On imagina de donner à Blanc celui d'ordonnateur des lazarets; il fallait s'occuper de la santé de l'armée; il était familiarisé avec les mesures consacrées par l'expérience sur nos côtes, parce que, comme tous les négociants de Marseille, il avait été à son tour à la tête de l'administration de la santé de cette ville, où ce service est un service d'honneur. Il justifia la confiance mise en lui; partout où la chose fut possible et utile, on construisit des lazarets, et sa place d'ordonnateur ne fut pas une sinécure. Mais Blanc s'aperçut bientôt que l'Égypte, dans la circonstance, n'offrait pas les moyens de l'enrichir; il fut dévoré du désir de retourner en Europe: on ne permettait presque à personne de partir, et, pendant longtemps, ses voeux furent impuissants. Il vint me confier ses chagrins et ses désirs: il soupçonna, aux préparatifs dont il était témoin, le projet qui nous occupait; il m'en parla; j'en convins avec lui sous le plus grand secret, en lui exprimant mon voeu de le voir du voyage. Le moyen le plus simple était de le déguiser en matelot, et de l'embarquer sur une des frégates, moyen employé souvent dans la marine pour avoir un passage refusé: une fois en pleine mer, l'homme caché se montre; on appelle ces hommes-là des enfants trouvés. J'en entretins le commandant de la marine, Dumanoir; mais il trouva des difficultés pour le laisser embarquer sur une frégate: il existe, à bord de ces bâtiments, un ordre et une surveillance qui feraient supposer de la connivence de la part des officiers et les compromettraient; il y avait trois avisos désignés pour partir avec nous: il fut convenu que, habillé en matelot, il monterait sur l'un d'eux. La chose exécutée, nous voilà hors du port; mais un des trois avisos reçoit l'ordre de rentrer, et c'est précisément celui sur lequel Blanc est embarqué. La tête de ce malheureux s'égare, il ne calcule plus rien, et, comme il n'y avait presque pas de vent, que les frégates étaient très-rapprochées, il se jette dans une barque et monte précipitamment sur la Muiron, qui était la plus voisine, et sur laquelle était le général en chef. Il y entre de force, malgré la résistance des gardes, et court se cacher à fond de cale. Son entrée cause du tumulte et du bruit; le général en chef sort de sa chambre, vient sur le pont demander ce que c'est: on le lui dit; on cherche le coupable, et on l'amène devant lui plus mort que vif. Bonaparte le traita de misérable qui abandonnait son poste, et lui manifesta l'intention de le livrer à un conseil de guerre pour servir d'exemple; il ajouta: «Je pars, en vertu des ordres du gouvernement, pour aller combattre l'ennemi victorieux et secourir la France attaquée; je m'expose aux plus grands dangers par devoir et par dévouement, tandis que vous, vous n'êtes qu'un lâche déserteur.»

Blanc, confondu, retrouva cependant la parole pour lui répondre: il lui parla de sa famille dans le besoin, de ses enfants laissés à l'abandon, de l'impossibilité où il était, en Égypte, de venir à leur secours, et il ajouta que l'excès de ses maux lui avait donné le désir de les rejoindre et le courage de tout risquer pour y parvenir. Ces paroles, prononcées avec feu, avec vérité, avec une profonde expression de douleur, émurent Bonaparte: Blanc fut renvoyé à Alexandrie; mais, deux mois et demi après, cette scène était encore tellement présente à l'esprit du général, qu'au milieu de toute la préoccupation d'une révolution et de l'arrivée au pouvoir suprême, le premier acte qu'il ait signé au Luxembourg, le 20 brumaire, comme consul provisoire, fut le rappel de Blanc, et le second sa nomination de consul général à Naples, chose à peine croyable, mais exacte. Je n'eus pas le mérite de lui rappeler ce malheureux: je l'aurais fait sans doute plus tard; mais j'avoue que moi, son ami, je ne pensais pas à lui dans ce moment: le bienfait de Bonaparte le rappela seul à ma mémoire.

Je le demande, n'est-ce pas là un souvenir du coeur, de la véritable bienfaisance? et, j'en doute fort, ceux qui font métier de la sensibilité peuvent rarement présenter des actions à mettre en parallèle avec celle-ci.

