Il arriva à Alexandrie le 3 thermidor (22 juillet), amenant avec lui cinq mille hommes d'infanterie et mille chevaux, vit Alexandrie en détail le lendemain, et fut très-satisfait de l'état de défense dans lequel je l'avais mise; il joignit à l'armée un détachement de la garnison, commandé par le général Destains, et, le 5, marcha sur Aboukir. Malgré mes prières, il me refusa de le suivre. J'en eus un véritable chagrin; mais, les circonstances étant très-graves, il ne fallait pas, au moment où Alexandrie pouvait être appelée à jouer un grand rôle, en éloigner celui qui, l'ayant créée, en connaissait les ressources. Mon devoir m'ordonnait de faire ce sacrifice, et je me résignai.
Le 6 (25), on livra bataille. L'ennemi, adossé à l'isthme, ayant sa gauche et sa droite couvertes de retranchements, appuyées à la mer, occupait la redoute par son centre. Une première tentative pour emporter la position échoua; mais, l'ennemi sur notre gauche étant sorti pour nous poursuivre, une réserve chargea à propos, le culbuta, le poursuivit et entra avec lui dans la redoute. Pendant ce temps, la cavalerie fit une charge vigoureuse, sabra tout ce qui se retirait, et l'imperfection des retranchements lui permit d'y pénétrer. Une partie des Turcs se jeta dans les maisons du village, d'autres s'entassèrent dans le fort. La masse se précipita dans la mer; mais, comme sur ce point de la rade il y a peu de profondeur, les fuyards furent obligés de s'éloigner beaucoup en mer pour avoir le corps dans l'eau. On les fusilla à plaisir, on les mitrailla. Il y eut un spectacle hideux que l'ignorance et la barbarie seules peuvent expliquer: les chaloupes de la flotte, au lieu de recueillir ces malheureux, vinrent tirer du canon pour les forcer à sortir de l'eau et à retourner au combat; comme si des troupes battues, dispersées, jetées dans la mer, et sans armes, avaient encore quelques moyens d'affronter l'ennemi. Environ trois mille prisonniers tombèrent entre nos mains; et tout ce corps, d'une force d'environ quinze mille hommes, fut ainsi détruit et massacré. Murat fit prisonnier de sa main le pacha sérasquier, et reçut de lui, en même temps, un coup de pistolet dont la balle lui traversa la mâchoire, près de l'articulation. Cette blessure grave ne lui laissa aucune trace désagréable.
On s'occupa sur-le-champ de faire le siége du village, où les Turcs se défendirent de maison en maison; toutes sautèrent successivement. La dernière maison du village se défendit comme la première. On chemina ensuite contre le fort. Une douzaine de bouches à feu de gros calibre avaient été envoyées d'Alexandrie, et le fort se rendit après une résistance de huit jours. Plus de quinze cents hommes s'étaient jetés dans un réduit que cinquante auraient défendu, et où trois cents auraient été gênés. Entassés de manière à souffrir beaucoup, ils sortirent épuisés par la faim, se précipitèrent sur les vivres qu'on leur donna et moururent presque tous à l'instant même.
Le général Lannes, encore blessé à ce siége, donna de nouveau l'exemple de cette organisation singulière dont j'ai parlé. Une balle tirée de très-près le frappa au tibia, s'aplatit, tourna autour de l'os et alla se loger à la partie postérieure de la jambe.
Le général en chef avait défendu, pendant l'expédition de Syrie, de communiquer avec Sydney-Smith, et donné l'ordre de renvoyer tous les parlementaires. L'exécution de cette mesure, jointe à la rigueur du blocus, nous avait privés des nouvelles d'Europe; il y avait six mois que nous n'avions rien reçu. Cette privation, loin de la patrie, est un véritable supplice, et il était encore accru par la gravité des circonstances. Nous savions vaguement que la guerre avait recommencé en Europe; mais nous en ignorions l'issue. Pendant que nous cherchions à défendre les branches de l'arbre, peut-être le tronc allait-il être coupé. On comprend aussi quelle importance il y avait pour le général Bonaparte à ne pas laisser grandir de nouvelles réputations; son intérêt personnel voulait donc qu'il fût informé de la situation des affaires de l'Europe. Je fus chargé d'entrer en pourparler avec Sydney-Smith, commandant la division anglaise unie à la flotte turque. La chose était facile, car Sydney-Smith saisissait comme une bonne fortune l'occasion de parlementer et de faire des phrases. Quoiqu'il soit connu de tout le monde, j'en dirai cependant un mot. Sydney-Smith tient à la fois du chevalier et du charlatan. Homme d'esprit et frisant la folie, avec la capacité d'un chef, il a cru honorer sa carrière en faisant souvent des crâneries sans aucun but d'utilité, mais uniquement pour faire parler de lui. Chacun s'en moque avec raison, parce qu'il est, à la longue; fatigant et ennuyeux, quoique très-original. Toujours animé de sentiments élevés, délicats, généreux, sa fuite du Temple, sa vie aventureuse et l'influence qu'il a eue sur la résistance de Saint-Jean-d'Acre, qui, de quelque manière qu'on l'envisage a été un très-grand événement pour l'Europe, lui ont donné une sorte de célébrité. Ce fut donc à Sydney-Smith que je m'adressai. Je lui écrivis une lettre extrêmement polie pour lui donner des nouvelles du pacha prisonnier; je lui proposai d'établir avec les Turcs un cartel d'échange, et, en même temps, d'échanger, homme pour homme, quelques Anglais, prisonniers chez nous, contre les officiers, sous-officiers et soldats pris au fort d'Aboukir. Cette proposition, simple prétexte, masquait le but véritable d'avoir des nouvelles. En conséquence, je choisis, pour porter ma lettre, un officier intelligent, parlant anglais et agréable de conversation, le jeune Descorches, officier de marine, attaché au commandant de la marine, à Alexandrie. Sir Sydney reçut Descorches à merveille, causa longuement avec lui, lui parla de nos revers d'Italie, et les exagéra encore dans son récit. Il lui remit toutes ses gazettes en ajoutant: «Je suis informé par l'amiral Nelson de l'ordre envoyé par le Directoire au général Bonaparte de revenir en Europe. Chargé d'y mettre obstacle s'il entreprend cette périlleuse traversée, j'espère lui donner de mes nouvelles.»
