Je réclamai l'envoi de ces détachements pendant longtemps sans les obtenir. Le duc d'Istrie me les refusa. Plus tard, le général Dorsenne, qui lui succéda, me les refusa de même, et en abusait de toutes les manières, pour les charger de toutes les corvées pénibles.

En général, l'esprit régnant en Espagne était destructeur des armées, et voici ce qui se passait constamment. Un détachement formé, ainsi que je viens de le dire, ou bien un régiment de marche, composé de soldats appartenant au corps de l'armée de Portugal, et destiné à la rejoindre, arrivait dans le nord de l'Espagne. Le général qui y commandait, sous le prétexte de besoins urgents, retenait le régiment. Puis, parce que ce régiment ne devait pas lui rester, et se trouvait accidentellement et passagèrement sous ses ordres, il l'accablait de détachements, de services et de corvées.

Ce corps, composé d'hommes pris au dépôt, commandé par des officiers fatigués et de peu de choix, sous les ordres d'un chef provisoire qui n'avait ni la capacité ni l'autorité d'un véritable chef, était bientôt désorganisé. Les régiments provisoires, n'ayant point d'administration, point de masses, point de secours, tombaient promptement dans un délabrement et une misère à faire horreur. On obligeait les soldats à marcher sans souliers, pieds nus. Les malheureux, bientôt blessés, entraient à l'hôpital pour y végéter et y mourir. Les secours envoyés aux armées de Portugal et du Midi se fondaient ainsi, et les soldats périssaient sans utilité et par milliers; résultat infaillible de la division des commandements en Espagne, de l'anarchie qui régnait partout et des incroyables aberrations dans lesquelles l'Empereur était tombé.

L'état de pénurie dans lequel nous étions décida cependant l'Empereur à ajouter à l'arrondissement de l'armée de Portugal la province de Tolède. Cette province, fertile et riche, avait été ménagée. Il s'y trouvait de grands magasins de blé provenant des dîmes. Dans la circonstance, et en égard à la position de l'armée de Portugal, à la mission qu'elle avait à remplir, ces magasins étaient d'un prix inestimable; mais Joseph, bien plus occupé de ses intérêts et de ses jouissances du moment que du grand résultat qui devait être le prix de nos efforts, Joseph, dont la sécurité à Madrid dépendait du succès de nos opérations, refusa d'abord de me remettre cette province. Pendant plus de trois mois, une lutte continuelle et une espèce de guerre exista à cette occasion entre lui et moi. Enfin, forcé de céder par Napoléon, il fit vider et vendre les magasins, comme si, par un traité, il eût dû remettre cette province aux Anglais.

Joseph avait, il est vrai, d'étranges illusions; car il prétendait que nous seuls l'empêchions de régner en Espagne, et que, sans nous, les Espagnols lui obéiraient avec plaisir. Je voulus envoyer les ouvriers de l'armée à Madrid, seule ville à portée offrant quelques ressources pour leurs travaux; mais il leur fut refusé d'y travailler, et on les renvoya. Telles étaient nos divisions en Espagne. La grande étendue du pays nécessaire à l'armée pour vivre, l'éloignement des grandes villes favorables aux grands établissements, enfin les souvenirs de ce qui m'avait si bien réussi en Dalmatie, me déterminèrent à la formation d'hôpitaux régimentaires. Je divisai le plus possible les malades, et nulle part il n'y eut d'encombrement. Placé le plus près possible de leurs corps, ils reçurent tous les soins que comportaient les circonstances. Une exception cependant fut faite pour la première division occupant Truxillo. Cette division tout à fait en l'air devait être toujours prête à marcher et à se retirer, et le pays qu'elle occupait étant extraordinairement malsain, elle reçut l'ordre de diriger tous ses malades sur la Verra de Placencia, l'un des pays les plus sains du monde.

J'ordonnai, d'une manière réitérée, de faire dans tous les cantonnements des approvisionnements de vivres, et, pour y arriver plus vite, de mettre, s'il le fallait, momentanément les soldats à la demi-ration, afin d'avoir quinze jours en biscuit. Dès ce moment, et constamment, cette réserve ne cessa d'être conservée ou remplacée, et l'armée fut toujours en état de se mouvoir au moins pendant quelques jours.

Sans cette précaution et sans l'obligation imposée aux soldats de se charger du transport, il eût été impossible de faire aucune opération, aucun rassemblement. Cette disposition était pénible; mais avec des soldats tels que ceux d'alors on pouvait tout exiger, on pouvait tout obtenir. Ils avaient expérience, zèle, et dévouement. Ils se prêtaient sans murmures à tout ce qui avait le caractère de l'utilité.

Au commencement d'août, l'armée anglaise repassa le Tage en presque totalité, et vint s'établir sur la Coa, ne laissant qu'une division dans l'Alentejo. Les bandes espagnoles de Ballesteros et du comte de Penna, ainsi que de Castaños, prirent poste à Cacerès pour observer la première division, occupant Truxillo.

L'armée anglaise poussa une avant-garde sur la rive droite de l'Aguada, ses avant-postes jusqu'à Tenebron, et bloqua ainsi Rodrigo. Divers bruits coururent alors: les uns annoncèrent qu'elle allait marcher sur Salamanque; d'autres, quelle allait faire le siége de Rodrigo; des approvisionnements de siége commencés donnèrent crédit à cette dernière nouvelle. Dans le premier cas, mon devoir était d'aller au secours de l'armée du Nord; dans le second cas, il fallait marcher sans retard, de concert avec elle, au secours de cette place; enfin, dans le cas d'un simple blocus, je devais préparer et combiner une manoeuvre pour la ravitailler. Mais alors le mouvement devait être subordonné à la réunion des approvisionnements que l'armée du nord de l'Espagne devait y faire conduire.

Dans tous les cas, des dispositions préliminaires à un mouvement étaient convenables. Je portai ma sixième division au col de Baños, afin de pouvoir déboucher dans le bassin de la Tormès. Je plaçai aussi la plus grande partie de ma cavalerie, avec le général Montbrun, sur ce point, en le chargeant de pousser de forts partis sur Tamamès et sur Salamanque, et d'entretenir mes communications libres avec cette dernière ville.