Je reviens à notre départ. Il était difficile d'éprouver une joie plus vive que la nôtre: nous avions de grandes chances contre nous; mais nous étions à cet âge où l'espérance est vive, où l'on a une foi sans bornes dans l'avenir: aussi les obstacles disparaissaient-ils à nos yeux. Nous nous sentions d'ailleurs associés à une destinée toute-puissante: Si jamais homme a pu croire à la protection d'une main divine, à une autorité tutélaire veillant sur lui et préparant tout ce qui était nécessaire aux succès de ses entreprises, c'est Bonaparte. Sans doute il savait oser, et cette faculté est la première de toutes pour faire de grandes choses. Il osa beaucoup, il osa à propos, et, si les circonstances ne lui manquèrent pas, jamais il ne manqua aux circonstances: tout cela est vrai; mais n'est-il pas permis de s'élever à de plus hautes pensées, quand on le voit se soumettre quelquefois volontairement à des combinaisons presque toutes contre lui, dont une seule lui est favorable, et que l'on voit constamment cette seule chance venir le tirer de la crise où il s'est placé de propos délibéré? Ne peut-on pas croire à une espèce de prédestination, quand on remarque que, souvent, les résultats les plus favorables sont la conséquence nécessaire d'événements qui d'abord le contrarient et paraissent l'éloigner de ses vues? N'offre-t-il pas le spectacle d'un homme soumis à une puissance irrésistible, conduit par la main, en aveugle, dans une route meilleure que celle qu'il a d'abord choisie, et forcé ainsi d'atteindre plus tôt le but, l'objet de ses voeux?

Je l'ai déjà montré sous cet aspect, quand on lui retira le commandement de l'artillerie à la première armée d'Italie; les circonstances de sa traversée vont reproduire le même spectacle. Je le répète, jamais homme ne fut autant autorisé à se croire l'agent spécial d'un pouvoir supérieur et irrésistible, et il le crut effectivement; c'est, d'ailleurs, une chose assez flatteuse pour l'amour-propre que de se considérer comme une exception aux lois qui régissent l'univers.

J'avais des motifs de joie particuliers; j'étais parti fort amoureux, j'avais emporté avec moi des idées de bonheur domestique, de fidélité, et je revenais digne, par l'état de mon coeur et par ma conduite, des sentiments les plus tendres. Je dirai plus tard comment toutes ces illusions se dissipèrent et se changèrent en douleurs.

Nous étions ainsi divisés sur les deux frégates; sur la Muiron: Bonaparte, Berthier, Andréossi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides de camp du général en chef, et Gantheaume, commandant la division. Sur la Carrère: Lannes, Murat, moi, Denon, Parceval-Grandmaison, nos officiers et Dumanoir, chef de division commandant la frégate. On avait embarqué sur chaque frégate cent hommes des guides du général en chef, qui en faisaient la garnison; nous avions en outre deux avisos bons marcheurs.

