C'est dans les circonstances dont je viens de faire le tableau que je pris le commandement et que je commençai la campagne dont je vais raconter la conduite et les détails.

Je rentrai à Salamanque le 13 mai avec la plus grande partie de mes troupes, que j'établis dans un rayon de douze lieues. Je les étendis assez pour qu'elles pussent vivre convenablement. J'annonçai que je prendrais les dispositions nécessaires pour pourvoir à leurs besoins. Je défendis, sous les peines les plus sévères, la moindre exaction: et, comme le langage le plus éloquent a toujours été l'exemple, j'exagérai pour moi-même la réserve de ma conduite, et au delà même des usages consacrés par la guerre. Ordinairement, en pays conquis, on est nourri pour rien, et personne, en Allemagne, par exempte, n'a jamais imaginé d'agir autrement. Je déclarai que je payerais rigoureusement tout ce qui me serait fourni. Cette déclaration parut si extraordinaire, que les Espagnols n'y crurent pas. Je tins cependant ma parole, et je ne me suis jamais écarté de cette résolution pendant tout mon séjour en Espagne; mais je tolérai que les généraux en agissent autrement. Mon but, par cette sévérité personnelle, était de faire bien comprendre que je ne souffrirais pas de désordres proprement dits, et la levée illicite de contributions. J'eus l'occasion de montrer ma volonté en faisant des actes de grande sévérité envers des officiers que, cependant, j'aimais beaucoup.

Je détruisis l'organisation des troupes en corps d'armée. Cette organisation, indispensable pour mouvoir de grandes armées, est funeste pour les moyennes, attendu qu'elle met trop de distance entre le général en chef et les troupes, ralentit l'exécution des ordres généraux par la superfétation des grades et des emplois qu'elle consacre; elle amène en outre beaucoup de consommations inutiles. Je fis cesser en un moment le dégoût universel, la passion du retour en France, en annonçant que tout officier, général ou supérieur, qui voudrait quitter l'armée, était libre de le faire, et que j'avais pouvoir de lui donner l'autorisation nécessaire. Un petit nombre de généraux profita de cette autorisation; les autres se piquèrent d'honneur, et leur caractère se trouva ainsi retrempé.

Je formai tous mes bataillons à un complet de sept cents hommes, et je renvoyai tous les cadres qui par suite de cette mesure se trouvaient sans soldats. Je divisai les chevaux de toute la cavalerie et de l'artillerie en deux classes: ce qui était disponible, et ce qui pourrait se refaire. La première partie me donna un escadron par régiment, c'est-à-dire, en tout, de quatorze à quinze cents chevaux. On eut un soin tout particulier des chevaux à refaire; et, en quinze jours, au moyen de quelques secours en chevaux d'artillerie, j'eus deux mille cinq cents chevaux de cavalerie, et trente-six bouches à feu attelées. On vieux couvent de Salamanque, mis à l'abri d'un coup de main, devint un fort où furent placés en dépôt tous les embarras de l'armée, et des vivres de réserve. On répara et on arma de même les forts de Zamora et de Toro.

J'organisai l'armée en six divisions. Elles s'élevaient, après la réorganisation, au bout de quinze jours de commandement, à vingt-huit mille hommes. Je gardai avec moi le général Régnier, comme mon lieutenant, afin de lui donner, en cas de séparation, le commandement de la portion de l'armée avec laquelle je ne serais pas.

Le rôle qui m'était imposé était défensif. Je devais empêcher l'armée anglaise de pénétrer en Espagne, soit par l'Estramadure, soit par la Castille. Je n'avais pas les forces nécessaires pour combattre seul; mais je les obtiendrais en combinant mes mouvements, soit avec l'armée du nord de l'Espagne, soit avec celle du midi. Ma place naturelle d'attente, d'après cette donnée, devait être dans la vallée du Tage.

Au moment de la retraite de Masséna, Wellington avait détaché la division Hill au secours de Badajoz, que Soult assiégeait; mais, quand il arriva, Badajoz avait capitulé. Les Anglais résolurent alors de l'assiéger sans retard, et de profiter de l'état de désorganisation ou était l'armée française de Portugal pour reprendre cette place. En conséquence, après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'évacuation d'Almeida, et notre retour sur la Tormès, Wellington partit avec deux divisions pour se porter sur la rive gauche, laissant le reste de son armée sur la Coa.

Soult, pris au dépourvu, rassembla à la hâte tout ce qu'il put, et, avec dix-sept à dix-huit mille hommes, il marcha au secours de Badajoz. Lord Beresford, qui commandait toutes les troupes opposées, prit position sur l'Albuhera pour couvrir le siége. Soult l'attaqua dans cette position. Ses troupes, formées en colonnes, firent plier la première ligne et occupèrent la sommité; mais, arrivées là, exposées à un feu vif, il fallait répondre à ce feu par du feu et se mettre en bataille. Soult, qui, cette fois, comme toujours, était de sa personne à plus d'une portée de canon de l'ennemi, quand ses troupes soutenaient une vive fusillade, ne put leur ordonner de se déployer. Les généraux qui les commandaient n'eurent pas l'intelligence de le leur prescrire, et, après avoir éprouvé d'assez grandes pertes, les troupes plièrent, et la bataille fut perdue, quand évidemment, sous tout autre général, elle eût été gagnée. Soult m'écrivit pour me faire part de sa détresse et me demander du secours.

L'armée de Portugal n'avait pas encore achevé sa réorganisation, et l'Empereur, redoutant l'excès de mon zèle, m'avait donné l'ordre de ne faire aucun mouvement, à moins de pouvoir emmener soixante pièces de canon attelées et approvisionnées. Cependant rien ne m'annonçait que je dusse les avoir bientôt. Bessières, peu touché des lamentations de Soult, ne me donnait aucun secours. En agissant avec une extrême vitesse, et couvrant bien mon mouvement par une démonstration sur la Beira, je pensai pouvoir faire ma jonction avec Soult sans que l'ennemi put s'y opposer, et sauver ainsi Badajoz.

Certes, il y avait de la générosité à moi; car je connaissais assez le caractère de Soult et les passions qui l'animaient pour être bien convaincu qu'en circonstance pareille il ne viendrait pas à mon secours. Étant mon ancien, la réunion des deux armées me mettrait nécessairement sous ses ordres; mais il y allait, pour moi, du devoir, et de la gloire des armes françaises. Mes intérêts d'amour-propre n'étant rien, comparés à d'aussi grandes considérations, je me décidai à exécuter mon mouvement.