Je fis mon voyage dans cet esprit; je trouvai également difficile de connaître et la constitution matérielle du pays d'une part, et le caractère des habitants de l'autre. Rien cependant de plus digne des méditations d'un esprit observateur.

La conservation des digues est un objet très-remarquable, et présente un phénomène singulier. Le moyen de résister à la puissance de la mer semblerait devoir consister à lui opposer de grands obstacles; complète erreur! Il en est de la résistance à l'action physique comme de la résistance à l'action morale: ce sont les petites résistances multipliées, et leur durée, qui parviennent à détruire l'effet des plus grandes forces.

Lors des travaux du port de Boulogne, on avait résolu de construire un fort aussi avancé que possible dans la mer pour protéger et défendre le mouillage. On choisit pour emplacement un rocher, laissé à découvert par la basse mer, et couvert de quinze à vingt pieds à la marée. Le fort devait être circulaire, et construit en pierres de taille énormes, de dix ou douze pieds cubes chacune. On travaillait avec une prodigieuse activité et de grands moyens. Souvent dans l'intervalle de deux marées on parvenait à poser une assise entière. La saison mauvaise et les coups de vent fréquents contrariaient les travaux. Lorsque la mer était grosse, elle détruisait une grande partie de ce qui avait été fait pendant la basse mer précédente, et dix, douze et quinze pierres étaient renversées. On imagina, pour présenter plus de résistance à la mer, de sceller les pierres d'une même assise et de les lier entre elles par des crampons en fer, soudés au moment même où ils étaient placés; le résultat fut qu'à chaque coup de mer l'ouvrage entier était détruit, et toute l'assise renversée, au lieu de l'être partiellement. On en revint alors à la première méthode: une portion des travaux était détruite; mais, comme l'autre restait intacte, et qu'il y avait toujours plus de construction que de destruction, à force de temps et de patience, on s'éleva au-dessus des plus hautes eaux, et alors le travail fut bientôt complet. Chose singulière et digne de remarque, les pierres renversées n'étaient pas jetées dans l'intérieur de l'ouvrage, et poussées dans la direction de la force de la mer; elles tombaient au pied de la tour, et cédaient à l'action du retour de la vague.

En Hollande, les digues de mer sont construites avec une grande inclinaison, de manière que l'eau s'élève sans éprouver de résistance vive, et sans qu'il y ait de choc rude; elles sont garnies de brins de paille se touchant comme les crins d'une brosse: l'eau pénètre partout, mais partout est légèrement retenue, et cette résistance si faible en apparence, mais si multipliée, détruit toute sa violence et sa force.

Au surplus, l'effet de ce moyen est tellement certain, que, avec le soin des Hollandais, il n'y a pas d'exemple de digue de mer renversée directement par l'effort des vagues. J'expliquerai comment cependant il arrive que ces digues sont quelquefois détruites.

Je visitai l'île de Valcheren et la Zélande, et cette ville de Middelbourg, berceau de la liberté batave, et qui joua un si grand rôle dans la révolution de Hollande: rien de plus frais, de plus délicieux que ces campagnes et ces îles, mais rien d'aussi malsain.

On entreprenait alors les travaux nécessaires pour faire de Flessingue une bonne place; la faiblesse du général Monet les a rendus plus tard inutiles. Flessingue, comprise dans le système adopté d'un grand établissement maritime à Anvers, en était le complément. C'est en rade de Flessingue seulement que l'armement des vaisseaux de ligne pouvait être achevé. L'Escaut, à cette époque, paraissait appelé à jouer un jour le plus grand rôle dans les destinées de l'Europe et du monde: le développement des projets conçus pour ce fleuve et pour Anvers, et déjà exécutés lors de notre grande catastrophe en 1814, est une des choses les plus remarquables de ce temps de grandeur, aujourd'hui seulement un songe.

De Valcheren je passai dans l'île de Gorée, où, peu de temps auparavant, avait eu lieu un de ces accidents rares, mais effrayants, la destruction subite d'une portion de digue de mer, événement étonnant par sa promptitude et ses effets, quoique sans danger pour le pays, parce que, embrassant toujours peu d'étendue, il est tout à fait local: les digues intérieures, dont la construction a précédé celles qui sont sur le bord de la mer, étant constamment conservées, font la sûreté de l'intérieur quand il arrive aux premières d'être englouties dans les eaux.

Lorsque la mer est extrêmement basse et très-calme, une portion de digue s'enfonce quelquefois et disparaît dans un gouffre formé à l'instant même dans le terrain sur lequel elle a été construite: un morceau de digue, de la longueur de quatre-vingts toises environ, avait ainsi, depuis peu, disparu dans l'île de Gorée. Voici l'explication de ce phénomène: des bancs de tourbe, répandus dans tout le pays, se trouvent à diverses profondeurs; quand la mer est extrêmement basse, les eaux qui ont pénétré dans ces bancs de tourbe, venant à se retirer, cessent d'en remplir les interstices et d'en soutenir les parois: ces bancs s'affaissent alors, et les constructions qu'ils soutiennent s'engloutissent et disparaissent. Les seuls phénomènes qui précèdent ces catastrophes sont toujours un grand calme et une baisse des eaux hors de coutume. Avec les soins constants des Hollandais, c'est là le seul danger que la mer fasse courir au pays.

Les fleuves, au contraire, menacent constamment la Hollande: ils doivent un jour la faire périr. Le péril de chaque année se montre au grand jour à chaque débâcle, et présente le spectacle le plus imposant et le plus effrayant. Cet immense amas d'eau que le Rhin et la Meuse conduisent en Hollande traverse des pays très-fertiles. Les riverains ont inconsidérément voulu conserver à la culture le plus de terrain possible: de là la construction de ces digues faites avec tant d'imprudence, resserrant sans mesure ces fleuves dans leur cours, et leur donnant un lit trop étroit.