La route à prendre pour revenir en Europe fut l'objet d'une grande discussion; les vents de nord-ouest sont constants en été et durent jusqu'à l'équinoxe d'automne; ces vents sont précisément opposés à la direction que nous devions suivre. Dans les circonstances ordinaires, l'été est la saison choisie par les bâtiments de commerce pour aller en Égypte; ils attendent l'hiver pour revenir, et, quand ils veulent retourner plus tôt en Europe, ils vont chercher les vents variables de l'Archipel. Dans ces parages, des vents de terre, soufflant toutes les nuits, et les courants portant à l'ouest, sont favorables. Mais sur cette côte, très-habitée, il y a une navigation active; on pouvait y rencontrer l'ennemi, on y trouverait sûrement des bâtiments de commerce qui pourraient nous signaler, et plus sûrement encore les voiles rencontrées nous feraient faire souvent fausse route. On se décida à suivre la côte d'Afrique, côte déserte, hors de toute direction, et offrant les plus grandes difficultés pour la navigation; des courants très-forts portent de l'ouest à l'est, et nous étaient précisément contraires; ainsi nous avions à lutter à la fois contre le vent et contre le courant; quelques brises de terre pendant les nuits étaient à espérer; l'arrivée de l'équinoxe, époque du changement des vents dominants, n'étant pas éloignée, devait nous tirer d'affaire et nous sauver; enfin, pour rendre en un mot la pensée de l'amiral, nous allâmes nous cacher pendant trois semaines sur cette côte, en attendant les vents favorables. Notre navigation fut précisément telle que les calculs l'avaient fait prévoir, extrêmement pénible pendant vingt jours et meilleure ensuite; il y a quatre-vingts lieues d'Alexandrie au cap d'Ocre, pointe est du golfe de la Syrte, et nous mîmes vingt jours pour parvenir à la doubler. Un vent constant et toujours contraire nous faisait quelquefois perdre jusqu'à dix lieues dans le jour; mais, la nuit, la brise de terre nous soutenait, et nous faisait réparer nos pertes; on peut juger de notre impatience, de nos tourments; je ne répondrais pas qu'il n'y ait eu parfois quelques murmures contre la direction suivie et contre l'amiral qui l'avait fait adopter avec tant de sagesse. Après vingt jours, nous arrivâmes à l'entrée du golfe de la Syrte; un calme plat nous prit; à ce calme succéda un vent d'est extrêmement faible, qui se renforça par degrés et ne varia plus. Les effets de notre marche furent tels, qu'après vingt-quatre heures de navigation nous arrivâmes, au coucher du soleil, en vue du cap Bon; on put très-bien le reconnaître. Ce cap, fort élevé, se voit d'assez loin; il forme, avec la Sicile, un détroit qui était gardé par une croisière ennemie; il fallait le franchir. La combinaison de notre marche, due au hasard, nous en donna heureusement le moyen. Effectivement, si le vent d'est se fût élevé plus tôt ou qu'il eût été plus fort, nous serions arrivés de meilleure heure; vus par la croisière, elle nous aurait donné chasse; nos frégates vénitiennes marchant très-médiocrement, nous aurions couru de grands dangers. En arrivant plus tard, notre marche aurait été incertaine, nous aurions peut-être hésité à donner la nuit dans le détroit. Au lieu de cela, nous arrivâmes assez tard pour ne pas être vus, d'assez bonne heure pour bien reconnaître notre position et naviguer avec confiance; nous fîmes donc route pendant la nuit et force de voiles. Après avoir éteint nos feux, nous reconnûmes la croisière ennemie aux siens qui étaient allumés, nous la traversâmes sans être aperçus, et, le lendemain, nous étions hors de vue, en face des ruines de Carthage. Dans la navigation de cette nuit, la frégate la Carrère, sur laquelle j'étais embarqué, faillit périr. Précédant la Muiron, toutes voiles dehors, le vent étant bon frais, la nuit claire, on aperçut la terre à deux encâblures de la proue. À peine eut-on le temps d'abattre sur bâbord pour l'éviter. C'était un écueil voisin de la petite île de Lampedouze, contre lequel nous allions nous briser, et nous l'évitâmes heureusement. Nous reconnûmes l'île Saint-Pierre au sud de la Sardaigne; là nous aperçûmes une voile de guerre, que nous évitâmes aussi, et nous continuâmes notre route sur la Corse, en portant sur Ajaccio. Le général en chef résolut d'y prendre langue. Le début de la guerre en Italie avait été accompagné de tant de désastres, qu'on pouvait redouter de trouver l'ennemi sur les côtes de Gênes, et même sur celles de la Provence. La Corse pouvait être occupée; il était bon de savoir, au moment de l'atterrage, sur quel point on pouvait se jeter avec sûreté. On envoya donc un de nos avisos à Ajaccio. Il rendit compte qu'il n'y avait aucun ennemi en Corse, et que les côtes de la France et de Gênes étaient libres; le vent étant devenu contraire, nous relâchâmes à Ajaccio. Notre arrivée, comme on peut le supposer, fut un grand événement; nous passâmes là quatre jours. Dans tous les pays, un homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents; mais en Corse et dans les pays d'une civilisation arriérée, la famille devant sa puissance à son étendue, parce qu'elle forme une agrégation plus redoutable, on reconnaît les parents à un degré fort éloigné. Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la maison du général Bonaparte. Nous fîmes quelques courses dans les environs et nous chassâmes dans ce pays sauvage. Bonaparte n'a jamais revu la Corse depuis. On le conçoit aisément; mais, chose étonnante! il n'a jamais rien fait pour l'améliorer, la civiliser et l'enrichir; il n'a rien fait non plus pour les individus en particulier, et cela par système. Je lui ai souvent entendu dire que faire du bien à un Corse, c'était un moyen infaillible d'irriter les autres; et, ne pouvant pas donner à tous, il aimait mieux ne donner à personne. Jamais il ne s'est écarté de cette doctrine commode.

