Les plaisirs de l'année précédente avaient tellement attaché les troupes à ce séjour, que chacun l'avait orné avec émulation. Afin de rendre durable un établissement d'un succès si complet, j'avais proposé au gouvernement batave, qui y avait consenti, de remplacer les tentes par des baraques de grande dimension, faites avec de bons matériaux. Des bois ayant été mis à ma disposition, les soldats firent sur un plan régulier, arrêté d'avance, de très-belles constructions. Les officiers et les généraux se piquèrent d'honneur, et bâtirent des baraques qui, en résultat, furent de charmantes maisons: telle baraque coûta six mille francs. Enfin cette station à la manière des Romains prit un tel caractère de permanence, qu'elle a servi, pendant toute la durée de l'Empire, à former des troupes; et, il y a peu de temps encore, elle était employée à l'instruction et à la réunion des troupes du royaume des Pays-Bas.

Il existait à l'armée un ingénieur géographe appelé Rousseau. Une faculté que je n'ai vue à personne autre au même degré lui donnait le moyen d'imiter les écritures de toute espèce, les signatures, impressions, etc. Notre âge comportait mille plaisanteries; nous nous servîmes de son talent pour faire des mystifications qui, pendant huit jours, firent le bonheur de tout l'état-major.

Le général de division Boudet, commandant la première division, et l'ordonnateur en chef Aubernon, avaient été passer quelques jours à Amsterdam, et je savais qu'ils étaient allés dans un mauvais lieu. D'un autre côté, un aide de camp, nommé Dubois, parlait sans cesse de son désir d'être attaché aux affaires étrangères pour être employé en Amérique auprès du général Rey, consul général à New-York, qui, disait-il, l'avait demandé. Ces trois individus furent le sujet de nos plaisanteries.

Pour les deux premiers, on supposa qu'une lettre du ministère de la guerre m'avait été adressée pour me témoigner le mécontentement de l'Empereur touchant la conduite privée du général et de l'ordonnateur, le désordre de leur vie et sa publicité: elle leur enjoignait de se conduire mieux à l'avenir. Je les fis venir chez moi, et la leur communiquai; l'impression qu'ils en reçurent fut très-singulière: Boudet accusait Aubernon d'avoir porté par vanité, sous sa redingote, un uniforme qui l'avait fait reconnaître; Aubernon accusait le bonhomme Gohier, consul général de France à Amsterdam, de faire le métier d'espion et d'avoir envoyé des rapports. Tous les deux étaient au désespoir. Boudet voulait écrire à l'Empereur pour se justifier; mais je l'en dissuadai, l'assurant que déjà c'était chose oubliée de sa part.

Pour le troisième, on imagina de lui faire arriver une lettre du ministre annonçant sa nomination à un emploi auprès du général Rey, aux appointements de quinze cents dollars. L'ordre lui était donné de partir immédiatement pour s'embarquer au port de Farcinola, en Portugal, sur le navire la Betzi. Sa joie fut inexprimable; je lui fis l'observation que, devant nous battre bientôt, il serait louable à lui de remettre son départ jusqu'après l'expédition. Fort brave jeune homme, il me répondit que, si l'expédition était immédiate, il n'hésiterait pas; mais qu'étant encore éloignée, et cet emploi étant fort au-dessus de ses espérances, il ne voulait pas renoncer à une nomination qui faisait le destin de sa vie. Au bout de quelques jours, il se dispose à se mettre en route, et s'occupe de la vente de ses chevaux; je l'éclaire enfin, et sa mystification devient publique.

Boudet devine alors qu'il a été, lui aussi, l'objet d'une plaisanterie, et veut me mystifier à son tour; il vient chez moi, et me dit avec un grand sérieux: «Réflexion faite, j'ai cru devoir écrire à l'Empereur une lettre très-forte pour me justifier et lui faire sentir que cette affaire est hors du domaine de son pouvoir.»

Tout contrarié, je lui reproche son peu de confiance en moi. J'étais véritablement inquiet; je craignais que l'Empereur ne se fâchât de ce qu'on avait fait intervenir son nom. Quand il me vit bien tourmenté, il éclata de rire, se moqua de moi à son tour, me dit qu'il n'avait pas écrit, mais que, l'histoire de Dubois l'ayant éclairé, il avait voulu, à son tour, se venger.

Telle était notre humeur au camp de Zeist. Cette plaisanterie me donna l'occasion de voir et de constater à quel point on peut parvenir à imiter les écritures, et j'en tirai la conclusion que des ordres importants doivent toujours être envoyés par des officiers ou des courriers exprès, garantie vivante de leur légitimité. Sur une lettre contrefaite par Rousseau, je n'aurais pas hésité un moment à mettre en mouvement mes troupes.

L'époque fixée par l'Empereur pour faire l'expédition annoncée et si désirée approchait. L'immense flottille réunie à Boulogne, à Étaples et à Ostende, donnait des moyens surabondants pour transporter toute l'armée en Angleterre. L'escadre de l'amiral Villeneuve, dirigée sur les Antilles, devait sous peu reparaître en Europe; et, après avoir rallié les escadres de la Péninsule, celles de Rochefort et de Brest, entrer dans la Manche, la balayer, détruire l'escadre anglaise, inférieure de vingt-cinq vaisseaux, ou la bloquer dans les ports, et protéger ainsi notre sortie, notre navigation et notre débarquement.

Je m'occupai, d'après les ordres de l'Empereur, de l'embarquement du deuxième corps. Les motifs pour s'y prendre ainsi d'avance étaient de diverse nature. D'abord il devait être placé sur des bâtiments de guerre ou de gros bâtiments de transport, et une opération semblable est toujours assez longue, tandis que sur une flottille elle est prompte et facile, l'éloignement du Texel devant d'ailleurs nous faire toujours opérer plus tard que ce qui partirait de Boulogne et des ports de la Manche. Il fallait donc être prêt à mettre à la voile au premier signal. Ensuite l'Empereur, voulant opérer une diversion au profit de l'escadre attendue et forcer l'ennemi à augmenter sa croisière devant nous, me prescrivit, lorsque j'aurais tout disposé pour l'embarquement de mon corps d'armée entier, de feindre une expédition lointaine et de placer à bord de l'escadre, approvisionnée pour six mois, quatre à cinq mille hommes avec un général de division. Enfin Napoléon m'écrivit de Parme, le 8 messidor (27 juin 1805), après son couronnement comme roi d'Italie, pour me faire connaître ses dernières intentions de détail.