Le calcul odieux de Soult fut ainsi déjoué. Par arrangement, il emmena seulement une brigade de cavalerie légère.
Je remplis les engagements que j'avais pris; je pourvus avec le plus grand soin aux besoins de Badajoz; et, cette tâche remplie, j'allai prendre, dans les premiers jours de juillet, une position centrale, pour être à même de défendre à la fois les provinces du midi et celles du nord de l'Espagne.
J'établis mon quartier général à Navalmoral, mauvais petit village de la vallée du Tage, à l'embranchement des routes qui de Placentia et de Truxillo vont à Madrid.
Je fis fortifier par une double tête de pont le passage du Tage à Almaraz. La tête de pont de la rive gauche, plus grande que l'autre, embrassait une assez grande hauteur, sur laquelle était un réduit. Tout fut revêtu en maçonnerie, fraisé et palissadé. On entrait dans le réduit seulement par un pont-levis. Comme le plateau de l'Estramadure, à ce point, est très-élevé, et qu'il faut gravir au milieu des rochers pendant fort longtemps pour y parvenir, je fis faire deux ouvrages en maçonnerie pour défendre le col de Miravete, par où il faut déboucher. Un premier; très-voisin du col, battait par son artillerie le seul passage praticable pour les voitures; un autre, composé seulement d'une tour placée sur un pic, couvrait contre l'action des hauteurs voisines les batteries inférieures. Ces deux postes fermés, approvisionnés de vivres et d'eau, pouvaient être conservés, quoique enveloppés par l'ennemi. Leur objet principal était de servir de poste avancé à la tête de pont et de l'empêcher d'être attaquée à l'improviste avec du canon.
J'établis ma première division à Truxillo, avec ma cavalerie légère. Ce poste voyait tout ce qui se passait dans l'Estramadure. L'ennemi se présentant en force, elle devait se rapprocher, et au besoin dépasser le Tage.
J'occupai la vallée du Tage et la Verra de Placencia avec trois divisions. La deuxième division occupait la province d'Avila; la sixième, Placencia, et le pied des montagnes jusques et y compris l'entrée de la Sierra de Gata et le col de Baños. Ainsi, par ma droite, j'observais ce qui se passait dans la Vieille-Castille et sur la Tormès, et mon front était couvert par l'Alagon, et une avant-garde placée à Gallisteo. Les cantonnements des troupes étaient assez étendus pour qu'elles pussent bien vivre.
J'observais un front immense, et, cependant, en peu de marches, toute mon armée pouvait être rassemblée pour combattre, soit devant le débouché de Coria, soit en Vieille-Castille, soit en Estramadure. Enfin une bonne tête de pont, construite sur le Tietar, devait m'assurer les moyens de passer cette rivière et de manoeuvrer sur l'une et l'autre de ses rives.
Pendant mon séjour sur les bords de la Guadiana, j'eus la première pensée des moulins portatifs, que, plus tard, je fis donner à l'armée. Nous avions du grain en abondance; les moissons étaient sur pied; des magasins, trouvés à Almendralejo, se trouvaient encore remplis, et cependant l'armée souffrait de la disette par l'insuffisance des moyens de monture. Je fus obligé de régler moi-même la manière dont les moulins seraient répartis et le temps pendant lequel chacun pourrait en disposer. L'idée des moulins portatifs me vint à l'esprit; et, aidé d'un excellent ouvrier, fort habile mécanicien, appelé Gindre, armurier du 50e régiment, je fis faire une série d'expériences en prenant pour point de départ les moulins à café. Le problème à résoudre était celui-ci:
1° Faire des moulins à bras assez légers pour qu'au besoin un soldat puisse les porter;
2° Le moulin devait pouvoir être tourné par un seul homme;