'est à celui auquel on offrait une couronne qu'une pareille pensée est arrivée? Il fut conséquent avec ses idées, il refusa pour le moment le vilain titre de roi, et l'Empereur, moins scrupuleux et moins timide, le prit pour lui.
J'avais reçu, dès l'année précédente, les ordres les plus rigoureux contre le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; je les exécutai avec douceur et les fis publier, afin de mettre les négociants en mesure de s'y conformer. Ce fut d'abord aux marchandises fabriquées en Angleterre que l'Empereur déclara la guerre, les marchandises coloniales trouvant grâce devant lui. L'Empereur en vint à m'ordonner de faire prendre toutes les marchandises de fabrique anglaise existant en Hollande, de les faire vendre, et d'en employer le produit au profit de l'armée. Dans son langage, c'était m'autoriser à en donner une partie en gratifications et à en prendre les trois quarts pour moi: il y en avait pour plus de douze millions. Je me refusai à exécuter cette mesure odieuse, d'une injustice révoltante. Ces marchandises étaient devenues propriétés hollandaises; c'eût donc été un pillage exercé chez nos amis, chez nos alliés. Le nom français en eût été entaché d'une manière éternelle, car les populations qui tiennent le plus à leur argent sont souvent plus sensibles encore au mode employé pour le leur arracher. Il y avait dans celui-ci une injustice capricieuse, une violence méprisante, dont les Hollandais auraient été plus irrités que de la perte éprouvée. Mais, comme la politique de l'Empereur voulait frapper l'industrie anglaise, je pensai atteindre son but, en mettant obstacle au commerce au moyen de mesures de rigueur pour l'avenir: tout alors était juste et conforme à mes devoirs. Je fis donc publier la défense de recevoir des marchandises de fabrique anglaise, en annonçant la confiscation de celles qui arriveraient. J'établis une grande surveillance dans tous les ports. Quelques bâtiments, malgré la défense, s'étant présentés, furent saisis et vendus, et le commerce prohibé cessa complétement. Le produit de la confiscation fut distribué à l'armée, et les soldats, dont les masses furent ainsi augmentées, devinrent riches pour plusieurs campagnes.
Ces mesures, malgré les adoucissements, blessaient profondément le gouvernement hollandais; et cependant, chose remarquable! les négociants se résignèrent. La ville d'Amsterdam se conforma aux dispositions prescrites, et le commerce, frappé dans son intérêt, sembla reconnaître qu'il était redevable d'une diminution de souffrances à l'agent de la sévérité de l'Empereur; car, au milieu de toutes ces tribulations, il me donna fréquemment des témoignages d'estime et de confiance. Le Directoire, au contraire, semblait m'attribuer tout le mal. J'étais peu soutenu par l'ambassadeur de France. Aussi ce gouvernement faible et caduc fut-il plus d'une fois tenté d'établir une lutte avec moi; mais il n'osa jamais le faire en ma présence et se contenta de se répandre en plaintes. Une fois qu'il me vit éloigné du pays, il s'abandonna à l'exécution du projet médité depuis longtemps, et prit un arrêté pour défendre aux troupes bataves de m'obéir dans tout ce qui tenait à l'exécution des ordres relatifs à la surveillance du commerce. L'anarchie était établie du moment où les officiers bataves étaient appelés à juger les cas où ils devaient refuser l'obéissance.
Cette mesure, dont la connaissance me fut apportée par un courrier extraordinaire que m'expédia le général Vignolle, mon chef d'état-major, me blessa vivement. J'en rendis compte à l'Empereur, et je fus autorisé à exiger la plus ample réparation. Elle consista dans le rapport de l'arrêté et dans la démission de quatre des cinq membres du gouvernement qui avaient signé la résolution. Cette désorganisation du pouvoir amena naturellement l'exécution des changements politiques projetés, et dont l'objet était de rapprocher du principe de l'unité le gouvernement des pays alliés. Le Directoire dut être remplacé par un magistrat unique, avec le titre de grand pensionnaire. Le choix tomba sur M. Schimmelpenning, depuis plusieurs années ambassadeur à Paris, autrefois avocat célèbre. C'était un homme d'un esprit étendu, éloquent, plein de vertu et de candeur, mais peut-être un peu crédule pour le temps et les circonstances où il a vécu. Il eut le tort de ne pas reconnaître, dans le changement auquel il attachait son nom, un établissement transitoire, dont le but était de se servir de lui comme d'un instrument pour arriver à un établissement définitif, destiné, dès cette époque, à un des frères de l'Empereur. Au surplus, les Hollandais ne s'y méprirent pas. L'administration de Schimmelpenning, quoique douce et paternelle, eut toujours, aux yeux des gens du pays, le sceau de la réprobation.