Le coup de vent du nord-ouest, cause de notre entrée à Ajaccio, s'étant calmé, nous partîmes pour achever notre traversée, et nous nous dirigeâmes sur Toulon. Une nouvelle circonstance fait reconnaître l'action de cette main puissante et cachée qui conduisait Bonaparte. De même qu'à l'entrée du golfe de la Syrte, le vent favorable se fit désirer, attendre, et vint, mais faible d'abord. S'il eût été plus fort, comme nous le souhaitions, nous aurions couru de grands risques; au lieu de cela, il nous conduisit de manière à nous faire arriver le lendemain soir en vue des îles d'Hyères. En reconnaissant l'île du Levant, nous distinguâmes sept voiles de guerre précisément sur notre route; nous amenâmes vivement nos perroquets. L'ennemi cependant nous avait vus, et sur-le-champ il nous donna la chasse. Mais c'était au moment du soleil couchant: l'ennemi était placé dans le soleil; nous pouvions le voir distinctement, tandis que nous, au contraire, placés à l'est, au milieu de la brume, nous ne lui présentions qu'une image confuse. Il ne put juger de la manière dont nos voiles étaient orientées, et cette circonstance fit notre salut. La situation était grave et critique. Gantheaume proposa à Bonaparte de retourner en Corse, et l'assura qu'il y arriverait sans danger: nous avions assez d'avance sur l'ennemi pour lui échapper. Mais Bonaparte, après un moment de réflexion, rejeta sa proposition: sa présence y serait bientôt connue; chaque jour les difficultés pour en sortir augmenteraient, et il calcula qu'il valait mieux continuer sa route, s'abandonner à la fortune, et seulement modifier sa direction et prendre un autre point d'atterrage. Il donna donc ordre à l'amiral, en laissant arriver de deux quarts, de se diriger sur Fréjus. Une très-grande et très-belle felouque, prise en Corse, le suivait; il s'y serait jeté dans le cas d'un combat disproportionné et dont l'issue aurait dû être funeste. Mais ce moyen de salut ne fut pas mis en usage, et l'erreur de l'ennemi nous dispensa de nous en servir. Effectivement, les Anglais, jugeant nos deux frégates sorties de Toulon, nous donnèrent chasse au large tandis que nous courions à terre: nous en fûmes bientôt informés. À la nuit close, l'ennemi tira sept coups de canon de signaux; ils se firent entendre de l'avant à nous par le bossoir de bâbord: c'était une position menaçante. Une demi-heure après, les mêmes coups de canon furent répétés; leur direction était par le travers du bâtiment, et alors nous étions sauvés! Nous avions couru des bords opposés, et rien ne pouvait nous empêcher de prendre terre. Un de nos avisos, resté en arrière, se trouva pendant la nuit au milieu de l'escadre anglaise; il baissa ses voiles, et elle passa sans le prendre. Nous approchâmes de la côte à toucher terre, et, au jour, nous nous trouvâmes en face de Saint-Raphael, port de Fréjus: notre joie ne peut s'exprimer, mais elle peut se comprendre.

Nous venions d'échapper à un danger pressant, immédiat, terrible; nous avions eu trente-quatre jours d'angoisses et d'espérances. Chaque matin nous étions sur le pont avant le jour, inquiets de savoir quel changement la nuit avait apporté à notre sort. Chaque journée était un succès, mais il devait être suivi de tant d'autres succès pareils, qu'il était à peine senti et apprécié. Enfin, après avoir couru un si grand nombre de chances, au moment de recueillir le fruit de tant de hardiesse et de tant de bonheur, nous voilà en face d'une escadre anglaise, précisément sur notre route. Était-ce donc pour arriver à cette fin que nous avions désiré si ardemment de quitter l'Égypte et éveillé par notre départ l'envie de nos camarades restés en Orient? Nous allions probablement être jetés dans les prisons d'Angleterre, et la guerre se continuerait sans nous, après être venus la chercher au milieu de tant de périls! Mais non; ces dangers sont un songe; ils ont disparu, ils sont venus pour orner notre triomphe et pour compléter nos destinées. En effet, sans la rencontre de cette escadre, nous arrivions à Toulon, et là nous faisions une longue et bonne quarantaine; ceux qui redoutaient les projets de Bonaparte auraient eu le temps de se précautionner; ses ennemis se seraient ralliés, et la correspondance accusatrice de Kléber aurait eu le temps d'arriver et de leur donner des armes puissantes. Au lieu de cela, c'est en échappant à un grand danger que nous atteignons le sol de la patrie; et cet événement encadre dignement ce retour miraculeux; il nous force à nous jeter sur Fréjus, où des transports de joie et d'ivresse s'emparent de la population. On accourt de tous côtés; des barques nous entourent; on veut voir le général Bonaparte; on veut toucher cet homme, envoyé par la Providence pour sauver la France et rappeler la victoire. On veut éloigner les enthousiastes, on parle de santé, de peste; on répond que le général Bonaparte ne peut rien apporter de fâcheux avec lui. Aucune autorité n'est là pour modérer leurs transports; ils s'élancent, montent à l'abordage, et les frégates sont envahies par la foule. Dès lors nous avons l'entrée, ou bien il aurait fallu mettre tout le pays en quarantaine. Nous entrons donc à Fréjus, et, après deux heures de préparatifs, le général Bonaparte, qui connaît le prix du temps, est déjà en route pour Paris. À la fin du déjeuner, un homme de Fréjus, une espèce d'orateur de club, à figure commune, mais expressive, vint lui faire son compliment et lui parla avec une sorte d'autorité. Il termina sa harangue ainsi: «Allez, général, allez battre et chasser l'ennemi, et ensuite nous vous ferons roi, si vous le voulez.» Le général Bonaparte reçut ce compliment avec embarras; il n'y répondit pas, il eut même l'air de le repousser; mais certainement il l'entendit avec plaisir.