3° Il devait donner de la belle farine et suffire, par un travail de quatre heures, aux besoins d'une compagnie.
Après beaucoup d'essais et de tâtonnements, on finit par obtenir une solution satisfaisante. Toutes les conditions imposées furent remplies. Les moulins, du poids de trente livres, donnaient trente livres de farine par heure. Un seul homme pouvait les manoeuvrer. J'en fis construire à raison d'un par compagnie. Dans le cas où les moyens de transport des régiments auraient manqué, on devait consacrer un homme par compagnie à les transporter en le faisant sortir des rangs. Le jour où l'armée a eu les moulins, elle a vécu avec beaucoup moins de difficultés; mais on n'était pas parvenu à donner aux meules la dureté nécessaire, et elles s'usaient promptement. Depuis, ces moulins ont été perfectionnés; les meules sont à l'épreuve d'un long usage et peuvent être facilement remplacées. Le modèle en existe au Conservatoire des arts et métiers.
Je veux entrer ici dans quelques détails sur l'importance qu'il y aurait à adopter l'usage des moulins portatifs pour toute l'armée, en temps de paix comme en temps de guerre, et des immenses bienfaits qui en résulteraient pour l'art de la guerre.
Quand la main-d'oeuvre est rare et chère, il y a de l'avantage à se servir de machines puissantes dans les manufactures et à centraliser les travaux. Quand la main-d'oeuvre est surabondante et ne coûte rien, il vaut mieux suivre un système absolument opposé. En reportant les travaux du centre à la circonférence, on les rend plus faciles, et, en chargeant chacun du travail dont le résultat lui est applicable, on est sûr de son exactitude et de son zèle à l'exécuter.
Cela posé, il est évident que l'on peut disposer de la main-d'oeuvre des soldats sans inconvénient, et qu'il y a avantage pour eux en leur donnant, en indemnité, le prix qu'il en coûte aujourd'hui pour faire le travail dont ils seraient chargés. Pourquoi, en campagne, les soldats ne manquent-ils jamais de soupe quand ils ont à leur disposition du pain, de la viande et des marmites? C'est qu'ils la font eux-mêmes. Si un intendant avait imaginé de s'en charger par économie et pour toute une division; si même un colonel avait eu la même idée pour tout son régiment, jamais, dans les mouvements, les soldats ne pourraient en manger. Je veux appliquer au pain le principe de la soupe, et le soldat n'en manquera jamais. A une objection que, les ordonnances ayant prescrit une extraction du son, cette opération complique la fabrication, je réponds que les expériences faites m'ont prouvé l'inutilité de l'extraction du son, avec du blé même de médiocre qualité. Pourvu que celui-ci soit pur et propre, le pain est toujours bon. Quand l'administration donne du mauvais pain, le soldat doit nécessairement l'accepter et le manger, sous peine de mourir de faim, parce que le moment de la consommation est immédiat. Quand on lui donne du blé rempli de poussière et mêlé avec toute autre chose, on peut le nettoyer avant de s'en servir, et le soldat mangera alors toujours de bon pain. Ainsi, sous ce rapport, sa condition sera améliorée. Elle le sera encore par l'indemnité de travail qu'il recevra, soit en argent, soit en augmentation des rations; mais voyez quel sera le sort de l'administration: la simplification, et, en temps de guerre même, la facilité de son service.
Un général en chef aujourd'hui fait plus d'efforts d'esprit pour assurer la subsistance de ses troupes que pour toute autre chose, et sans cesse ses combinaisons sont contrariées et détruites, faute de distribution de pain faites à temps. Dans une guerre défensive, une administration habile peut, jusqu'à un certain point, pourvoir à un service régulier; mais, dans une guerre d'invasion, dans une guerre offensive, cela est impossible, et remarquez comme tout devient aisé dans mon système. On ne fait généralement pas la guerre dans un désert, et, quand cela a lieu, on prend des dispositions extraordinaires; mais, dans les circonstances ordinaires, c'est dans un pays habité. Eh bien, là où il y a des habitants, il y a des greniers, et, si les soldats portent avec eux les moyens de mouture, ils ont constamment, par leurs soins seuls, leur subsistance assurée dans tous leurs mouvements, car on vit avec de la farine; mais ce n'est pas tout: on a trouvé le moyen de faire, en quatre heures, dans toute espèce de terre, des fours qui, deux heures après, peuvent servir à cuire du pain, et voilà la fabrication du pain assurée. Ainsi, dans chaque bivac, on peut faire de la farine en quantité suffisante pour la consommation journalière, et, dans chaque repos et séjour, on peut faire des fours et cuire du pain.
Dès ce moment, la nourriture d'une armée a lieu d'elle-même, et n'occupe pas plus l'administration dans ses détails que chaque homme n'est occupé d'assurer la circulation de son sang. C'est la conséquence d'un principe. En temps de paix, le gouvernement aurait ses magasins de blé qu'il distribuerait aux troupes. Dans une guerre défensive, il en serait de même. Dans une guerre d'invasion, chaque régiment recevrait journellement de l'administration du pays qu'il parcourt, ou prendrait dans les greniers des habitants, le blé qui lui serait nécessaire.
Mais il faut que ce soit une habitude contractée et suivie pendant la paix; car, en principe, les usages de la paix doivent se rapprocher, autant que possible, de ceux de la guerre, et cette vérité est surtout incontestable quand il est question de l'introduction d'un nouvel usage.
L'armée, établie comme je l'ai dit plus haut, ne recevait aucun argent pour faire face au besoin de son administration, et les revenus du pays qu'elle occupait ne lui étaient pas dévolus. Chose vraiment bizarre que cette contradiction continuelle dans laquelle l'Empereur tombait déjà constamment, de vouloir la fin sans calculer et fournir les moyens! Après mille réclamations sans cesse renouvelées, on me donna, pour faire vivre, pourvoir à tous les besoins (sauf la solde) d'une armée de près de quarante mille hommes, la province de la Talavera de la Reyna, celle d'Avila, de Placencia, et l'entrée de cet horrible désert que présente l'Estramadure jusques et au delà de Truxillo, c'est-à-dire ce qui aurait été insuffisant pour une armée de quinze mille hommes; mais c'était une déception qui, pendant tout mon séjour en Espagne, ne s'est pas démentie un seul jour.
Au moment où j'exécutai le mouvement sur la rive gauche du Tage, qui sauva Badajoz, l'armée comptait un grand nombre de malades, de convalescents et d'hommes faibles ou malingres. Ma marche devant être sans embarras et rapide pour être sans danger, je laissai en Castille tout ce qui n'était pas en état de suivre, et je fis former un petit dépôt par chaque régiment pour réunir tout ce qui lui appartenait. Ces dépôts, organisés en divisions, furent mis sous l'autorité d'un officier supérieur. Cette mesure de conservation rallia beaucoup de soldats; mais le profit n'en fut pas pour nous.