Ces changements furent exécutés peu après mon retour. Schimmelpenning trouva le pays dans un grand état de souffrance, et il était au-dessus de ses forces d'y remédier. Il aurait fallu réduire les dépenses et rouvrir les canaux uniques de la reproduction dans ce pays, le commerce et la navigation. L'un et l'autre étaient empêchés par la guerre et par nos dispositions prohibitives. Le mal était au coeur et semblait sans remède. Indépendamment des impôts ordinaires très-pesants, on faisait chaque année un appel aux capitaux pour combler le déficit. À l'époque où j'ai quitté la Hollande, on avait déjà imposé quarante-quatre pour cent des capitaux; et, chose admirable et tenant du prodige! c'était d'après la déclaration des négociants que leur quote-part de l'impôt était fixée. On déclarait, sous serment, sa fortune; et la foi du serment est telle que, à l'exception d'un très-petit nombre d'hommes tarés et connus, jamais les déclarations n'ont été fausses. Cette bonne foi, cette loyauté, base du commerce et du crédit, est la première vertu des Hollandais. Elle s'exprime même quelquefois avec une candeur ridicule. Un jour, un M. Serrurier, magistrat distingué d'Amsterdam, me disait, après avoir raconté d'une manière lamentable les malheurs de son pays: «Et, pour combler nos maux et nous en laisser le souvenir, après avoir demandé l'argent, on est six mois à venir le chercher. Cet argent, tout préparé et disposé pour être remis, nous rappelle chaque jour, par sa présence, les malheurs publics, et, ainsi sans emploi, il ne produit rien.»
Je retournai promptement à Amsterdam, où j'achevai mon hiver. On exécuta le changement de gouvernement dont j'ai parlé plus haut, et Schimmelpenning fut revêtu du pouvoir. J'avais, pendant l'année précédente, fait quelques inspections sur les côtes de la République batave; je résolus, cette année, de visiter les provinces dans le plus grand détail, et de voir par moi-même tous les éléments de défense que ce pays comporte dans les différentes hypothèses où il peut être placé.
Je fis faire un beau travail qui déterminait toutes les inondations possibles, prévues, ou faciles et sans inconvénient, avec l'indication du moyen de les assurer. Ces quatre questions résolues donnent la solution de tout le problème. Je visitai donc d'une manière complète tout ce pays, si curieux, résultat de la persévérance de l'homme et de ses soins de tous les moments pour l'enlever à l'élément le plus redoutable et le plus menaçant. Il est impossible, en parcourant la Zélande et la Nord-Hollande, de ne pas éprouver un sentiment d'orgueil en voyant cette création, et de ne pas reconnaître en même temps qu'avec les divers degrés de capacité dont nous sommes doués nous ne sommes, pour ainsi dire, que le reflet des objets qui nous environnent. De nos facultés, modifiées à l'infini par les circonstances et par les besoins que nous impose la nature, découlent les moeurs nécessaires au maintien de la société; et, si des soins de tous les moments ont créé ce pays, il cesserait bientôt d'exister si des soins de même nature lui étaient refusés pour le conserver. De là l'ordre, la méthode, l'exactitude des Hollandais, de là leur esprit d'économie, de conservation et de réparation, qui s'étend à tout. Un paysan français parcourt une route: il voit un arbre nouvellement planté qu'un accident a déraciné à moitié, il achève de le détruire; un Hollandais arrête sa voiture, le replante et lui donne un appui, quoiqu'il ne lui appartienne pas.
Les digues sont la sûreté du pays, et elles n'atteindraient pas ce but si chaque jour on ne les réparait. Ce fait seul suffit pour fixer les règles de l'administration. Dans un pays pareil, les pouvoirs administratifs doivent être très-près de leurs administrés, car il faut qu'ils puissent, à l'instant même, pourvoir aux besoins. De petites divisions très-multipliées, ayant à leur tête des chefs investis d'une puissance convenable, sont donc nécessaires. Mettez à la place notre système de centralisation, et vous verrez ce qu'il deviendra.
Ainsi les moeurs et le mode d'administration de la Hollande sont les conséquences de son état physique. Le mode d'administration produit l'habitude d'une certaine indépendance; la possibilité de se défendre au moyen d'inondations faciles à créer donne une certaine confiance en ses forces, et par conséquent de la fierté. L'esprit de localité fait naître le désir d'embellir le lieu qu'on habite, et en même temps la rigueur d'un climat destructeur force à prendre un soin constant des habitations, à les peindre sans cesse, et accoutume à les orner. Enfin, le voisinage de la mer, à l'embouchure de grands fleuves, donne la faculté et le goût du commerce et de la navigation.
Si l'on veut réfléchir aux indications précédentes, et qui mériteraient un plus grand développement, on se convaincra que la nature et les circonstances physiques de la Hollande ont fait le caractère, les moeurs et la législation de ce pays. L'étude de ces rapports est du plus grand intérêt, et il est curieux d'en établir les circonstances, et, pour ainsi dire, les lois.