«On dit que l'armée anglaise marche sur moi; si elle se présente, je la recevrai en position, et je ferai en sorte qu'elle ait lieu de se repentir d'être venue. S'il y avait en le moindre concert d'opération entre l'armée de Portugal et celle du Midi, l'armée anglaise était perdue et la place de Badajoz serait encore au pouvoir de l'Empereur. Je déplore amèrement qu'il ne vous ait pas été possible de vous entendre avec moi à ce sujet.»

LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

»Paris, le 16 avril 1812.

«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, vos lettres des 22 et 23 mars.

«Par mes dépêches des 18 et 20 février, je vous prescrivais les mesures nécessaires pour prendre l'initiative et donner à la guerre un caractère convenable à la gloire des armes françaises, en lui ôtant ce tâtonnement et cette fluctuation actuelles, qui sont déjà le présage d'une armée vaincue. Mais, au lieu d'étudier et de chercher à saisir l'esprit des instructions générales qui vous étaient données, vous vous êtes plu à ne pas les comprendre et à prendre justement le contre-pied de leur esprit. Ces instructions sont raisonnées et motivées, comme toute instruction d'un gouvernement; elles étaient données à trois cents lieues et à six semaines d'intervalle; elles vous supposaient vis-à-vis de l'ennemi et vous précisaient de le contenir et d'obliger la plus grande partie de son armée à rester dans le Nord, en concentrant votre quartier général à Salamanque, et en tirant tous les jours des coups de fusil sous Rodrigo et sous Almeida. Ces instructions vous disaient: «Si, dans cet état de choses, l'ennemi reste devant vous avec moins de cinq divisions, marchez à lui, suivez-le en queue; ses hôpitaux et magasins étant entre Lisbonne et la Coa, il ne pourra les évacuer si rapidement, que vous ne puissiez les atteindre.» Je vous y ajoutais que, dans cet état de choses, il était absurde de penser que le général anglais pût abandonner tout le Nord pour se jeter sur une place qui menaçait de cinq semaines de résistance; qu'il pourrait y envoyer deux divisions, trois même, mais qu'alors l'armée du Midi, secourue aujourd'hui par celle de Valence, qui appuie sa gauche, serait suffisante.

«Mes dépêches sont arrivées le 6 mars, et alors vous aviez entièrement perdu l'initiative; vous vous étiez retiré en arrière, de manière que l'ennemi vous croyait sur Burgos. Lord Wellington avait évacué ses magasins et ses hôpitaux sur Lisbonne; il avait entièrement disparu: il avait alors dix jours d'initiative sur vous, et son mouvement sur Badajoz était prononcé.

«Dans cet état de choses, vous vous êtes porté le 6 sur Salamanque; vous avez fait partir du pont d'Almaraz, le 8, deux divisions, et êtes resté cantonné sans faire aucun mouvement ni sur Rodrigo ni sur Almeida, ce qui a décidé Wellington, aussitôt qu'il a vu que vous ne faisiez rien sur Salamanque, à se porter sur Badajoz le 12; il la cernait le 16.

«Certes, il faut ne pas avoir les premières notions de l'art de la guerre pour ne pas comprendre que, dans la position où vous étiez le 6, l'ennemi ayant préparé tout son champ de bataille entre Lisbonne et Salamanque, vous ne pouviez ôter les divisions d'Almaraz qui entraient dans le système de Badajoz qu'en même temps votre tête n'eût marché sur l'Aguada et sur Almeida. Vous ne pouviez vous décider à affaiblir Almaraz, qui était une position propre à secourir Badajoz, en recevant l'initiative de l'ennemi, qu'autant que vous ayez été décidé à marcher sur Almeida, et en position de le faire, et de menacer réellement Lisbonne. Mais faire un mouvement d'Almaraz sur Salamanque, pour rester à Salamanque sans rien faire depuis le 6 jusqu'au 28, c'était effectivement annuler toute l'armée à l'ouverture de la campagne; c'était vouloir tout perdre, sans qu'on puisse en saisir le motif.

«Le 24, vous avez dû être instruit que le 16 lord Wellington avait cerné Badajoz; cependant le 24 vous n'aviez pas encore bougé, et l'on voit, dans les relations de l'armée anglaise, que lord Wellington remarque bien, jour par jour, qu'aucun mouvement ne se fait à Salamanque; n'était-il pas naturel alors, puisque vous étiez instruit que Badajoz était cerné depuis huit jours, et que le feu était à la maison, que vous vous portassiez à grandes marches sur Almaraz pour appuyer la division Foy? Vous pouviez arriver le 10 avril à Badajoz, et vous auriez trouvé l'armée anglaise fatiguée du siége, et dans la situation la plus désirable pour lui livrer bataille. Cependant, aussitôt que l'Empereur apprit la manière étrange dont vous considériez les choses, il me chargea de vous écrire le 12 mars, et je vous renvoyai votre aide de camp, qui est arrivé le 25. Mes instructions étaient précises. Nous apprenons que le 28 vous étiez parti pour Rodrigo, avec quinze jours de vivres, et que le 30 vous étiez devant cette place. Si vous vous portez de là au pont d'Almaraz, vous pouvez encore arriver à temps pour sauver Badajoz, qui, si elle est bien défendue, peut résister cinq à six semaines. Vous n'aurez pas longtemps ajouté foi au débarquement des Anglais à la Corogne.

«Toutefois, d'un moment à l'autre l'Empereur peut partir pour la Pologne; il ne peut que vous recommander de seconder le roi, et de faire de vous-même, par attachement pour sa personne et la gloire de ses armes, tout ce qu'il vous sera possible pour empêcher que quarante mille Anglais ne gâtent toutes les affaires d'Espagne; ce qui serait infaillible si les commandants des différents corps ne sont pas animés de ce zèle pour la gloire et de ce patriotisme qui seuls vainquent les obstacles et empêchent de sacrifier jamais à son humeur et à des passions quelconques l'intérêt public.