Je choisis le général Boudet avec sa division pour le premier embarquement. Je fis armer la côte auprès de Kerdune, afin de favoriser notre sortie et protéger notre station en dehors de la passe. Cette première opération était terminée le 20 messidor (9 juillet). Mon camp fut levé au commencement de thermidor, et le 10 (29 juillet), toute l'armée était embarquée. J'avais, avec affectation, réuni des pilotes pratiques des mers d'Ecosse pour faire supposer ma destination pour l'Irlande en doublant l'Écosse. L'Empereur m'annonçait son arrivée à Boulogne pour le 25 (13 août), et nous étions à cette époque sur les côtes depuis quinze jours, prêts à partir. Je m'étais embarqué sur le vaisseau de Hersteller; j'y hissai le pavillon d'amiral français, et l'amiral de Winter celui de vice-amiral hollandais.
Nous passâmes ainsi cinq semaines embarqués, attendant chaque jour la nouvelle de l'arrivée, dans la Manche, de l'escadre française et l'ordre de sortir à son apparition. Tout avait été disposé pour faciliter la sortie, et diminuer, autant que possible, les difficultés qu'offre la passe étroite. Une autre, ouverte depuis peu, devait servir aux bâtiments de transport. Le fond de ce détroit, entre le Helder et la pointe du Texel, est très-variable et change d'une année, d'un mois à l'autre, la passe principale s'éloignant ou se rapprochant de la terre ferme. Lorsqu'un atterrissement l'obstrue, les courants en ouvrent une autre ailleurs. À l'époque dont je parle, la passe était à toucher la grande digue du Helder. Je faisais souvent appareiller l'escadre et exécuter quelques évolutions, et nous reprenions ensuite notre mouillage habituel.
Enfin l'Empereur reçut la nouvelle du combat d'Ortégal, dans lequel Calder, avec une escadre inférieure de dix vaisseaux, et sans qu'il y eût d'engagement sérieux, prit deux vaisseaux espagnols abandonnés par Villeneuve. Napoléon espéra d'abord que la faute commise serait promptement réparée; il croyait apprendre sans retard la défaite et la fuite de Calder; mais il en fut tout autrement, et la nouvelle lui parvint de la rentrée de l'escadre de Villeneuve dans la rade de Cadix.
Cet événement dérangeait tous ses calculs, détruisait toutes les combinaisons sur lesquelles l'expédition était basée.
Napoléon apprit en même temps la marche des Autrichiens sur la Bavière. Dans la circonstance, cette levée de boucliers des Autrichiens, qui autorisait et motivait le départ des côtes, où nous ne pouvions plus rien entreprendre, était un grand bonheur. Aussi l'Empereur prit-il son parti sur-le-champ, non cependant sans avoir eu un violent accès de colère contre Villeneuve, car la faible conduite de cet amiral lui enlevait en un moment les espérances dont il s'était nourri depuis deux ans, et qui avaient été l'occasion de grands travaux et de grandes dépenses, espérances dont la réalisation avait semblé prochaine et assurée.
L'armée reçut ordre de quitter ses barques et ses vaisseaux, et chaque corps, dirigé sur le Rhin, se rendit, à marches forcées, en Allemagne pour secourir l'électeur de Bavière. Ce souverain, après avoir évacué sa capitale, s'était réfugié à Wurtzbourg. Tremblant, plein d'effroi, il aurait peut-être abandonné les intérêts de la France s'il fût resté quelques jours encore livré à lui-même. En quarante-huit heures, mon débarquement ayant été complétement effectué, je me mis aussitôt en marche sur Mayence, et nous entreprîmes cette campagne immortelle, si brillante et si rapide. Le succès dépassa de beaucoup les espérances dont les imaginations les plus prévenues et les plus vives avaient pu se pénétrer.
Nous nous étions embarqués avec plaisir et confiance; nous débarquâmes animés des mêmes sentiments, car, par des routes différentes, nous allions au même but: nous allions chercher de la gloire.