Depuis douze jours, prévoyant cette opération, j'avais écrit au général Belliard, commandant à Madrid en l'absence de Joseph, en ce moment à Paris, pour lui demander d'envoyer à Talavera, à ma disposition, un équipage de pont qui lui était inutile, six cent mille rations de biscuit, et des munitions de guerre.

Le 5 juin, je me mis en marche à la tête de ma première division et de ma cavalerie légère. Je me portai sur Rodrigo. Sous la protection de cette marche, je fis arriver dans la place un convoi de vivres. J'arrivai le 5, et je débouchai le 6.

La division légère du général Crawfort, cantonnée à peu de distance, se retira pendant la nuit. Je trouvai seulement de la cavalerie, que je fis poursuivre sur Alfaiatès. On s'empara de deux magasins de subsistances.

Pendant ce mouvement, destiné à tromper l'ennemi et à couvrir la marche de l'armée, toutes les autres divisions se portaient sur le Tage, en passant par le col de Baños et Placencia. Le général Regnier, commandant mon avant-garde, composée de deux divisions et de mille chevaux, avait l'ordre de faire construire un pont à Almaroz, au moyen des bateaux attendus de Madrid, et de prendre position en avant du Tage, sur la hauteur de Miravete. Il devait y arriver le 10, l'armée y être le 12, et mon arrière-garde le 13. Après avoir ainsi tout réuni, je pouvais marcher sur la Guadiana. Mon mouvement devant être rapide, les troupes anglaises restées dans la Beira, en supposant qu'elles fissent un mouvement parallèle aussitôt qu'elles seraient informées du mien, ne pouvaient pas arriver à temps pour mette obstacle à ma jonction avec l'armée du Midi. Les bateaux, vivres et munitions attendus de Madrid n'arrivèrent qu'en partie et peu exactement, ce qui retarda notre passage d'un jour. Cependant, le 17, la jonction était faite. Mon avant-garde arrivait à Merida, et, le 18, j'y entrais de ma personne avec toute mon armée.

Là, je trouvai Soult, qui, peu accoutumé à cette conduite de bon camarade, malheureusement si rare en Espagne, était dans l'ivresse de la joie et de la reconnaissance. On verra plus tard comment, peu de jours après, il tenta de me la prouver. Nous nous concertâmes pour attaquer l'ennemi s'il restait devant Badajoz; mais, ayant trop peu de monde pour oser tenter de résister, il leva le siége, et nous fîmes notre entrée dans cette place le 20 juin. Les moments pressaient; trois brèches étant praticables, le général Philippon, son gouverneur, n'avait plus que peu de jours à se défendre. Cette armée de Portugal, un mois auparavant si désorganisée, si découragée, si peu capable d'agir, avait retrouvé déjà sa vigueur, son élan et sa confiance. Si elle eût eu à combattre, je ne doute pas qu'elle n'eût fait des prodiges.

Cette levée du siége de Badajoz, obtenue dans des circonstances difficiles, et lorsque l'Empereur était si loin de croire à la possibilité, pour l'armée de Portugal, de se mouvoir et d'agir, fut un grand service rendu. La rapidité extrême avec laquelle ce mouvement fut opéré en fit disparaître tout le danger. Le maréchal Soult et moi, nous convînmes de faire l'un et l'autre, avec notre cavalerie, des reconnaissances sur l'armée anglaise. Il se porta sur Elvas, et moi sur Campo-Maior. Nous ramenâmes quelques prisonniers. L'infanterie se retira à notre approche. Trois divisions anglaises seules étaient en présence; mais j'acquis la certitude que toute la partie de l'armée restée dans la Beira, sous le commandement de lord Spencer, arrivait en toute hâte pour passer sur la rive gauche, et se réunir aux troupes qui s'y trouvaient déjà.

Cette disposition de l'ennemi me décida à rester sur la Guadiana tout le temps nécessaire pour assurer l'approvisionnement de Badajoz, et en réparer les brèches. Mes troupes furent réparties sur les deux côtés de la rivière, et mon quartier général établi à Merida. J'imposai à chacun des régiments de mon armée l'obligation de récolter et de transporter à Badajoz une quantité de blé déterminée, ce qui, réuni aux autres moyens employés par l'administration, compléta dans un temps assez court l'approvisionnement de cette place.

J'avais, sur le caractère du maréchal Soult, la conviction commune et conforme à sa réputation; ainsi j'avais peu de confiance dans sa loyauté. Junot, avec lequel j'ai toujours été très-lié depuis ma première jeunesse, et qui avait un véritable et profond attachement pour moi, m'avait dit, au moment où nous nous séparions en Castille: «Tu vas avoir de fréquents rapports avec Soult. Vos points de contact seront multipliés. Défie-toi de lui; agis avec prudence; prends tes précautions; car, je t'en donne l'assurance, s'il peut, à quelque prix que ce soit, appeler sur toi de grands malheurs, il n'y manquera pas! C'est parce que j'ai eu l'occasion de le bien connaître que je t'en avertis.»

Nous étions à Badajoz depuis quatre jours lors que Soult vint un matin chez moi. Il m'annonça qu'il venait de recevoir des lettres d'Andalousie qui lui donnaient de vives inquiétudes; des partisans, sortis des montagnes de Ronda, avaient menacé Séville; il allait partir pour y retourner, et ne pouvait se dispenser d'emmener ses troupes, comptant sur moi pour veiller sur Badajoz et pourvoir aux besoins de cette place. Cette nouvelle inopinée, que rien n'avait fait pressentir, cette crainte de guérillas si ridicule, le ton dont ce récit me fut fait, tout me frappa, et à l'instant même l'avis de Junot revint à mon esprit, et je me dis: «Voilà un homme qui, pour prix du service que je lui ai rendu, veut me mettre dans la position la plus critique, me réduire à me faire battre par l'armée anglaise, et à voir tomber Badajoz sous mes yeux.» Je lui répondis:

«Monsieur le maréchal, je partage vos sollicitudes pour l'Andalousie; mais les événements qui vous y appellent me paraissent moins pressants que ce qui se passe devant nous. Allez, si vous le croyez utile, à Séville; mais laissez vos troupes ici. Vous le savez, l'armée anglaise tout entière se rassemble, et l'armée que je commande n'a pas une force suffisante pour la combattre seule. La réunion de nos moyens est indispensable. Il faut que le cinquième corps et la cavalerie de l'armée du Midi soient réunis à l'armée de Portugal pour établir la balance. Laissez donc à mes ordres ces deux corps, et je resterai avec l'armée de Portugal sur la Guadiana jusqu'au moment où Badajoz sera réparé, approvisionné et complètement en état de se défendre; mais, si vous emmenez ces troupes, et je vais envoyer des officiers résider dans leurs cantonnements pour être informé de ce qui se passera, si elles partent, à l'instant même je repasse le Tage: comptez sur la vérité de ma déclaration et sur ma résolution invariable.»