Là-dessus Descorches revint: il avait rempli sa mission à souhait. Le général Bonaparte s'enferma quatre heures avec Berthier pour lire les gazettes et parler de sa situation. Au bout de ce temps, son parti pris de retourner en France, il fit appeler Gantheaume. Quand je l'entendis demander Gantheaume, j'en devinai le motif. Aussitôt je dis en riant à Duroc: «C'est Vignou qu'il demande.» Vignou était l'homme chargé de ses équipages et de ses voitures. Il décida avec l'amiral qu'il prendrait les deux frégates vénitiennes, seuls bâtiments de guerre, dans le port, en état de naviguer, les frégates la Muiron et la Carrère. Me faisant appeler ensuite, il me mit dans le secret de ses projets et me dit: «Marmont, je me décide à partir pour retourner en France, et je compte vous emmener avec moi. L'état des choses en Europe me force à prendre ce grand parti; des revers accablent nos armées, et Dieu sait jusqu'où l'ennemi aura pénétré. L'Italie est perdue, et le prix de tant d'efforts, de tant de sang versé, nous échappe. Aussi que peuvent les gens incapables placés à la tête des affaires? Tout est ignorance, sottise ou corruption chez eux. C'est moi, moi seul, qui ai supporté le fardeau, et, par des succès continuels, donné de la consistance à ce gouvernement, qui, sans moi, n'aurait jamais pu s'élever et se maintenir. Moi absent, tout devait crouler. N'attendons pas que la destruction soit complète: le mal serait sans remède. La traversée pour retourner en France est chanceuse, difficile, hasardeuse; mais elle l'est moins que ne l'était notre navigation en venant ici, et la fortune, qui m'a soutenu jusqu'à présent, ne m'abandonnera pas en ce moment. Au surplus, il faut savoir oser à propos; qui ne se soumet à aucun risque n'a aucune chance de gain. Je mettrai l'armée en des mains capables; je la laisse en bon état et après une victoire qui ajourne à une époque indéterminée le moment où l'on formera de nouvelles entreprises contre elle. On apprendra en France presque en même temps et la destruction de l'armée turque à Aboukir et mon arrivée. Ma présence, en exaltant les esprits, rendra à l'armée la confiance qui lui manque, et aux bons citoyens l'espoir d'un meilleur avenir. Il y aura un mouvement dans l'opinion tout au profit de la France. Il faut tenter d'arriver, et nous arriverons. Gardez un profond secret, vous en sentez l'importance; secondez Gantheaume et Dumanoir dans les dispositions qu'ils vont faire pour préparer mon embarquement. J'emmènerai peu de monde avec moi; mais, je le répète, vous êtes du nombre de ceux que je compte choisir. Informez-moi journellement des progrès des travaux de la croisière ennemie; et, quand le moment de partir sera arrivé, j'arriverai ici comme une bombe.»
