J'envoyai un officier de confiance à Valladolid pour concerter avec le général Dorsenne le mouvement à opérer. Je donnai ordre au général Foy d'éloigner et de disperser, par un mouvement brusque de quelques jours, les troupes espagnoles qui étaient à sa portée, et, après les avoir intimidées et maltraitées, de rentrer à Truxillo et de se tenir prêt à repasser le Tage. Je fis faire un mouvement en avant à toutes mes troupes, que je serrai sur la sixième division et Placencia, et j'allai établir mon quartier général, le 20 août, à Elvillor, village situé entre le col de Baños et Placencia.
Enfin, je demandai au roi d'Espagne de faire relever dans la vallée du Tage mes troupes par quelques détachements de l'armée du Centre, afin de garder les communications; mais, selon son usage, il n'en fit rien, et il fallut, pour la conservation des villes, des hôpitaux et des magasins, affaiblir l'armée de Portugal des forces nécessaires à cet objet.
Tous les renseignements qui me parvinrent me firent connaître que l'ennemi ne s'occupait que d'un simple blocus de Rodrigo. En conséquence, je devais attendre l'arrivée des troupes du général Dorsenne pour marcher, et la réunion de son convoi, le but de notre mouvement étant seulement de porter de grands approvisionnements dans cette place et de faire relever la garnison, composée de troupes appartenant à l'armée de Portugal, par des troupes de l'armée du nord de l'Espagne.
Je restai dans cette position pendant toute la première quinzaine de septembre. Informé de la marche du général Dorsenne avec son convoi escorté par douze mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux; sachant de plus que ce convoi et cette escorte devaient se présenter en face de l'armée anglaise, qui pouvait faire un mouvement offensif avant son arrivée à Rodrigo, je mis l'armée de Portugal en mouvement pour le soutenir. Toute l'armée se plaça entre le Tage et le col de Baños. La première division repassa le Tage et vint prendre position à Placencia, occupa Gallisteo et les bords de l'Alagon par une avant-garde; et toute l'armée déboucha, passa le col et prit la route de Rodrigo. Ma cavalerie et une division d'infanterie arrivèrent le 22 septembre à Tamamès, et, le même jour, l'armée du Nord et le convoi campèrent à Samoños. Je me concertai immédiatement avec le général Dorsenne. Il fut convenu que je me porterais, avec ma cavalerie et une division d'infanterie, à Moras-Verdès pour couvrir le convoi contre une division anglaise placée dans la Sierra de Gata, sur la rive droite de l'Aguada, et que s'il le fallait, l'armée appuierait ce mouvement aussitôt que la communication avec Rodrigo serait établie.
Ce mouvement s'exécuta le 25; la communication fut ouverte avec Rodrigo, et le convoi, qui portait des vivres pour huit mois à la garnison de Rodrigo, entra dans la place.
Ce ravitaillement, opéré en présence de l'armée anglaise, ne répondait guère aux espérances des Espagnols, aux promesses qui leur avaient été faites de l'empêcher et d'assurer par un blocus la chute de cette place.
Nous savions l'armée anglaise dans le voisinage; mais rien n'indiquait sa position précise. Il était important de s'assurer si elle avait fait des approvisionnements pour le siége de Rodrigo. Je me décidai à exécuter deux fortes reconnaissances dans les deux directions de Fuenteguinaldo et d'Espeja. Je proposai au général Dorsenne d'envoyer le général Vathier avec sa cavalerie sur Espeja, tandis que je me porterais avec la mienne dans la direction de Fuenteguinaldo. Toute mon infanterie était restée en arrière et en échelons. Une seule division de l'armée du Nord, très-faible, forte de quatre mille hommes environ, commandée par le général Thiébaud, était entrée dans Rodrigo avec le convoi, et je demandai au général Dorsenne de lui donner l'ordre de me soutenir.
Arrivés en face d'El-Bodon, nous vîmes sur la hauteur des troupes anglaises se former. L'infanterie se composait seulement de deux brigades, et la cavalerie de sept à huit cents chevaux. Les deux brigades, fort distantes entre elles, ne pouvaient se prêter aucun appui. Comme la position des Anglais était très-dominante, je ne pouvais juger quelles forces ils avaient en arrière, et il était possible que ces premières troupes fussent soutenues par d'autres à peu de distance. Ne voulant pas risquer un engagement sérieux en la faisant attaquer par la seule division d'infanterie qui fût à portée. Je pris le parti de n'employer à cette attaque que de la cavalerie et de l'artillerie. Si l'ennemi était en force, elle en serait quitte pour se retirer, et il ne pouvait en résulter aucun inconvénient grave.
Le général Montbrun enleva cette position avec intrépidité, prit quatre pièces de canon à l'ennemi, et mit en fuite la cavalerie. L'infanterie anglaise reçut la cavalerie sans se déconcerter, fit un mouvement de quelques toises en avant, reprit ses pièces, et se mit en retraite. Je la fis poursuivre par la cavalerie et par l'artillerie. Elle marcha à grands pas, mais sans se désunir, et deux fois repoussa des charges. Il est vrai qu'un pays assez difficile gênait les mouvements de notre cavalerie. Cette infanterie se dirigeait à tire-d'aile sur Fuenteguinaldo, où l'on voyait d'autres corps se rendre pour occuper des retranchements construits d'avance.
Si j'avais eu en ce moment huit ou dix mille hommes d'infanterie sous la main, c'en était fait de l'armée anglaise. Elle n'était pas rassemblée, et Fuenteguinaldo, point de sa réunion, serait tombé en notre pouvoir. Je demandai au général Dorsenne de faire arriver la division Thiébaud en toute hâte; mais l'ordre, envoyé lentement, fut exécuté plus lentement encore, et cette division, qui aurait pu nous joindre deux heures avant la nuit, n'arriva qu'à nuit close. Elle aurait suffi pour enlever, dans le premier moment de confusion, le village où se trouvait le noeud des routes menant aux divers cantonnements de l'armée anglaise, et cette faible troupe même, arrivée avant la nuit, rendait sa position critique et sa réunion difficile. La division légère, commandée par le général Crawfort, placée sur la rive droite de l'Aguada, rassemblée à Martiago, isolée, tournée, enveloppée par l'armée française, eût été perdue, et il est impossible de calculer quelles eussent été les conséquences d'un pareil succès.