J'exécutai de grand coeur, comme on se l'imagine, les ordres qui m'étaient donnés; d'abord c'était mon devoir, et ensuite mon avantage. On travailla à ces deux frégates sous divers prétextes, et le projet de départ ne s'ébruita pas. L'une de ces frégates était dans le port vieux, l'autre dans le port neuf; il fallait les réunir toutes les deux dans ce dernier bassin pour appareiller plus facilement. Mais, pour doubler la presqu'île, il est nécessaire de s'élever en mer, et le voisinage des Anglais y mettait obstacle. L'escadre turque, tout entière à l'ancre dans la rade d'Aboukir, ne nous présentait aucun embarras; mais Sidney-Smith ne nous perdait pas de vue et nous observait de près. Je continuai à correspondre avec lui, et je reçus chez moi plusieurs fois son homme de confiance, son secrétaire, M. Keit, homme fort recommandable et fort distingué, depuis noyé par accident dans le Nil. Nous signâmes une convention pour établir le mode de nos échanges avec les Turcs, dont M. Keit était le fondé de pouvoirs. Comme je désirais éloigner les Anglais d'Alexandrie, je prétextai des devoirs de service me forçant d'aller pour quelques jours à Aboukir, et je campai près de la côte. Comme nos communications étaient très-fréquentes, Sidney trouva plus commode de se rapprocher; il vint mouiller avec son vaisseau dans la rade d'Aboukir; c'était dans cet espoir que je m'étais déplacé. La frégate la Carrère profita immédiatement de son absence et se réunit à la Muiron dans le port neuf. Pendant ce temps-là, le général en chef était retourné au Caire, il annonça un prochain voyage dans l'intérieur des provinces. Quelques bruits sourds sur son départ pour l'Europe circulèrent, mais les bruits ne prirent pas assez de consistance pour y faire croire. Cependant sa sortie du Caire était délicate; si l'on avait cru à un embarquement prochain, sans doute un mouvement aurait eu lieu dans l'armée. Nous en étions aux politesses continuelles, sir Sidney et moi, aux bons procédés réciproques, à nous faire des cadeaux même, quand tout à coup il disparut. M. Keit était venu dans ma tente la veille au soir, et, en arrivant, il me dit qu'un aviso avait été signalé venant d'Europe, à l'instant où il quittait le vaisseau. Cette disparition si subite me fit croire dans le temps à l'arrivée d'une escadre française dans la Méditerranée, et effectivement l'escadre française et espagnole, commandée par l'amiral Bruix, était venue à cette époque jusqu'à Malte; mais elle avait rétrogradé. Sir Sidney m'a dit depuis que, ne supposant pas notre départ si prompt, il était allé à Chypre faire de l'eau, avec l'intention de revenir immédiatement et de ne plus quitter sa croisière.
Gantheaume et moi nous nous hâtâmes d'informer le général en chef de l'état des choses. Tout étant préparé pour nous rejoindre, il arriva sans retard, amenant avec lui Berthier, Andréossi, Bourrienne, ses aides de camp; Monge, Berthollet, Denon et Parceval-Grandmaison. Les autres compagnons de voyage étaient à Alexandrie, et parmi eux Lannes et Murat, restés dans cette ville pour soigner leurs blessures. Le général Bonaparte, comme chacun le sait, choisit Kléber pour le remplacer; c'était sans contredit le plus digne et le plus capable des généraux. Il rappela en même temps en Europe le général Desaix, compagnon et émule de Kléber, afin de prévenir une rivalité dangereuse. Son départ eut lieu sans conférence ni entrevue avec Kléber, voulant éviter les obstacles que celui-ci aurait pu y mettre, et craignant de le voir refuser le commandement; car cet homme vraiment supérieur avait cependant autant de répugnance à commander que de difficulté à obéir. Il se contenta de lui donner des instructions détaillées; tout le monde les a lues; et il s'en rapporta pour le surplus à son esprit et à sa haute capacité. Enfin le général en chef donna rendez-vous au général Menou sur la plage, à peu de distance d'Alexandrie, s'entretint quelques moments avec lui, et le chargea de me remplacer dans mon commandement.
Si j'avais su que la condition de mon départ était l'arrivée de Menou, j'aurais éprouvé beaucoup d'inquiétudes, car je connaissais l'homme et sa manière d'agir; mais cette fois, unique, je crois, dans le cours de sa vie, il fut exact, et se trouva au rendez-vous. Enfin le 23 fructidor (10 septembre), à cinq heures du matin, les frégates et les avisos sortirent du port, et nous nous trouvâmes livrés à de nouvelles destinées. Ces destinées semblaient précaires, incertaines, elles pouvaient à chaque instant se terminer d'une manière funeste, et elles devaient remplir le monde. C'est ici l'occasion de raconter un événement peignant bien Bonaparte, et qui le justifie de l'accusation d'insensibilité dont il a été souvent l'objet. J'ai déjà combattu cette prévention par des faits, celui-ci ajoute encore une nouvelle preuve. Bonaparte cachait sa sensibilité, en cela bien différent des autres hommes, qui souvent affectent d'en montrer sans en avoir. Jamais un sentiment vrai n'a été exprimé en vain devant lui et sans le toucher vivement.
J'étais lié avec un négociant de Marseille, nommé Blanc, homme estimable, actif, intelligent; sous mes auspices il avait connu le général Bonaparte. Le maximum l'avait ruiné, et il s'occupait à refaire sa fortune. L'expédition d'Égypte lui parut devoir offrir des chances favorables, et il désira en faire partie. Je le conduisis chez le général en chef, qui l'agréa. Dans le grand mouvement de la marche des armées, dans cette confusion apparente, où cependant l'ordre existe, et où un certain égoïsme est nécessaire, car c'est l'élément de la conservation, les besoins de chacun sont si pressants, qu'on est peu porté à s'occuper de ceux des autres. À l'armée, quiconque est sans un titre, sans un emploi, sans une fonction déterminés, est fort malheureux: tout lui est refusé.